Quand la «spéciale» faisait trembler l’hexagone

Conférence de Daho Djerbal sur le second front armé en France

Quand la «spéciale» faisait trembler l’hexagone

El Watan, 26 août 2015

C’est la seule fois, au cours du XXe siècle, où un peuple colonisé ouvre un front armé sur le territoire-même du colonisateur.» L’historien Daho Djerbal résume en ces termes le caractère exceptionnel des opérations de la «Spéciale» en France, notamment la série d’attaques qui ébranlèrent l’Hexagone dans la nuit du 24 au 25 août 1958.

Daho Djerbal intervenait dans le cadre d’une cérémonie commémorative initiée par l’Organisation nationale des moudjahidine pour le 57e anniversaire des événements du 25 août 1958, qui s’est tenue hier au complexe culturel Larbi Ben M’hidi (L’Historial).
Daho Djerbal qui, faut-il le rappeler, a consacré un précieux ouvrage à ce second front armé sous le titre L’Organisation spéciale de la Fédération de France du FLN.

Histoire de la lutte armée du FLN en France 1956-1962 (éditions Chihab, 2012), a relevé d’emblée l’originalité de cette forme de résistance qui consistait à porter l’action militaire au cœur de la «métropole». «Ni les Vietnamiens, ni les Indochinois, ni aucun autre mouvement de libération ne l’ont fait», affirme-t-il.

M. Djerbal n’a pas manqué pas, au cours de son brillant exposé, d’attirer l’attention de l’assistance (fort nombreuse) sur l’amalgame entretenu quant à l’esprit et la portée des opérations de la «Spéciale» en France.

Il s’attarde, à ce propos, sur le traitement cinématographique réservé à ces actions en citant, à titre d’exemple, le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb. «On a vu des productions cinématographiques financées par l’Etat algérien qui présentent cela comme une guerre de gangs : les gangs du FLN d’un côté, ceux du MNA et la police de l’autre.

On a occulté complètement la dimension historique, politique et stratégique de ces événements», note l’historien, avant de souligner : « L’ouverture du second front, en territoire français, est un geste politique au plus haut niveau qui a permis d’ouvrir une perspective vers la libération de l’Algérie et son indépendance.»

Daho Djerbal indique que les opérations militaires lancées à l’été 1958 n’étaient pas les premières du genre : «Le 25 août, c’était la deuxième tentative d’ouvrir un second front en France. La première offensive sur le territoire français des militants en arme de la Fédération de France du FLN avait commencé en 1957. Elle a été menée simultanément en Algérie et en France.

Elle devait constituer, pour le Comité de coordination et d’exécution (CCE) un moyen de contraindre le gouvernement français à négocier et à trouver une issue rapide à la guerre. C’était aussi une manière de démontrer sur le terrain la capacité d’intervention du FLN et sa représentativité auprès des masses.»

«Laisser souffler les maquis de l’intérieur»

L’historien est revenu ensuite sur la terrible répression qui s’est abattue sur la population algérienne, tout particulièrement dans les douars et les mechtas du Constantinois, après l’offensive du 20 Août 1955.

Comme en 1945, c’est toute la population qui est «punie». «Le peuple algérien est devenu un élément constitutif de la Guerre de Libération après le 20 Août 1955», dit l’orateur, avant de noter : «Cet élargissement du front de la lutte armée à tout le territoire et à toutes les catégories de la population a fait qu’en France, on est entrés de plain-pied dans la guerre (…). Entre 1956 et 1958, les unités de l’armée française sont passées de quelques milliers d’éléments à plusieurs centaines de milliers pour atteindre 400 000 hommes en 1959.» Et de poursuivre : «Les maquis commencent à subir un véritable rouleau compresseur à partir de fin 1957 (…).

Ce rouleau compresseur va atteindre plus de 60% des effectifs de l’ALN qui vont être éliminés. A ce moment-là, le CCE va décider d’ouvrir un second front armé en France mais cette fois pour souffler, pas pour négocier.» L’un des objectifs-clés de cette offensive est donc «d’alléger la pression qu’exerce l’armée française sur le FLN/ALN en Algérie».

Alors que Omar Boudaoud est nommé en 1957 à la tête de la Fédération de France du FLN, c’est Saïd Bouaziz, responsable de l’Organisation spéciale au sein du comité fédéral, qui est chargé de mettre en place ce second front.

Daho Djerbal, explique, au passage, les circonstances de la création de l’OS, en 1947, sous le PPA : «En 1947, certains militants nationalistes penchaient pour l’option électoraliste qui consistait à ramener la majorité des Algériens dans les rangs du MTLD.

Cependant, d’autres militants du PPA clandestin disaient que le choix décidé bien à l’avance était de passer à la lutte armée. Donc on a créé l’OS pour préparer la lutte armée.» Et de préciser : «L’Organisation spéciale de la Fédération de France n’est pas née dans les mêmes conditions. Elle est née pour organiser, diriger et mener l’action militaire en territoire français. Les membres de la Spéciale de la Fédération de France, comme pour la Spéciale du PPA, ont été minutieusement choisis, triés sur le volet.

Et on les a fait jurer sur le Coran, comme ceux de l’OS du PPA. Ils se considéraient comme des martyrs avant l’heure, tandis que les militants de l’organisation politique et administrative du FLN n’étaient pas tenus par ce serment. Ils (les éléments de l’OS, ndlr) ont été envoyés au Maroc pour se former aux opérations commando.

Ils ont reçu leur formation dans les anciens campements de l’Armée de libération du Maroc.» «A leur retour, ils étaient entourés du plus grand secret. Ils ont rompu avec leur famille, avec leurs compagnons d’armes. Ils étaient placés dans des appartements, dans des caches, dont beaucoup appartenaient aux réseaux de soutien au FLN (réseau Jeanson, réseau Curiel…).»

Le conférencier souligne, par ailleurs, que «l’Organisation spéciale du FLN en France avait ses propres structures organiques, son propre découpage territorial, ses propres sections qui n’avaient plus rien à voir avec l’organisation politico-administrative du FLN en France».

«Ses membres se considéraient comme des éléments des unités de l’ALN et non pas comme membres des groupes de choc de la Fédération de France». Le très fort cloisonnement des commandos de l’OS et le secret qui entourait leur existence ont fait que «l’événement du 25 août 1958 était absolument imprévisible du côté français», indique M. Djerbal.

242 attaques et 46 sabotages

Concernant les objectifs ciblés par les attaques de l’été 1958, Daho Djerbal insiste sur le fait que «ce n’étaient pas des objectifs civils. C’étaient des objectifs militaires, économiques et stratégiques français. Des consignes avaient été données pour que ceux qui devaient déposer des bombes à retardement le fassent dans des lieux non fréquentés par des civils. Les cibles des attentats n’étaient pas des cibles civiles, en dehors des responsables politiques comme Soustelle.

Donc l’opération enclenchée le 25 août 1958 était une opération à caractère militaire stratégique en territoire français et non pas des ‘actes terroristes’ comme le soutient la propagande française».

Selon un document à l’entête de l’ONM sur la «Guerre du FLN en France», l’inventaire des opérations menées par la Spéciale durant cette période fait état de «56 sabotages et 242 attaques contre 181 objectifs». «Les incendies des quatre dépôts de Mourepiane, Toulouse, Narbonne et Petit Quevilly ont vu brûler 21 millions de litres de carburants», ajoute le document.

Daho Djerbal rapporte que dès le lendemain de l’attaque de Mourepiane, «les multinationales pétrolières ont commencé à faire pression sur le gouvernement français».

Par ailleurs, il est important de noter que ces attaques ont permis, comme l’espérait le CCE, de «fixer» les troupes françaises qui devaient rejoindre l’Algérie : «La France est obligée d’immobiliser des dizaines de milliers d’hommes du contingent pour garder les nombreux points stratégiques qui parsèment son propre territoire», relève le document de l’ONM.

Et, comme on peut l’imaginer, la répression à l’encontre de l’émigration sera féroce. Elle atteindra son paroxysme le 17 Octobre 1961. Evoquant ces manifestations, l’historien dira : «C’est la première fois que l’émigration algérienne, qui a toujours été invisible et inaudible, devenait enfin visible. Pour la première fois, une manifestation pour l’indépendance de l’Algérie se déroulait au cœur de Paris.

La visibilité du peuple algérien a éclaté aux yeux du monde !» Pour Daho Djerbal, il y a comme un fil rouge entre les massacres qui ont suivi les soulèvements du 8 Mai 1945, du 20 Août 1955 et du 17 Octobre 1961 : «Si vous comparez ces trois événements, il s’avère qu’ils ont tous un dénominateur commun, à savoir que la répression n’a pas ciblé que les militants nationalistes.

C’est tout le peuple algérien qui était visé.» «La France a été vaincue par la détermination et le courage du peuple algérien en Algérie et du peuple algérien émigré en France», martèle Daho Djerbal.

Et de rappeler le rôle crucial joué par l’émigration algérienne dans le financement de la lutte armée. Selon l’historien, «les cotisations des émigrés algériens pouvaient atteindre 500 millions de francs de l’époque par mois». L’émigration algérienne en France était alors estimée à 300 000 personnes. «80% du budget de la Révolution provenait de l’émigration», témoigne un ancien de la Fédération de France.
Mustapha Benfodil