Un ancien appelé d’Algérie face au général Schmitt, poursuivi pour diffamation

Un ancien appelé d’Algérie face au général Schmitt, poursuivi pour diffamation

Le Monde, 30 mai 2004

Hurler son dégoût d’avoir, sous l’uniforme, assisté à des scènes de torture et de viol à Alger en 1961-1962, est-ce servir la France ou la salir ? Henri Pouillot, 66 ans, qui, appelé en Algérie, a servi dans la sinistre villa Sésini et en témoigne publiquement, est convaincu de faire œuvre utile, « pour que mon petit-fils ne voie jamais ce que j’ai vu ». Le général Maurice Schmitt, 74 ans, ancien chef d’Etat major des armées, lui, se dit « solidaire des camarades qui, en application de décisions politiques, ont dû pratiquer des interrogatoires sévères pour sauver des vies humaines ».

L’ancien appelé, submergé par la contrition jusqu’à la confusion, et le vieux général, mâchoire serrée et verbe haut, étaient à nouveau face à face, vendredi 28 mai, devant la onzième chambre de la cour d’appel de Paris, dont les bancs du public se partageaient entre anciens combattants des deux camps. En octobre 2003, le tribunal correctionnel avait condamné le général pour avoir diffamé l’ancien appelé en le traitant de « menteur ou criminel » au cours du débat télévisé qui avait suivi la diffusion, en mars 2002, du documentaire de Patrick Rotman, L’Ennemi intime. Les juges avaient estimé que le général ne pouvait prétendre qu’Henri Pouillot avait « envoyé des patrouilles dans Alger rafler des jeunes filles pour les violer ensuite avec ses camarades (…) », alors que, dans le film, l’ancien appelé se défendait d’avoir participé aux viols.

Fabulation, mensonge, mythomanie… Pour tenter d’échapper à une confirmation de sa condamnation en prouvant sa bonne foi, le général Schmitt a appelé en renfort la grosse cavalerie des mots censés déconsidérer l’adversaire. Pour faire oublier sa qualité de prévenu, il s’est mué en accusateur, mettant ses excès de langage sur le compte de la colère provoquée par « un film univoque qui dénigre l’armée française ». « Je sais qu’il y a eu des tortures en Algérie, quelques viols toujours très lourdement sanctionnés », a concédé l’ancien chef d’état-major, pour aussitôt tenter de faire partager à la cour, présidée par Philippe Castel, sa conviction que le récit d’Henri Pouillot sortait de son imagination.

« TORTURE-NÉCESSITÉ »

Contestant les dates, l’ampleur des exactions, il a décrit l’ancien appelé confronté à la torture en « pleutre exemplaire », incapable de dénoncer les horreurs auxquelles il prétend avoir assisté. « Si c’était vrai, il lui appartenait de dénoncer ces crimes », a lancé Maurice Schmitt, allant jusqu’à suggérer qu’il aurait suffi pour cela d' »alerter des journalistes ».

Traité de « menteur » et de « malade psychiatrique » par Me José Allegrini, l’un des avocats du général, accusé même de faire étalage d’une « fausse souffrance médiatisée » exploitée en écho au débat américano-irakien sur la torture, Henri Pouillot a eu toutes les peines du monde à étayer son récit : il a reconnu avoir estimé « à la louche » le nombre des victimes de sévices et n’a pas été en mesure de citer le nom d’un autre appelé témoin. « Je n’avais tellement pas envie de revivre les horreurs que j’avais vécues, a-t-il expliqué, que je n’ai jamais repris contact avec eux. »

La tâche a été rude pour Me Pierre Mairat. « Refuser l’expression des militaires broyés par cette terrible époque, a plaidé le défenseur d’Henri Pouillot, c’est couvrir des exactions commises au nom de la France. » Dans ce déni de mémoire, l’avocat croit discerner de la part du général Schmitt, lui-même accusé d’avoir eu recours à la torture pendant la bataille d’Alger et « promoteur de la torture-nécessité », « la volonté de justifier les propres errements de son passé ». Arrêt le 17 septembre.

Philippe Bernard