Le mouvement associatif algérien se cherche encore

Cadre d’apprentissage et d’émergence de la société civile

Le mouvement associatif algérien se cherche encore

Par : Hafida Ameyar, Liberté, 6 juin 2007

À la faveur de l’ouverture libérale, à la fin des années 1980, et depuis la promulgation de la loi du 4 décembre 1990, l’Algérie s’est dotée de nombreuses associations à travers tout le pays. Malgré l’essor de cet espace, lieu d’apprentissage de la culture démocratique aux élites politiques et sociales, beaucoup d’associations ont fini par baisser rideau ou par se mettre en hibernation.

Une nouvelle enquête nationale a été réalisée par le sociologue Omar Derras et publiée par la fondation allemande Friedrich Ebert sous le titre “Le phénomène associatif en Algérie”. Cette étude porte sur 24 wilayas et 446 associations algériennes activant sur le terrain.
L’auteur de l’étude a d’abord rappelé les trois grandes périodes ayant marqué le mouvement associatif algérien avant l’instauration du multipartisme : la période coloniale, la période allant de 1971 à 1980 et celle d’avant 1988.
Selon lui, la configuration de la structure des associations durant l’ère coloniale était dominée par “le secteur social” (40%) et les “associations culturelles” (20%). Marginalisées, les associations autochtones étaient “très contrôlées par l’administration publique française”, prévient M. Derras, en notant avec force le caractère “de contestation” de ce mouvement associatif national. C’est à partir de 1971 que le champ associatif connaîtra des mutations avec l’ordonnance du 3 décembre. Les conditions contenues dans cette loi vont toutefois freiner “toute tentative d’autonomisation des groupes sociaux en dehors de l’État et de son parti unique”, écrit-il.
Cette période a vu naître, en parallèle, de “grandes” associations étatiques et partisanes, connues sous le nom d’“organisations de masse” (OM). Cette approche volontariste produira “un grand décalage” et dévoilera ses limites, en débouchant sur “une impasse” à la fin des années 1970, note le sociologue. La période suivante sera marquée, quant à elle, par une politique qui va imposer “une véritable purge” au sein des OM.
Paradoxalement, avec la promulgation de la loi 87-15 du 21 juillet 1987 et du décret d’application n°88-16 du 2 février 1988, l’espace associatif connaîtra la levée de “certaines restrictions”, à l’exemple de l’abandon de l’agrément préalable. Omar Derras y voit là “un bouillonnement associatif” à partir de 1987, qui va s’accélérer après les émeutes d’octobre 1988. Dès 1989 et après l’annonce de la loi de décembre 1990 sur les associations, l’Algérie connaîtra un développement du fait associatif “de type moderne”.

État des lieux actuel
L’enquête en question montre que la majorité des associations algériennes (plus de 75%) ont été créées (et agréées) entre 1990 et 2004, surtout dans la période 1995-1999 (154 associations, soit 34,5%) et les années 2000-2004 (129 associations, 28,9%). Dans l’étape suivante, l’espace associatif a connu un certain refroidissement, puisque seules 30 associations ont été créées de 2005 à nos jours.
Le tableau relatif aux associations, agréées entre 1990 et 2000 par la wilaya, indique que 74 associations (plus de 35%) ont été constituées à Adrar et Tamanrasset, dans le sud du pays, durant cette période tourmentée, contre 72 associations (moins de 25%) dans 5 wilayas du Nord (Alger, Oran, Tizi Ouzou, Boumerdès et Béjaïa).
Par ailleurs, l’enquête montre que la totalité des associations enquêtées souffre d’un “manque de moyens financiers et de locaux”, une situation qui les place dans une posture de dépendance vis-à-vis des bailleurs de fonds et des pouvoirs publics. Très peu d’associations, atteste M. Derras, sont aidées par des ONG ou disposent d’un personnel permanent pour assurer la permanence. Il confirme, aussi, une prédominance des associations sociales (43%), des associations culturelles (27,8%) et des associations sportives (13,7%). Cette tendance de structuration de l’espace associatif actif actuel fait dire au sociologue que les “revendications et la remise en cause de l’ordre étatique (…) Ne sont pas à l’ordre du jour”.
D’autres constats seront aussi établis. Le phénomène associatif en Algérie, révèle Omar Derras, est “urbain” et “de jeunesse”. Ce dernier enregistre, en outre, une tendance chez les femmes de vouloir s’engager dans de petites associations de moins de 20 adhérents (35,2%). Et alerte sur le taux de mortalité associative qui affecte, selon lui, “un nombre très élevé d’associations”.
Alors que les chiffres officiels font état de plus de 75 000 associations, Omar Derras estime, pour sa part, qu’il n’existe que 1 000 à 1 500 associations au niveau national réellement actives sur le terrain. Il conclut que son échantillon représente 80% à 85% des associations actives.

H. A.


Problématique d’encadrement

“5% des cadres ont une brève expérience”

Par : Hafida Ameyar

L’encadrement des associations est assuré en majorité par des cadres et des professions libérales, ainsi que des enseignants et des employés de l’administration, c’est-à-dire des “couches moyennes de constitution récente”. “Incontestablement, le secteur public est le pourvoyeur principal de l’encadrement associatif”, déclare M. Derras dans son étude, en se référant aux 119 responsables d’associations (76%), dont la plupart des responsables sont âgés de moins de 35 ans. Seuls 5% des cadres associatifs ont une “brève expérience” de l’engagement associatif, syndical ou politique, précise-t-il. Cette situation justifie, entre autres, l’existence d’un “volontarisme éparpillé, forcé et des actions d’intervention disparates”, la difficulté de se fédérer avec les autres associations et le manque de visibilité sur le terrain, ainsi que tous les problèmes liés à la gestion des ressources humaines, à la démobilisation des membres du bureau, à l’arsenal juridique accompagné de “pratiques discriminatoires” des commis de l’État, relève le sociologue.

H. A.

 


Le chercheur Omar derras à liberté

“L’espace associatif est producteur d’élites politiques et sociales”

Par : Hafida Ameyar

Omar Derras est enseignant à la faculté des sciences sociales à l’université d’Oran et chercheur associé au Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle d’Oran (CRASC).

Liberté : Dans l’enquête nationale que vous avez réalisée, vous parlez de “phénomène associatif” en Algérie et non pas de mouvement associatif. Où se situe la différence ?
Omar Derras : Lorsqu’on utilise le concept de mouvement associatif, c’est l’expression d’une forte mobilisation consciente et organisée de groupes sociaux, pour des revendications précises envers l’État, en vue de transformations et d’influences sociales. À ce titre, le mouvement associatif devient un partenaire incontournable des pouvoirs publics pour régler les problèmes de la société et améliorer les conditions de vie de la population. Ce n’est pas encore le cas.

Vous estimez pourtant que le mouvement associatif algérien a existé pendant une courte durée. Sur quels éléments vous basez-vous ?
L’Algérie a en fait connu un vrai mouvement associatif durant la colonisation, qui était une source d’approvisionnement d’élites politiques, culturelles et militaires, pour le mouvement de libération nationale, et durant la période post-indépendante.
À la faveur des événements d’octobre 1988 et de la nouvelle Constitution qui a instauré le multipartisme, le syndicalisme indépendant et la loi “libérale du 4 décembre 1990” sur les conditions de création et de fonctionnement des associations, toutes ces réformes politiques et institutionnelles ont permis un développement et un foisonnement sans précédent de nouvelles associations modernes, qui ont investi des domaines d’intérêts aussi multiples que les groupes qu’elles mobilisent.
Mais de façon éphémère, puisque cette vitalité associative était de courte durée, de 1990/1991, suivie d’un refroidissement associatif lié à une période de violence et de terrorisme. À partir de l’année 2000, une reprise progressive est perceptible.

Vous avez déclaré dernièrement que l’engagement associatif et même le bénévolat reposent sur des convictions idéologiques. Pourriez-vous expliciter ?
J’ai remarqué effectivement que très souvent les associations qui sont portées par un substrat idéologique, politique ou religieux sont des associations qui connaissent une participation et une vitalité associatives constantes et très élevées.
C’est le cas, par exemple, des associations de revendication des droits.

Comment se fait-il que les couches moyennes, qui ont vu leur pouvoir d’achat se dégrader ces dernières années, s’engagent volontiers dans le mouvement associatif ?
L’espace associatif est producteur d’élites politiques et sociales. Il est aussi un créneau et une instance génératrice de promotion et de mobilité sociales ascendantes.
Après 1990, une partie des couches moyennes, fraîchement constituées, ont été les premières à avoir ressenti et subi les changements brutaux et une dégradation de leurs conditions de vie. Leur engagement dans l’espace associatif est un moyen de reclassement, de repositionnement statutaire.

Il ressort de l’examen de votre enquête que le mouvement associatif reste à construire en Algérie. Comment y parvenir ?
Les défis qui se posent aux sociétés émergentes comme l’Algérie résident incontestablement dans la construction et la consolidation d’une société démocratique et un État de droit. Dans ce cadre-là, des démarches et des actions doivent être mises en œuvre, relevant de la responsabilité de l’État et des dirigeants des associations.
J’en parle justement dans les résultats de mon enquête, dans la partie réservée aux 10 recommandations pour améliorer, réactiver et dynamiser le tissu associatif en Algérie.
Si l’Algérie a opté pour le libéralisme économique, il reste que les changements endogènes du régime politique algérien demandent beaucoup de temps. Je veux parler des changements, surtout au niveau de l’acceptation des instances de sociabilité concurrentes et de la réduction de son autoritarisme. Avec une volonté politique réelle de l’État, le développement de l’espace associatif peut trouver sa place.
À ce stade, le tissu associatif va devenir un rempart à l’arbitraire et à l’autoritarisme, et faire émerger un segment important de la société civile, non pas pour s’inscrire dans une stratégie de confrontation, mais de médiation et de partenariat indispensables.
L’espace associatif deviendra ainsi une force de proposition impliquée dans la bataille du développement, aux côtés des pouvoirs publics.

Propos recueillis par H. A.