La mémoire torturée

La mémoire torturée

Par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 19 mars 2005

Il sera difficile au général Maurice Schmitt, après les nouveaux témoignages d’anciens militants de la cause nationale algérienne, d’opposer sa morgue méprisante à l’égard de ses victimes algériennes. Les torturés de l’école Sarouy ne se taisent plus et, paradoxalement, on doit ces témoignages au général Schmitt lui-même. Ses propos insultants ont poussé les anciens militants à parler. Le plus frappant – sans doute cela interroge-t-il notre présent et la question de la torture dans l’Algérie indépendante – est que les anciens «fellagas» ne reprochent pas vraiment à Schmitt le recours à la torture. Ce qu’ils n’admettent pas est qu’il en nie la réalité et son caractère généralisé et systématique. Ce qu’ils ne supportent pas, c’est qu’il diffame les combattants en les présentant comme des gens qui se mettent à table sur une simple claque. C’est cette question d’honneur qui les pousse à sortir de cette étonnante pudeur confinant à de la rétention de l’information qui est en général la marque des anciens militants algériens. On peut, à la limite, comprendre que les militantes et les Algériennes violées et violentées par la routine tortionnaire coloniale ne veuillent pas trop s’exprimer sur le sujet. Cela tient sans doute à nos pesanteurs sociales mais plus gravement au fait que le travail de mémoire en Algérie est si mal fait, si terriblement tronqué, que le devoir d’honorer ces femmes combattantes, martyres, s’est fait sur la base d’un silence équivoque. Rien n’est plus terrible qu’une suppliciée ait honte d’avoir été torturée ou éprouve le besoin de cacher les supplices sexuels subis, de les enfouir au plus profond d’elle-même, de les enterrer même.

En ce 19 mars, date du cessez-le-feu entre les combattants algériens et l’armée française, un petit pan de mémoire s’est ouvert. Pour une question d’honneur. C’est indéniablement une raison légitime. Comment laisser sans réponses les négations arrogantes d’un homme auprès de qui Ourida Medad est passée pour être torturée et tuée ? Cela aurait été pour les témoins et les survivants une forfaiture que de laisser Schmitt insulter la mémoire des combattants de la liberté. Pour autant, faut-il attendre à chaque fois des propos inqualifiables, voire monstrueux, d’un chef tortionnaire pour que les langues se délient ? L’histoire, l’impératif de la transmettre se suffit à lui-même, il est aussi une exigence d’une construction nationale harmonieuse. Il ne peut en tout cas être suspendu au souci d’entretenir de bons rapports avec la France. Ce ne serait pas la bonne approche. L’occultation d’un passé, plein de bruit, de fureur, de sang et d’infini mépris, n’est pas la meilleure voie de construire un avenir de compréhension et de solidarité entre les deux nations. Les Français semblent avoir ouvert un pas en reconnaissant les massacres du 8 Mai 1945 et il serait bon que l’Algérie les encourage à aller de l’avant. Mais nous devons aussi, pour nous-mêmes, ouvrir ce chantier de la mémoire. Car, les récits qu’on lit nous disent clairement qu’aucune raison, vraiment aucune, ne justifie la torture, à plus forte raison après l’avoir subie de manière systématique et massive.

Parce qu’on a occulté cette mémoire, cet enseignement évident n’est pas vraiment passé dans l’Algérie indépendante. Et il n’est pas trop tard pour le faire…