«Le général Schmitt avait moins le droit qu’un autre de se tromper»

LE PARQUET DE PARIS À PROPOS DE LA TORTURE EN ALGÉRIE

«Le général Schmitt avait moins le droit qu’un autre de se tromper»

El Watan, 13 juillet 2003

Les éléments de la diffamation sont réunis. Le général Schmitt n’est pas n’importe qui. Il avait moins le droit qu’un autre de se tromper», a soutenu vendredi dernier, tard dans la soirée, le procureur David Peyron à l’issue du deuxième procès en diffamation auquel devait répondre le général Maurice Schmitt, ex-chef d’état-major des armées, devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris.

La semaine dernière, c’est Louisette Ighilahriz, ex-militante du FLN, qui citait l’ancien officier de l’armée française pour l’avoir accusé d’affabulations et de contrevérités lorsque dans son livre(1) et dans une interview au Monde en juin 2000, elle fait référence aux tortures qu’elle avait subies alors qu’elle était arrêtée après avoir été grièvement blessée. Ce vendredi, c’est un appelé, Henri Pouillot, qui a cité Maurice Schmitt qui l’avait accusé de «menteur ou de criminel». Henri Pouillot relate dans son livre (2) comment, lui, jeune appelé, s’est retrouvé confronté à la torture. Les propos du général Schmitt ont été tenus au cours de l’émission «Culture et dépendances» animée par Frantz-Olivier Giesbert diffusée sur France 3 le 6 mars 2002 après la 3e partie du film de Patrick Rotmann consacré à la torture pendant la guerre d’Algérie. Lors du débat, le général Schmitt accusait Henri Pouillot d’envoyer des patrouilles rafler des jeunes pour être violées par ses camarades. Pouillot a rétorqué qu’il n’avait aucun pouvoir pour le faire, il était secrétaire d’un officier des renseignements. Au procureur qui lui demandait comment quelqu’un d’aussi précis que lui ait pu commettre ce genre d’erreur, le général Schmitt répond : «On était dans un débat animé, comme j’avais la certitude que les faits rapportés par Pouillot étaient inexacts, cela n’avait pas d’importance que Pouillot soit témoin ou acteur.» Henri Pouillot a indiqué : «Je voulais témoigner des souffrances que j’avais vues. On n’a pas le droit de dire que demain la torture on peut encore l’utiliser. C’est inconcevable. J’ai voulu oublier, j’ai tout éliminé. Je ne veux pas que mes petits-enfants subissent la même chose.» «L’armée expliquait comment mettre en difficulté une femme algérienne et la rendre incapable de réagir.» Il évoque deux types de viols courants : les viols comme moyen de torture et les viols pour le plaisir des soldats. «J’ai entendu des femmes réclamer la mort après avoir été violées… L’essentiel des tortures c’était pour humilier et non pour obtenir des renseignements.» «Les chefs savaient-ils qu’il y avait des viols collectifs pour le plaisir des soldats ?», demande la présidente. Henri Pouillot acquiesce : «Entre 1961 et 1962, la situation était calme à Alger», s’est évertué à dire le général Schmitt. Pierre Mairat énumère les manifestations d’Algériens réprimées, les rafles et arrestations citées dans le carnet de route de l’armée pendant cette période. Le général Schmitt conteste qu’il y ait eu un massacre de 400 victimes rapporté par Pouillot. «C’est invraisemblable. La presse en aurait parlé !», dit-il. Un témoin de la défense reconnaîtra que des journaux ont été interdits après le putsch. Le général Schmitt nie tout, les exactions rapportées par Pouillot et les tortures endurées par Louisette Ighilahriz. François Lecornee, un témoin en faveur du prévenu, affirme que la villa Susini abritait un service administratif d’une quarantaine de personnes et qu’il n’avait jamais vu Pouillot à la villa Susini. «Plusieurs témoignages d’Algériens affirment qu’ils ont été torturés pendant la période où vous étiez à la villa Susini», lui dit Pierre Mairat, l’avocat de Pouillot. «Nous étions un service administratif pénard.» A un autre témoin de la défense, Pierre Mairat demande ce qu’est «une opération de purge», terme employé dans le carnet de route de l’armée. Le témoin répond que «c’est une opération d’arrestation»… «Ces manifestations étaient un trouble à l’ordre public.» Selon un autre témoin de la défense, officier supérieur, «l’armée française n’a pas recouru à la torture, c’est le FLN qui la pratiquait», mais à «des interrogatoires musclés». Pierre Mairat lit le témoignage du même officier recueilli par Patrick Rotmann dans son livre L’ennemi intime. «Pour vous, l’emploi de l’électricité, de l’eau ce sont des interrogatoires musclés ?» «Ce sont des abus exceptionnels dans le temps et l’espace.» Témoin du plaignant, Gilles Manceron, historien, explique que «les exactions, les viols commis à Alger entre juillet 1961 et mars 1962 sont la continuation d’une politique mise en place au moment de la bataille d’Alger où les pouvoirs de police, la recherche et le renseignement étaient confiés à l’armée… La torture pratiquée dans une centaine de lieux de la ville d’Alger en 1957 va se développer jusqu’à la fin de la guerre malgré les efforts du gouvernement qui, fin 1959 début 1960, manifeste une volonté qui ne se traduit pas sur le terrain.» Bernard Sigg, psychiatre et psychanalyste, explique que la névrose traumatique touche aussi bien les tortionnaires en souffrance que les suppliciés. «Ces névroses traumatiques peuvent entraîner des difficultés à se remémorer des dates, des noms. Les troubles apparaissent parfois de manière différée. La remémoration peut ne pas se faire, ou se faire par bribes, en confondant et en fusionnant des souvenirs», indique le docteur Sigg. «Les personnes qui ont souffert, sans mentir, peuvent-elles exagérer des faits ?», demande la présidente. Le témoin : «Je ne l’ai pas vu dans mes consultations.» Le défenseur de Louisette Ighilahriz et de Henri Pouillot, Pierre Mairat, veut «interpeller la classe politique pour que les victimes de la Guerre d’Algérie soient enfin reconnues comme telles». Le jugement a été mis en délibéré au 10 octobre, la même date que pour le procès intenté par Louisette Ighilahriz au général Schmitt et à l’issue duquel le procureur avait estimé que les éléments constitutifs de la diffamation n’étaient pas tous réunis.

Par Nadjia Bouzeghrane
Paris : De notre bureau

(1) Louisette Ighilahriz, une femme algérienne par Anne Nivat, éditions Fayard, mai 2001
(2) La villa Susini, éditions Tisérias