Baltaguia, un métier comme un autre

Baltaguia, un métier comme un autre

El Watan, 29 mai 2015

Il y a quelques jours, un jeune homme a été agressé par un baltagui lors du meeting de Louisa Hanoune à Djelfa. Le recours à ces mercenaires prêts à tout pour une poignée de dinars est aujourd’hui généralisé dans les institutions de l’Etat et les partis. Enquête.

Un homme s’approche de la tribune où Louisa Hanoune fait son discours. Il s’appelle Ali Habri et a 30 ans. Il monte sur une table et interpelle la secrétaire générale du Parti des travailleurs en la traitant de «chiyata». A ce moment-là, des voix scandant «Louisa ! Louisa !»commencent à couvrir la sienne. La chef du parti poursuit son discours. Soudain, un jeune, coupe iroquoise, en jean et tee-shirt de foot, bondit de la foule, donne un coup de tête à Ali et essaie de le mettre à terre. S’ensuit une bagarre.

Le public les sépare. Imperturbable, Louisa Hanoune continue de haranguer la foule. Nous sommes le 20, à Djelfa, lors d’un meeting du PT et le jeune qui a surgi de nulle part pour s’attaquer à Ali Habri est un baltagui. Aujourd’hui, ces repris de justice payés par ceux qui les emploient sont partout. Qui sont-ils ? Comment sont-ils organisés ? Qui les recrute ? Si le mot baltaguia a été inventé en Egypte pendant la «révolution» du 25 janvier 2011 (voir encadré), les Algériens connaissent le phénomène depuis longtemps. «C’est le FLN qui a commencé», raconte Hakim*.

La trentaine finissante, une carrure de déménageur, le teint brouillé par le tabac et le manque de sommeil, cet ancien baltagui sait de quoi il parle. En 2007, il faisait partie de ceux recrutés par la mouhafadha du FLN de Bouira pour casser les actions du Mouvement citoyen des archs qui animait des meetings dans la ville au profit du boycott du scrutin lors des législatives de 2007. «Nous avons été engagés par le FLN, raconte-t-il. Nous devions nous faire passer pour des membres du Mouvement citoyen des archs et fermer le siège de la mouhafadha pour que les accusations leur retombent dessus. Pour la presse, d’ailleurs, ce sont les archs qui étaient derrière. Depuis, toutes les actions du Mouvement citoyen ont été interdites pour des raisons de sécurité.»

Societe civile bis

Selon plusieurs observateurs, le phénomène du baltaguisme s’est vite répandu dans le pays pour devenir, aujourd’hui, une pratique courante car elle engendre, selon eux, «de l’argent et de l’influence». Ali Habri, l’homme agressé lors du meeting de Louisa Hanoune, a été témoin d’une scène incroyable. «Je suis allé voir le président de l’APW et, à ma grande surprise, c’est El Hankouch lui-même, le chef des baltaguia de Djelfa, qui m’a reçu ! Il m’a donné le numéro du président de l’APW et il m’a suggéré de l’appeler de sa part en cas de besoin.

Ce sont eux qui bénéficient des projets comme Algérie la blanche (projet d’insertion à destination des jeunes pour l’assainissements des villes via le ramassage des ordures, la réhabilitation des espaces verts, etc.). Ils en ont fait aussi bénéficier les gens qui les arrangent.» Et de s’emporter : «Aujourd’hui, le baltaguisme est un diplôme valorisé plus que les diplômes universitaires !» Selon Ali, le chef des baltaguia à Djelfa est «un repris de justice» qui s’est fait connaître en agressant l’actuel président de l’APC de Djelfa lorsqu’il était encore adjoint du P/APC. «El Hankouch a été condamné à six mois de prison ferme et, depuis sa sortie de prison, il est devenu avec son groupe les baltaguia les plus sollicités à Djelfa»,confie-t-il.

Hakim explique que ce «métier» est conjoncturel, tributaire d’événements et de dates précises comme les élections. Pour s’occuper entre-temps, il explique que «les baltaguia remplacent souvent les agents de renseignement général (RG) pour le compte de partis politiques, des institutions de l’Etat comme les mairies, les daïras ou les wilayas, et travaillent même au profit des services de sécurité. Vous pouvez les trouver aussi comme gardiens de parking ou dans des métiers qui ne demandent pas de régularisations administratives.» Selon plusieurs témoignages, si les autorités locales ont «recruté» ces baltaguia, c’est surtout pour les «canaliser» en une «société civile bis» qui puisse «contrecarrer la vraie société civile et empêcher la société de s’organiser.»Réprimer le peuple avec le peuple ? Les exemples ne manquent pas dans l’histoire toute récente du pays.

Dégénérés

Youcef Rezzoug, ancien journaliste du Matin, actuellement établi en France, joint par téléphone, en a été témoin. «La veille des manifestations du 14 juin 2001, des centaines de jeunes issus des quartiers populaires d’Alger ont été équipés d’armes blanches par la police, confie-t-il. Plus grave encore, selon des sources concordantes, plusieurs prisonniers ont été libérés et introduits dans la manifestation pour que les choses dégénèrent.» Pour lui, il y a eu «houmisme» : «Un cloisonnement des quartiers d’Alger pour mieux utiliser les nervis contre les manifestants venus de Kabylie et justifier l’interdiction des manifestations.

Le scénario était préparé à l’avance.» La manifestation a dégénéré pour laisser place aux saccages, vols et pillages des biens privés et publics. Rezzoug raconte que, quelques jours avant la manifestation du 14 juin, soit le 30 mai 2001, en répondant à l’appel du FFS pour une manifestation à Alger en solidarité avec la Kabylie, à laquelle ont participé plusieurs personnalités publiques, les manifestants ont été caillassés par d’autres manifestants, «dégénérés» et «protégés» par la police.

En 2011, les marches pacifiques de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) à Alger ont été perturbées par des jeunes hystériques chargés de semer la zizanie avec les forces de l’ordre. Hamid Ferhi, l’actuel coordinateur du Mouvement démocratique et social (MDS) qui était, en 2011, membre de la CNCD (regroupant plusieurs partis politiques et membres de la société civile algérienne)s’en dit lui aussi témoin : «Les manifestations qu’organisait la CNCD étaient toujours contrecarrées par des baltaguia, issus essentiellement du quartier de Belcourt, car nos actions se tenaient place du 1er Mai. Ils étaient engagés par les mairies et protégés par la police.

Mais il faut avouer qu’ils n’étaient pas aussi convaincus car plusieurs d’entre eux ont été retournés par nos membres.» Le responsable du MDS rappelle par ailleurs que, contrairement à l’expérience égyptienne, en Algérie les actions menées par les baltaguia ont dissuadé les manifestants de sortir dans les rues au lieu de les encourager. En 2014, les tensions au sein du FLN sont exacerbées par des baltaguia qui empêchent des cadres du parti d’accéder à la salle où doit se dérouler la réunion du Comité central.

Cabarets

Ali Habri, 30 ans, le jeune ingénieur d’Etat en géographie et aménagement du territoire urbain agressé lors du meeting de Louisa Hanoune, raconte comment ça se passe au PT. «Le cordon de sécurité est composé des‘‘h’daïdia’’ (colosses) installés au-devant de la scène pour empêcher toute tentative d’atteindre l’estrade. Des baltaguia sont dispersés et ont comme mission d’intervenir physiquement en cas de problème. Ils ont tous le même profil.

Ce sont des repris de justice engagés par les partis politiques, les responsables locaux et les administrations afin d’intervenir physiquement pour contrecarrer toute opposition, agresser, intimider ou régler des comptes avec d’autres responsables. Selon sa version des faits, son agresseur aurait été «engagé par un membre de l’APW, président du bureau de wilaya du Parti des travailleurs à Djelfa qui, selon mes informations, lui a promis de l’aider à libérer son frère détenu en prison.» Ali se souvient que lors de la visite de Amar Ghoul dans leur wilaya pendant la campagne présidentielle, les représentants de TAJ avaient engagé le même groupe de baltaguia et c’est El Hankouch lui-même qui avait tendu le burnous au ministre sur scène. Hakim ne s’en cache pas : «Les baltaguia sont sans foi et ne reconnaissent aucune loi.

C’est devenu un métier comme un autre. La plupart de ceux qui étaient avec moi sont des délinquants qui viennent d’autres wilayas. Ils s’y installent pour quelques années, se font connaître à travers des actions d’agression ou des crimes, font de la prison et deviennent des baltaguia par excellence.» Ce qui motive ces mercenaires ? L’appât du gain. Hakim refuse de dire combien ils étaient payés. «On nous paye des soirées dans de grands cabarets et discothèques de Béjaïa, pour ne prendre que cet exemple. Sinon, le paiement se fait aussi en espèces ou de compte à compte.» Et de préciser : «Dans ce dernier cas, vous ne pouvez connaître ni l’identité du payeur ni celle du bénéficiaire. L’objectif est de ne laisser aucune trace. Comme dans un crime.»

Meziane Abane


Sofiane Baroudi. Militant politique de gauche

Les baltaguia sont le fond de la base des partis-Etat

– Votre définition du baltaguia ?

C’est une définition collective car les baltaguia n’agissent jamais individuellement. Ils sont souvent chômeurs, issus du milieu du trafic ou de petit banditisme, ils ne sont pas forcément proches de l’Etat et souvent se font dénoncer par les citoyens. Ils se font attribuer des appartements indûment et exercent une influence au niveau local. Historiquement, ils représentent le fond de la base du parti-Etat, le FLN. Ils travaillent en étroite relation à la fois avec la sûreté urbaine de proximité, la PJ, mais aussi les Renseignements généraux quand il s’agit d’affaires concernant les militants ou les mouvements de protestation. Ils ne sont pas formellement et organiquement liés au parti, mais gravitent autour de structures et de réseaux liés aux différentes mouhafadhas pour servir de courroie de transmission au parti et à la police politique. Dans les périodes de velléités de changement ou de grands mouvements, les baltaguia se transforment en brigades de contre-insurrection en tabassant les meneurs et en essayant d’embrigader le maximum de gens identifiés comme étant subversifs.

– Qui se sert de ces gens-là ?

Dans les années 2000, plusieurs baltaguia ont été recrutés par le FLN et le RND pour préparer les scrutins électoraux. Le but étant de réussir les campagnes électorales des partis-Etat, mais aussi de servir de réseaux d’informations. En 2001, avec l’avènement du Mouvement citoyen des archs, nous avons connu la première utilisation des baltaguia à grande échelle. Il y a eu une jonction des baltaguia des partis-Etat avec les associations de supporters, notamment ceux du Mouloudia d’Alger (MCA) et du CR Belouizdad. C’est l’un des commissaires de l’époque, connu sous le nom de Ammi Ahmed, qui manipulait l’équation avec ses réseaux déjà constitués.

Lors de la marche du 14 juin 2001, ce sont ces gens-là, avec l’aide des services de la police, qui ont agressé des manifestants. Je prends en exemple les locaux de l’Etusa brûlés par les baltaguia pour projeter une image négative sur le Mouvement des archs. Dans les années 1990, les milices islamistes étaient allés recruter les plus radicaux dans les mêmes milieux. L’objectif qui leur a été attribué était de détruire l’appareil policier dans les grandes villes comme Alger. Le DRS avait aussi envoyé, en puisant dans ses réseaux d’informateurs, ses propres agents dans le but de les infiltrer. Certains sont connus, comme Flicha ou Kamel le Blanc, considéré comme le premier militant armé du FIS.

La légende raconte que Kamel aurait désarmé un policier à mains nues vers la fin des années 1990. En contrepartie de leur recrutement, les islamistes leur ont offert un cadre économique et social confortable pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins et pour utiliser leur potentiel en matière de renseignement et de violence. Même Bouteflika en a profité lors de la collecte des signatures pour la dernière élection présidentielle.

– A qui appartiennent-ils ?

Le conflit qui perdure entre la Présidence et le DRS nous donne une réponse claire sur ce qui se passe en bas de l’échelle. Bouteflika, notamment depuis les événements du Printemps noir, a essayé de rééquilibrer l’appareil sécuritaire en faveur d’une plus grande influence de la police. Certains chiffres font état de deux millions d’informateurs sous Kasdi Merbah. Je pense qu’il y a une volonté des services de la police, notamment depuis la création des Renseignements généraux, d’avoir un réseau aussi étoffé que ce dernier. Plusieurs prérogatives ont été enlevés au DRS et ont été reportées à l’appareil policier qui est lié au ministère de l’Intérieur. Ce qui nous mène à croire que ces baltaguia sont financés finalement, de manière directe où indirecte, par le ministère en question.