Abderrezak Dourari: «La mort d’une langue se fait par des politiques délibérées»

Abderrezak Dourari. professeur des sciences du langage et de traductologie

«La mort d’une langue se fait par des politiques délibérées»

El Watan, 31 mars 2014

Directeur du Centre national pédagogique et linguistique de l’enseignement de tamazight (CNPLET) basé à Alger, le professeur Dourari explique, dans cet entretien, les raisons du recul du zénète. Il évoque aussi les facteurs à l’origine de la crise identitaire.

-Des habitants de Timimoun considèrent que leur langue, le zénète, est en recul. Quelles sont les explications que vous pouvez présenter ?

Il nous est difficile de savoir précisément ce qui se passe sur notre territoire mais, en général, beaucoup de variétés de tamazight sont en recul. Car des locuteurs, dont c’était la langue maternelle, la parlent de moins en moins ou ne la parlent plus au profit de l’arabe algérien. Le zénète (taznatit) dans le Sud-Ouest algérien est en recul, puisque de moins en moins de personnes l’utilisent. Les langues maternelles des Algériens (variétés de tamazight et arabe algérien) évoluent en dehors du domaine formel en raison de la politique linguistique des pouvoirs successifs depuis l’indépendance qui sont, d’ailleurs, le produit de la même idéologie aliénante.

Il faut signaler que ce recul important est dû à la compression exercée par deux forces extrêmement puissantes : il y a d’un côté la force d’unification linguistique de l’arabe algérien («force d’intercourse», aurait dit Saussure), langue de communication intensive dans tout le Maghreb, qui procure des avantages réels aux locuteurs pour qu’ils se dessaisissent de leur langue maternelle progressivement tout en ayant le sentiment d’avoir gagné au change (économie de langage) ; de l’autre côté, il y a cette politique de stigmatisation menée par la puissance de l’Etat contre tout ce qui est amazigh, représenté comme vulgaire, sans intérêt et nuisible même à la santé de la nation et de la religion.

-Les concernés, les Zénètes, sont-ils conscients de la menace de disparition de leur langue ?

Le locuteur n’est pas préparé à garder sa langue coûte que coûte. Il utilise une langue comme un outil et, tant que celui-ci est commode, il n’a pas besoin de le changer ; mais dès qu’il lui trouve une langue plus commode et plus économique, il la lui substitue progressivement sans sentir nécessairement la perte de quelque chose. C’est ce qui s’est passé pour le Maghreb amazigh qui, en deux siècles, entre le XIe siècle (arrivée des Banu Hilal) et le XIIIe siècle, est passé d’un territoire amazighophone à un pays arabophone en majorité. A une échelle plus réduite, Alger, dans les années 1960, comptait près de 60% de kabylophones. Avec le temps, ils ont adopté inconsciemment l’arabe algérois pour élargir leur cercle de communication.

L’arabe algérois s’est substitué discrètement au kabyle. C’est la même chose un peu partout dans le monde. La mort d’une langue se fait généralement naturellement, par le fait de dynamiques sociétales complexes, étalées dans le temps. Il se fait aussi malheureusement par des politiques délibérées, comme ce fut le cas de la France et en Algérie. Pour le zénète, c’est également un processus normal. Les gens adoptent ce qui est fonctionnel. Si une langue, autre que la leur, permet d’entrer en contact avec un plus grand nombre de personnes, induisant un élargissement de l’espace transactionnel, le locuteur autochtone opte pour elle ; c’est la logique du moindre effort et du gain maximum. Sur les 7000 langues du monde, 0,2% sont parlées par 44,3% de la population mondiale ; 1,2% par 38%, et 95% ne sont parlées que par 5% de la population mondiale.

-Timimoun a connu une croissance démographique, avec notamment l’installation d’Algériens originaires d’autres wilayas. Est-ce un facteur qui pourrait expliquer ce recul ?

L’arrivée de citoyens de divers horizons est certainement un facteur d’arabisation, car l’algérien (le maghribi) est la langue de communication intensive en Algérie et au Maghreb par excellence. Plus largement, beaucoup de variétés appartiennent au groupe zénète, comme la langue mozabite, ou le zénète de Djebel Nefoussa en Libye. Le groupe Zenata est spécifique, groupe majeur qui s’étendait de Tripoli jusqu’à Tanger, aux côtés des variétés du groupe Sanhadja. Il faut cependant se rappeler que les Zenata étaient le premier groupe amazigh à s’arabiser au Moyen-Age. Le Maghreb a été, jusqu’au Xe siècle, essentiellement amazighophone, avec différentes variétés, dans un espace qui s’étendait de la frontière égypto-libyenne jusqu’aux îles Canaries et du nord jusqu’à la bande sahélienne (actuels Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso, Mauritanie). Cette dispersion territoriale a induit une très forte dialectalisation.

A partir du XIe siècle, il y a eu l’arrivée des Banu Hilal, des Banu Sulaym et des Banu Maaqil. Ils ne dépassaient pas les 100 000 individus, selon la majorité des estimations. La multitude des variétés de tamazight et la très grande force centrifuge (dialectisation) ont réduit l’intercompréhension interdialectale. Les Amazighs adoptèrent l’arabe hilalien comme lingua franca (langue neutre) pour communiquer entre eux, sans conflits symboliques en adoptant la langue du groupe minoritaire (arabe). L’Afrique du Nord, qui était amazighophone, est devenue en majorité arabophone au XIIIe siècle. L’opération ne s’est pas réalisée par le fait d’un Etat, encore moins en raison d’un tsunami démographique arabe, mais en vertu d’une dynamique sociale, historique et des besoins fonctionnels endocentriques.

Les populations hilaliennes ne se sont pas installées dans les mêmes sites ; elles nomadisaient et ont propagé leur langue et leurs gestes. C’est la dynamique sociale qui a fait que les gens ont appris l’arabe hilalien, à différencier de l’arabe classique, une langue institutionnelle et artificielle normalisée vers la fin du VIIIe siècle. Le même processus s’est réalisé à l’échelle «micro» au niveau des régions.
Pour le Zenata, il est face à l’arabe hilalien. Il intègre en son sein quelques termes et expressions amazighes locales (pour le customiser) et lui cède le terrain. Dans les sociétés plurilingues, c’est connu, il y a toujours une langue qui finit par être adoptée comme véhiculaire intercommunautaire.

-Existe-t-il un autre outil ?

Ce qu’on peut regretter c’est que, partout sur la planète, on fait des recherches linguistiques, sociolinguistiques et sociosémiotiques pour sauvegarder les langues avant leur disparition, car elles font partie du patrimoine de l’humanité. En Algérie, l’Etat n’a créé aucune institution spécialisée. L’Académie africaine des langues (Acalan) voulait créer, en 2008, un institut des langues africaines en Algérie, financé par l’UA, en vain.Les universités algériennes traitent de l’arabe scolaire/classique, et des langues française, russe, allemande, espagnole…, en pensant peut-être apporter un plus à toutes ces institutions européennes puissantes. Elles ne s’occupent jamais de la culture et des langues algériennes. L’Etat leur oppose un mépris stupide et l’université, dominée par l’allégeance, fait de même. C’est une honte et un crime contre notre patrimoine, notre histoire et notre peuple. Il est donc nécessaire de créer une académie de la langue amazighe.

Le statut de cette institution a été débattu en conseil de gouvernement en 2008, mais n’a jamais été présenté en Conseil des ministres. Nous avons besoin d’un processus de normalisation de la langue amazighe, qui est hyperdialectalisée. Il faut une autorité académique et symbolique pour mutualiser le travail de l’ensemble des compétences à l’échelle nationale et produire quelque chose de cohérent, de rationnel et de consensuel. L’arabe algérien a tout autant besoin d’un espace institutionnel académique. Les institutions spécialisées, comme les académies et instituts de recherche, sauvegarderont les langues en voie de disparition comme patrimoine de l’humanité.
On va sur le terrain, on fait de la recherche, on observe les rites, les pratiques et la parole, on enregistre (écrit ou audiovisuel) et on décrit ; par la suite, on numérise et on diffuse. Il y a, à Oran, un institut américain spécialisé dans les études maghrébines (American Institute for Maghrib Studies, AIMS) qui réalise une sorte d’atlas linguistique.

-Pourquoi l’Etat algérien dénie-t-il la culture amazighe ?

Le déni identitaire de l’amazighité et de l’algérianité n’a pas commencé en 1962, mais en 1949, lors de la crise du PPA-MTLD. Il y avait deux concepts de l’identité algérienne opposés à la définition donnée par le colonisateur : l’option «Algérie arabe» et l’option «Algérie algérienne». La première a été choisie par la direction officielle du parti. D’autres militants s’étaient opposés, certains ont été assassinés. Il y a eu des influences étrangères pour le premier choix. A l’époque, Chakib Arslan, d’origine kurde, était en contact avec Messali Hadj. Mais cette notion d’arabité culturelle et non ethnique était progressiste.

Chakib Arslan croyait que pour faire face à l’impérialisme, au début du XXe siècle, il fallait unifier les peuples pour créer une force quantitative, rangée sous la bannière de l’arabité. Mais en même temps, cette perception exigeait l’extinction des différences linguistiques et ethniques. C’est pour cela que l’égyptianité a été combattue, comme la phénicité et la berbérité. Mohamed Abed El Jabiri, Amazigh marocain, membre de l’Union des nationalistes arabes, disait qu’il fallait trucider les variétés amazighes pour faire naître quelque chose de supérieur : l’arabité culturelle et linguistique. Cette vision était considérée, à l’époque, comme progressiste car les dialectes ont toujours été perçus, depuis le jacobinisme de la Révolution française, comme réactionnaires.

Ces paramètres ont influé sur la décision de Messali Hadj. Il se disait peut-être qu’en optant pour l’arabité, cela renforcerait le mouvement national. Ce qui est faux, puisque la libération des peuples n’est pas une question ethnique. Et ce sont les Polonais et les Russes qui nous ont aidés, beaucoup plus que les Arabes. Cette idée d’Algérie arabe a été prégnante depuis 1949 jusqu’à aujourd’hui. Au regard de ce qui s’est passé en Algérie le long de 50 ans d’indépendance, l’Etat algérien a été agressivement opposé à la culture locale nationale (l’amazighité, Yennayer) et ipso facto contre lui-même : la haine de soi.

-Quel sera l’apport du tamazight, s’il est officialisé ?

Si la Constitution est changée, elle doit inscrire comme référent identitaire « l’algérianité » : ni arabité, ni islamité, ni amazighité. Il faut une référence au territoire. Tant que la Constitution ne reflète pas l’histoire, la culture et l’âme des Algériens, il y aura toujours des problèmes. Jusqu’à présent, l’Etat, qui ne s’est pas refondé sur l’algérianité, a renforcé les forces centrifuges (dispersion).
A titre d’exemple, le problème à Ghardaïa est que l’Etat ne veut pas reconnaître la citoyenneté des Mozabites. La citoyenneté équivaut à reconnaître le droit de participer à la vie politique et sociale, ainsi que respecter le droit à la différence.
Ils sont ibadites, rite minoritaire en islam, et amazighs avec une langue minoritaire dans l’amazighophonie (300 000 locuteurs). L’Etat algérien ne peut tout simplement pas sauter sur la reconnaissance de leur citoyenneté pleine et entière, sans leur rendre justice. Les Chaambas sont d’origine arabe, mais présents en Algérie depuis 1000 ans. Leur arabité est donc algérienne, incompréhensible par les Saoudiens. Quand ils vont à La Mecque, en Arabie, ils présentent un passeport algérien. Ce qui réunit les deux groupes c’est l’algérianité, notion qui regroupe tous les citoyens algériens dont les spécificités sont incluses dans leur citoyenneté et leurs libertés individuelles.

-Un dernier mot…

La présence amazighe au Maghreb remonte à deux millions d’années avant J.-C. En Algérie, il y un fait amazigh continu et il continuera d’exister. La préhistorienne Malika Hachid le démontre clairement. Les hommes évoluent et leur perception de l’identité aussi.
Nous sommes d’abord Amazighs en grande majorité. Une fois notre socle identitaire récupéré, on ne niera pas qu’on participe à l’arabité, à la francité, à la Méditerranée, à l’islamité, à l’africanité et à la défense des citoyens juifs, chrétiens ou athées. Personne ne choisit ni ses parents géniteurs, ni le sol où il naîtra, ni sa langue maternelle, ni la couleur de sa peau. Les fouilles archéologiques ont mis au jour l’homme de Bir El Ater, l’homme d’Afalou ou de Tighennif. Nous avons une continuité historique à faire valoir. L’algérianité est une identité dont on doit être fier. Nous sommes d’abord Amazighs, nous sommes le résultat d’une formation historique, ouverts sur le reste du monde et sur le progrès.
Bsikri Mehdi