Le monde associatif peu représentatif dans la population

Le monde associatif peu représentatif dans la population

Dépasser la crise d’adolescence

El Watan, 14 janvier 2006

Il y a quinze ans, à la faveur des événements tragiques d’Octobre 1988, des espaces nouveaux (sociaux, culturels, religieux, droits des femmes, droits de l’homme, les problèmes identitaires, professionnels, environnement, etc.) ont été investis par ce qui est communément appelé « le mouvement associatif ».

Le centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle d’Oran (CRASC) s’est intéressé, dans plusieurs travaux de recherche et colloques, à la problématique de l’émergence du « mouvement associatif en Algérie ». Pour Omar Derras, chercheur et chef de projet au CRASC, « la compréhension du fait associatif renvoie nécessairement à la nature du système politique mis en place mais aussi au sens de l’évolution des rapports qu’entretient l’Etat et ses institutions avec la société ». Pour lui, depuis l’indépendance jusqu’en 1989, le processus de restructuration de la société algérienne était marqué par l’existence d’un pouvoir centralisateur et omniprésent dans tous les secteurs d’activité de la société. Les pouvoirs politiques qui se sont succédé ont été les agents principaux, sinon exclusifs, des transformations économiques et sociales au double niveau de conception et de réalisation. L’hégémonie de la puissance étatique sur les institutions, sa conception globalisante de l’ordre social ainsi que les a priori défavorables envers le mouvement associatif ont empêché toute tentative d’autonomisation des groupes sociaux.

Crise de croissance
L’Etat s’est toujours référé aux formes de mobilisation qu’il fondait à sa guise et de manière dirigiste (organisations de masse et unions professionnelles, etc.) pour en faire son soutien inconditionnel et un diffuseur privilégié de son idéologie, notamment au temps du parti unique. En ce sens, « l’Etat, comme le souligne B. Dahak, est un élément constitutif de l’espace associatif, il n’intervient pas dans ce domaine, il module sa présence. Il n’occupe pas l’espace, il s’en occupe ». En 1988, à la faveur de l’ouverture démocratique, de nombreuses restrictions vont être levées par la loi du 4 décembre 1990. D’un autre côté, cette loi va permettre un développement sans précédent dans l’histoire de l’Algérie post-indépendance de ce qui est désormais qualifié de « mouvement associatif ». Toutefois, cette « explosion » du fait associatif prend naissance dans un contexte de crise aiguë au niveau économique, social et politique. Pour Didier Le Saout, « en raison de ses changements qui affectent la structure sociale, les nouveaux mouvements sociaux qui émergent ne luttent plus pour la réappropriation de la structure matérielle de production comme peut le faire l’ancien mouvement ouvrier, mais pour la réappropriation de temps, d’espace et de relations dans l’existence quotidienne individuelle ». Pour O. Derras, « cette prolifération associative de type moderne s’explique par la combinaison de deux raisons principales. D’abord économique, avec la crise de l’Etat providence traduite par un reflux des ressources pétrolières et les réductions drastiques des dépenses envers les secteurs créateurs d’emplois, ensuite politique, à travers une forte demande d’émancipation sociale induite par les frustrations ayant touché des catégories sociales spécifiques (celle des jeunes marginalisés, notamment ceux possédant un capital culturel élevé, et les femmes). Cette dimension politique a été favorisée et accélérée par les bouleversements qu’a connus le monde ». Pour lui, « la pression et le contexte international ont obligé les Etats à reconsidérer leurs hégémonies traditionnelles et à adoucir leurs rapports avec leurs sociétés respectives ».

Enquête à Oran
Ceci étant dit, la poussée associative connaît un net refroidissement ces dernières années, ce qui s’expliquerait, selon l’enquête du CRASC, par « l’ambition démesurée, la confusion sur les objectifs et les moyens de les réaliser (qui) sont les véritables problèmes auxquels sont confrontés la plupart des associations ». Deux indicateurs sont, cependant, avancés pour expliquer ce phénomène. Au niveau quantitatif, un net ralentissement a été constaté en ce qui concerne l’octroi de nouveaux agréments. Cette inertie, selon l’enquête de O. Derras, est perceptible à partir des années 1995 et 1996. Au plan qualitatif, il semble que l’apathie et la mort lente affectent un nombre important d’associations, après une brève existence. Elles atteignent un taux de 80% des 1500 associations que compte la wilaya d’Oran. En guise d’illustration, l’enquête fait état de l’expérience française en la matière qui compte 880 000 associations dont 735 000 qui ne fonctionnent qu’avec le bénévolat (11 millions de personnes) et qui enregistre 70 000 nouvelles associations chaque année. Le milieu associatif est aussi un berceau de création d’emploi (907 000 salariés à plein temps) et 4 Français sur 10 en sont membres. Le taux de participation associative des jeunes (18 ans et plus) fluctue entre 39% et 43%. Par contre, en Algérie, les chiffres font état de 65 000 associations locales et environ 1000 associations nationales avec un taux de participation associative ne dépassant guère les 5%, alors qu’il est le double au Maroc avec 11%. Cette répulsion des jeunes au fait « associatif » s’expliquerait en partie, selon l’enquête, par « la peur et la crainte d’encadrement et d’embrigadement par les partis politiques qui les priveraient de leur liberté et de leur autonomie ». En somme, la défiance des jeunes à l’égard de la politique, surtout de la classe politique, reflète la crise profonde que traverse la société et l’ambiguïté des repères et des référents portés par les jeunes. L’enquête menée en milieu associatif de jeunes à Oran révèle que le choix et les préférences de ces derniers s’orientent principalement vers les associations dont les objectifs sont prioritairement portés sur l’insertion sociale et professionnelle. 29 associations, sur un échantillon de 93, soit 31%, activent pour des objectifs d’insertion professionnelle, suivies par 24 associations culturelles et 20 associations sportives. Les associations relativement dynamiques sont beaucoup plus présentes dans les quartiers périphériques et la banlieue d’Oran. Ce dynamisme s’expliquerait, selon les enquêteurs, par « la proximité, la relative préservation des groupes primaires et le vide en matière d’emploi, d’activités sportives et culturelles ». La ville et le développement urbain ont pour effet la dissolution partielle et progressive des cadres traditionnels et informels de sociabilité. Il existe, toujours selon l’enquête du CRASC, un lien étroit entre les effets négatifs de la croissance urbaine et la participation associative. Ce foisonnement récent du phénomène associatif a été perceptible surtout dans les villes. Elles ont des centres d’intérêts aussi multiples que les populations qu’elles mobilisent. L’enquête menée par le CRASC a touché de nombreux aspects relatifs au fonctionnement des associations, entre autres nous citerons, à titre illustratif, la nature et la date de création des associations, l’évolution et la composante de leurs effectifs, les subventions, leurs rapports avec le politique, etc. Abordant le volet des subventions, il est mentionné : « Les subventions des associations ont fait l’objet de multiples tensions, conflits et pressions en tout genre, notamment de la part des pouvoirs publics. » Elles peuvent, selon l’enquête, traduire deux choses. Premièrement, « l’Etat, par le biais des subventions, peut contrôler, dominer ou moduler sa présence à sa guise et transformer les associations en un instrument de diffusion et d’exécution de sa stratégie et de ses objectifs ». Deuxièmement, « les subventions sont un bon indicateur du degré de liberté et d’autonomie des associations et par extension de l’état de la démocratie de notre société ». 89,5% de l’échantillon étudié ont reçu des aides financières et la part des subventions étatiques représente 80% des aides reçues. Cela démontre clairement, selon l’enquête, le degré de dépendance de ces associations vis-à-vis des pouvoirs publics et le peu de liberté qui leur reste.

Rapports avec le politique
Les rapports des associations et du mouvement associatif avec le politique ne sont un secret pour personne. Certains n’hésitent même plus à les qualifier de rapports ambivalents et fusionnels à la fois. Le mouvement associatif national a, de tout temps, fait l’objet de convoitises multiples des forces politiques en présence et transformé, le temps des échéances électorales, en un support de soutien décisif. Paradoxalement, en dépit de textes de loi qui préservent l’espace associatif des luttes politiciennes et lui imposent la neutralité, les pouvoirs publics sont les premiers à les violer. Pour les enquêteurs, « les associations peuvent être le lieu privilégié d’une carrière politique pour beaucoup de responsables d’association et une pépinière de militants ». En Algérie, « l’Etat a souvent puisé dans le monde associatif pour promouvoir quelques éléments à des responsabilités politiques. Une autre stratégie d’étatisation du mouvement associatif consiste soit à encadrer les associations par des notabilités connues et influentes, soit à soutenir financièrement les associations pour services rendus à l’Etat ». Les 116 associations qui ont bénéficié de subventions (au moment du déroulement de l’enquête – ndlr) de la part de l’Assemblée populaire de wilaya d’Oran, sur les 500 qui ont formulé la demande, gravitent autour des formations politiques au pouvoir (RND, FLN, MSP). Par ailleurs, les rapports entretenus entre les responsables d’associations et les pouvoirs publics peuvent être une traduction de stratégie que l’Etat déploie pour encadrer et contrôler les associations qu’il considère encore avec méfiance, comme un concurrent et un contre-pouvoir potentiel. Dans ce sens, l’Etat a certes modulé et adapté ses formes de domination, mais il conserve actuellement une grande marge de manœuvre et de possibilité d’inféoder une partie importante du monde associatif actuel. Selon l’enquête sus-citée, le discours officiel des pouvoirs publics répandu çà et là et une brève lecture des textes juridiques relatifs aux associations « font apparaître que l’Etat destine aux associations une fonction de collaboration, de soutien et de support en vue de prolonger certaines de ses activités dites neutres ». En conclusion, tout porte à croire, selon O. Derras, que la rupture avec les pratiques et conceptions hégémonistes dirigistes et méfiantes de l’Etat vis-à-vis du « mouvement associatif » n’est pas à l’ordre du jour. Pour lui, « cette période de gestation encore embryonnaire du fait associatif ne sera dépassable qu’à condition, entre autres, d’un bouleversement du système des valeurs qu’il faut moderniser et une réelle volonté politique de l’Etat envers la reconnaissance et la nécessité d’un contre pouvoir qui puisse équilibrer les différents rapports de force dans notre société ».

Sources :

– 1/ Le mouvement associatif au Maghreb, les Cahiers du CRASC
– 2/ Les théories des mouvements sociaux – revue Insaniyat n° 8
– 3/ Le fait associatif en Algérie, le cas d’Oran – revue Insaniyat n°8

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Les raisons d’une faillite programmée

L’Algérie associative en net déclin

A l’époque, on parlait déjà de plusieurs milliers de collectifs associatifs. Leur action a touché de nombreux créneaux : social, culturel, écologique, sportif, professionnel, caritatif…

Cependant, la ferveur ne fut que de courte durée et le tissu tant espéré s’est avéré, avec le temps, un haillon !On s’attendait, en effet, à une dynamique qui s’installera dans la durée, d’autant plus que le champ associatif a été verrouillé et soumis, depuis l’indépendance, à un contrôle administratif rigoureux (la circulaire de mars 1964 et l’ordonnance de 1971 ont accordé à l’Administration des pouvoirs disproportionnés pour contrôler la création et le fonctionnement des associations). Il est vrai que par rapport à la période du parti et de la pensée uniques, il y a eu un essor considérable. Néanmoins, très peu de structures ont pu survivre et s’imposer dans un environnement pas très favorable – mais pas tout à fait hostile, non plus. Fonder et faire fonctionner une association pour le bien de la collectivité, exigent des dévouements et des sacrifices. Comme dit l’adage, heureux ceux qui cultivent les rêves, mais les rêves exigent des sacrifices et peu de rêveurs survivent ! A l’heure actuelle, les responsables du ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales parlent de 75 000 associations dont plus de 1000 à caractère national. Un tel chiffre paraîtrait important aux yeux de certains. Pourtant, la France, à titre comparatif, compte plus d’un million d’associations, dont 70 000 ont été créées entre 2003 et 2004 ! Puis, sur 75 000 associations, très peu activent réellement dans l’espace public. Loin de la problématique du nombre (qui reste d’ailleurs à vérifier), c’est l’efficacité, le rendement et le fonctionnement du tissu associatif existant qui sont sujets à polémique. Partant d’un ensemble de données, certains parlent déjà de la faillite du mouvement associatif. Quelles en sont les raisons et comment est-on arrivé là ? « Au-delà du lyrisme politique suscité par la promulgation de la loi 90-31, il reste que les organisations associatives sont confrontées à des contraintes majeures qui les contrarient dans leur volonté de s’ériger en partenaire des institutions de l’Etat dans la gestion des questions posées par le développement économique et social », a noté M. Ferrah dans une étude portant sur « la dynamique associative en Algérie ». Pour lui, la base sociale des associations demeure étroite. « Du point de vue quantitatif, les taux d’adhésion demeurent relativement faibles et les associations ne regroupent qu’une infime partie de la population », a-t-il observé. Au plan fonctionnel et organisationnel, le chercheur a constaté que « les associations se distinguent par un fonctionnement peu démocratique (…) L’ensemble de ces caractéristiques témoigne de ce que le monde associatif algérien est encore en construction ». A cela s’ajoutent d’autres handicaps. Il s’agit, selon l’auteur de cette étude, de la fragilité des structures, de la modicité des financements octroyés par l’Etat, de la faible représentation des localités, des carences en matière de management, de l’insuffisance de l’outillage méthodologique, etc. Il faut relever également un autre phénomène qui a été fatal pour l’évolution du mouvement associatif : le déchaînement de la violence islamiste durant les années 1990 qui, il faut le dire, a eu des effets catastrophiques sur le tissu social. La donne sécuritaire ne fut pas, toutefois, la seule à avoir freiné la dynamique associative. L’instabilité politique qui a marqué l’Algérie durant cette période a eu des implications préjudiciables sur nombre d’associations. Autrement dit, la maladie qui a rongé la classe politique a fini par atteindre les associations censées être « apolitiques « . Beaucoup parmi elles ont troqué leur mission d’utilité publique contre celle d’utilité politique. Pour étendre leur emprise sur le tissu social, les pouvoirs publics et même les leaders politiques n’ont pas lésiné sur les moyens. Chantages financiers, asservissements, intronisations des opportunistes et autres personnages obséquieux maniables à merveille sont entre autres procédés ayant paralysé le tissu associatif. Nombreux, en effet, sont les présidents d’association qui sont davantage tentés par une carrière politique ou administrative que par le bien-être de la collectivité. Pour eux, l’organisation ne sert à rien d’autre qu’à se faufiler dans les travées du pouvoir politico-administratif. Conséquence : les associations sont, à quelques exceptions près, transformées en des appendices de l’Administration et contrôlées par des groupes affiliés à des structures politiques. Djamal Ould Abbas, ministre de l’Emploi et de la Solidarité nationale, a presque naïvement accrédité ce constat. Il a, en effet, déclaré récemment que le mouvement associatif a récolté 500 000 signatures au profit de Abdelaziz Bouteflika, alors candidat à la présidentielle du 8 avril 2004 ! Les associations qui ont ouvertement soutenu son candidat rival, Ali Benflis en l’occurrence, ont fait le même travail. N’est-ce pas le meilleur exemple de l’instrumentalisation éhontée des associations à des fins politiques ?

A. Benchabane
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Le marasme par les chiffres

Dans le domaine associatif, il y a aussi les privilégiés et les exclus. L’intérêt « général » n’est pas souvent le critère qui permet d’ouvrir les vannes de la subvention.

Inversement, les associations qui n’assument et n’assurent aucune « utilité publique » ne sont pas forcément exclues des aides financières des pouvoirs publics. L’Etat providence donne à qui il veut et… rogne qui il veut. La raison d’Etat pourrait en expliquer les raisons. Cependant, il faut lever une équivoque : toute association qui reçoit des subventions n’est pas automatiquement subordonnée. La subordination peut être plus idéologique que financière. Toute association qui ne bénéficie pas d’aides de l’Etat n’est pas systématiquement bannie parce qu’elle dérange. Yahia Guidoum, ministre de la Jeunesse et des Sports, a récemment rendu publics quelques chiffres. Il a parlé de 60 000 associations et le ministère de l’Intérieur de 75 000. « L’Etat débourse chaque année 600 millions de dinars en guise de subventions aux associations », a révélé M. Guidoum. Il précisera juste après que « 80 % du tissu associatif s’est spécialisé dans le domaine culturel ». Une combinaison entre les deux sources (celles de la Santé et de l’Intérieur) permet de déduire que, sur 75 000 associations, 60 000 sont à caractère culturel. Un simple calcul permettra de conclure qu’une moyenne de 8000 DA est allouée à chaque association toutes vocations confondues. Suivant le même calcul, les associations culturelles bénéficient, chacune, de 10 000 DA par an. Cependant, il y a des considérations qui échappent à tout calcul. Ce ne sont pas toutes les associations de la société civile qui bénéficient des aides financières de l’Etat. Les subventions dépendent, en fait, d’un certain nombre de facteurs qui n’obéissent, parfois, à aucune espèce de logique ni règle légale. Le domaine investi par l’organisation et son degré de pénétration dans les rouages de l’Administration pourraient déterminer le montant destiné à chaque association. M. Guidoum a jeté un autre pavé dans la mare : « 80 % des montants annuels destinés au financement des activités associatives sont consommés dans leur fonctionnement administratif ». Cela sous-entend que ces associations échappent à tout contrôle financier. Théoriquement, il y a quatre sources de financement. Outre les subventions de l’Etat (qui viennent en quatrième position), les organisations associatives peuvent avoir des revenus liés à leurs activités, les dons et les legs ainsi que les cotisations des adhérents.

A. B.

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Dr M’hand Berkouk (Politologue)

« Le mouvement associatif est idéologisé »

Le docteur M’hand Berkouk est diplômé en sciences politiques et en philosophie des sciences de l’université Southampton (Angleterre). Actuellement, il est maître de conférences à l’université d’Alger et à l’institut diplomatique et des relations internationales relevant du ministère des Affaires étrangères. Il est également membre de Conseil consultatif international de l’Association mondiale des études sur le Moyen-Orient. Dans cet entretien, Dr Berkouk a expliqué les raisons de la faillite du mouvement associatif en Algérie.

En tant que politologue, quel regard portez-vous sur le mouvement associatif en Algérie depuis, notamment l’ouverture de l’espace public consacrée par la Constitution du 23 février 1989 et la loi n° 90-31 du 4 décembre 1990 relative aux associations ?

Malgré l’existence d’un dispositif juridique et procédural régissant la création et le fonctionnement du mouvement associatif, ce dernier reste atomisé sur le plan sectoriel et non performant sur le plan fonctionnel. Son impact sur la société demeure timide. Censé être une courroie de transmission entre gouvernés et gouvernants, le tissu associatif n’a pas pu devenir un canal réel de mobilisation permanente ni une force effective de proposition, encore moins un relais crédible des « griévances » citoyennes.

D’aucuns ont remarqué un net refroidissement, voire un déclin du mouvement associatif. Comment peut-on expliquer cela ?

L’incapacité du mouvement associatif algérien à s’affirmer sur les plans social et politique est due, à mon sens, à cinq raisons essentielles. Il y a, en premier lieu, l’incompétence managériale (leadership weakness) de ces associations qui accusent souvent un déficit en transparence et en bonne gouvernance corporative. Il y a, ensuite, l’ambiguïté de l’utilité sociale de ces associations qui sont souvent idéologisées, instrumentalisées ou tout simplement créées à des fins d’utilité restreinte et parfois de rente. A ces deux raisons, se greffe une troisième : l’absence d’une culture civique moderne et moderniste qui pourrait influencer sur les orientations générales ou sectorielles de l’Etat. La quatrième raison est le manque d’indépendance financière d’un nombre important d’associations. Il y a, enfin, les restrictions et les lourdeurs bureaucratiques en ce qui concerne les associations à caractère national.

L’Algérie compte au total 75 000 associations. La France en compte plus d’un million. Comment expliquez-vous cette disparité ?

La disparité n’est pas uniquement d’ordre quantitatif, mais elle est essentiellement fonctionnelle et cela est dû à plusieurs raisons. Le mouvement associatif en France est un capital social qui crée des idées, canalise l’opinion et influe sur les choix politiques. C’est une véritable société civile. En Algérie, on en est encore à l’ère associative dépendant de la sphère gouvernante. Aussi, la société civile en France est une valeur sociale, une culture et une co-intelligence sociale qui reflète une certaine maturité libérale et non pas un mouvement associatif qui se cherche encore et qui questionne toujours les valeurs essentielles de la société et de l’Etat. La société civile, surtout quand elle est performante, devient un moyen tampon entre le pouvoir, les partis et la société. C’est un véritable mécanisme d’évaluation du niveau de santé d’une démocratie et du degré d’insertion sociopolitique des citoyens dans la gestion des affaires de l’Etat.

Les associations créées à la faveur de la loi 90-31 ont-elles réellement joué un rôle dans la société ?

Je crois que, malgré l’importance numérique de ces associations, elles restent inefficaces sur les plans opératoire et fonctionnel. A l’exception des associations féministes, syndicales, berbéristes, islamistes ou islamisantes, de la défense des droits de l’homme, le mouvement associatif n’a pas contribué grandement aux débats sur les choix politiques et de politique en Algérie. La plupart de ces associations vivent un état de léthargie et ne se manifestent qu’à l’occasion des échéances électorales ou comme mécanismes de légitimation du pouvoir.

Quel avenir pour le mouvement associatif en Algérie ?

Avec les choix politiques démocratiques de l’Algérie, le mouvement associatif doit être refondé pour qu’il puisse se transformer en une société civile capable de contribuer effectivement dans la refondation de l’Etat algérien. Elle doit contribuer aussi à la création d’une culture civile centrée dans la citoyenneté, la modernité et la tolérance. On ne pourrait parler d’un avenir serein pour ce mouvement que s’il se crée cette culture citoyenne qui favorise la participation politique, le mérite et la sanction.

A. Benchabane