Abdelhamid Mehri: «Ceux qui ont pris les armes avaient raison»

Abdelhamid Mehri. Militant du mouvement national

«Ceux qui ont pris les armes avaient raison»

El Watan, 23 septembre 2004

Abdelhamid Mehri a quelque chose de l’instituteur, tant il se soucie de l’aspect pédagogique de ses propos. Les modulations de son phrasé, qui laissent parfois tomber de lourdes intonations de stentor, ne masquent pas suffisamment ce souci, qu’il a de commun avec ces grands serviteurs de la République, de s’adresser à l’intelligence de son interlocuteur, comme le maître d’école à celle de son élève.

Il est de la génération PPA-MTLD auquel il a adhéré très tôt. A ces sigles impersonnels, souvent, il leur préfère «le Parti», en n’oubliant pas de placer une majuscule dans la voix. Ce natif d’El Harrouch, où il naquit en 1926, garde de ses modestes origines une certaine rusticité dans la vêture et le port. Etudiant à l’université de la Zeïtouna (Tunis), il se voit confier par ses responsables, au sein du Parti, la délicate mission d’encadrer ses compatriotes d’une part mais aussi, et surtout, de faire son apprentissage de la diplomatie en tissant des relations avec les nationalistes tunisiens, en particulier ceux du Néo–Destour d’autre part. Ses «agissements subversifs» n’échappent pas à la police colonialiste qui, «en vertu d’un édit royal» datant d’avant la Révolution française, l’expulse vers l’Algérie. De retour à la «centrale», il dirigera la presse arabophone du Parti. En avril 1953, il est coopté au Comité central et assistera à toute la crise qui opposera cette structure «iconoclaste» qui a eu le toupet de s’opposer au leader désormais contesté du PPA-MTLD, Messali Hadj. En novembre 1954, la police française surprise par le déclenchement d’une insurrection généralisée qui allait devenir la Révolution algérienne s’empresse de procéder, dès l’aube, à l’heure légale des perquisitions, à l’arrestation de ceux qu’elle croit être les auteurs de «la nuit de la Toussaint». Abdelhamid Mehri est appréhendé et incarcéré. Il sera, comme beaucoup d’autres militants, libéré en 1955, date à laquelle il rejoint Le Caire, pour s’engager dans la révolution. D’abord, il est représentant permanent à Damas. En1956, le Congrès de La Soummam le désigne comme membre suppléant du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA). Il en deviendra titulaire et membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE) en août 1957, lors de la session de l’instance dirigeante au Caire. En 1958, il entre au GPRA dans le gouvernement présidé par Ferhat Abbas comme ministre des Affaires maghrébines avant de prendre la poste de ministre des Affaires sociales et culturelles du deuxième GPRA (1960-1961).

Votre biographie nous apprend que vous êtes artisan des relations étroites entre le Néo-Destour et votre parti, le PPA-MTLD, que vous représentiez à Tunis. Comment les deux partis envisageaient-ils, dans les années 1940, la libération du Maghreb ?

En gros, il y avait en fait deux approches de la question. La conception du Néo-Destour qui privilégiait l’action politique ou plutôt qui se contentait de l’action politique et la vision du PPA qui estimait que le passage à la lutte était devenu inéluctable. Il y a eu beaucoup de rencontres secrètes, des conciliabules, des consultations, pour essayer d’amener les Tunisiens à notre point de vue. Nous pouvons à ce propos, citer les contacts, immédiatement après les événements de mai 1945, entre Lamine Debaghine et le Marocain Abdallah Filali, puis ensuite entre les responsables de l’Organisation spéciale (OS), notamment Ahmed Ben Bella qui est venu à plusieurs reprises en Tunisie. Je peux dire que le Parti du peuple algérien (PPA) n’a pas réussi à infléchir la position de ses partenaires. Toutefois, Habib Bourguiba, qui était beaucoup plus pragmatique, admettait que, si l’impasse venait à persister, il serait alors nécessaire d’envisager une action armée limitée. C’est-à-dire qu’elle serait uniquement destinée à rétablir le dialogue politique. Mais l’OS fut démantelée (1950, ndlr), cela a eu pour conséquence de renvoyer la question d’une action armée commune aux trois pays du Maghreb à plus tard. Nous savions que les Tunisiens ne pouvaient pas affronter le durcissement de la politique française, ce qui les a amenés, par le biais d’organisations parallèles, à revenir à une certaine conception de la lutte armée. Mais il était admis d’un commun accord qu’une coordination entre les trois grands mouvements indépendantistes nord-africains était absolument nécessaire pour aboutir à l’indépendance. Cette approche s’est illustrée, à titre d’exemple, par l’effort commun en vue de la création du bureau du Maghreb arabe au Caire. Cela a été l’œuvre de quelques dirigeants du PPA dont le docteur Lamine Debaghine qui a joué un grand rôle.

En 1951, vous rentrez à Alger et vous devenez membre d’une «commission islamique» du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). Quel était le rôle de cette structure ?

J’avais été expulsé par les autorités françaises de Tunisie en vertu d’un édit royal de, je ne sais quelle date avant la Révolution française de 1789. Edit qui donnait aux autorités le droit d’expulser d’un territoire français vers un autre les «éléments perturbateurs». J’ai donc été expulsé vers Alger. Comme j’étais membre permanent du Parti, j’ai été affecté à la centrale. L’organisation du MTLD, à cette époque, était charpentée par des commissions spécialisées. Ainsi, il y avait la commission syndicale dirigée par Aïssat Idir, la commission aide et secours aux victimes de la répression confiée à Aïssa Abdelli, la commission de l’information présidée par Abderahmane Kiouane et la commission des affaires culturelles et islamiques dont le responsable était Ahmed Bouda. On m’a appelé pour en être membre. Cette commission avait pour entre autres missions de créer des médersas libres et de
collaborer avec la presse arabophone du Parti.

Depuis 1946, vous figurez au Comité central du PPA-MTLD…

Non je n’ai figuré au CC du Parti que depuis le Congrès d’avril 1953. Jusque-là je n’étais que membre permanent du PPA-MTLD.

Lorsque vous jetez un regard rétrospectif et avec le recul, quels sont, selon vous, les succès et les échecs de ce parti qui combinait la clandestinité et la légalité ?

Le PPA a été amené après les événements de mai 1945, après des débats serrés, profonds et très intéressants, à cheminer dans le contexte de l’après-guerre. Ce débat a abouti à une organisation très difficile à gérer, puisqu’en fait d’organisation il y en avait trois dans la réalité. Il y avait l’organisation clandestine du PPA, noyau originel du Parti. Il y avait le MTLD qui était la vitrine légale électorale, il y avait enfin l’OS également dans la clandestinité et à caractère paramilitaire. Ces trois structures avaient une direction unique. Comment doser l’action du Parti entre ces trois structures ? Comment en coordonner les actions ? Je crois que ça a été une forme d’organisation particulièrement difficile à diriger. La réussite principale de PPA a été de pénétrer au sein des masses populaires et de les organiser. Principalement les masses rurales. Le fait pour le Parti de pousser l’organisation moderne du Parti jusqu’au douar le plus reculé du pays a été d’importance. Au moment du déclenchement de la révolution, les masses étaient préparées du point de vue idéologique à la lutte armée. Il y avait toujours et partout un noyau qui avait fait son apprentissage de l’action clandestine. Le deuxième succès, le PPA-MTLD l’a enregistré au plan électoral. Il a démontré son efficacité dans sa participation. Il a été amené à envisager sa participation aux assemblées locales, régionales et à l’assemblée française. Au départ, d’une façon certes maladroite, puisqu’il prenait part aux élections mais pas à la gestion. Ce qui a provoqué les critiques du Parti communiste algérien (PCA) et de l’Union démocratique pour le manifeste algérien (UDMA), lesquels reprochaient aux élus du PPA-MTLD leur incapacité à gérer. Par ailleurs, lorsqu’il s’engageait dans la gestion on lui reprochait de «collaborer», notamment à Alger, avec Jacques Chevalier (ancien maire d’Alger, ndlr). Cette expérience a été difficile, mais elle a néanmoins démontré l’efficacité de la machine électorale du Parti. Je n’en veux pour preuve que la volonté du gouvernement français à mettre un terme à nos succès en piétinant ses propres lois, puisqu’il a carrément truqué tous les scrutins, particulièrement avec la nomination du gouverneur Naegelen. Enfin, la troisième réussite, c’est la création de l’OS. Malgré tous les déboires que l’organisation clandestine a rencontrés, le PPA a semé l’idée de la lutte armée par la formation d’un certain nombre de cadres compétents politiquement et militairement qui ont organisé un peu partout à travers toute l’Algérie des noyaux d’action militaire.

La crise entre le Comité central et son leader charismatique Messali Hadj n’a-t-elle pas mis en exergue la faiblesse de la représentation démocratique, notamment les limites du système de cooptation ?

Le PPA a calqué son organisation sur ce qui se faisait à cette époque dans le monde révolutionnaire, celle des partis communistes. Autrement dit, le centralisme démocratique. Doublé en Algérie par une clandestinité rigoureuse. Ces deux exigences l’ont obligé de restreindre le champ du débat politique et de la consultation. Ce qui fait que le PPA a évolué avec à sa tête une direction autoritaire. Cela n’a pas exclu, au sommet de la pyramide c’est-à-dire au CC, des débats particulièrement libres et les gens ne mâchaient pas leurs mots pour dire les quatre vérités, y compris à Messali. Mais il était difficile de gérer le Parti de cette façon, de rationaliser son action légale électorale et son action clandestine. De plus, la découverte de l’OS par la police coloniale a posé un sérieux problème. Il faut rappeler que cette structure paramilitaire a été créée à la suite de débats notamment les diverses contraintes créées par la volonté des autorités françaises de fermer les voies démocratiques aux mouvements nationalistes, d’où la nécessité pour le parti de s’orienter vers la préparation de l’action armée. Mais une fois découverte, l’OS a posé un problème à la direction. D’abord, il s’agissait d’expliquer l’entretien d’une organisation clandestine, paramilitaire de surcroît, par un parti légal. Quelle stratégie de défense adopter ? La direction a nié l’existence de l’OS, arguant que tout ce que la police a trouvé, c’est elle-même qui l’a apporté et que tout cela était un complot fomenté par les autorités coloniales. Cette idée de complot s’est peu à peu imposée, notamment dans certaines sphères démocratiques en France. Cependant, entre temps, Ahmed Ben Bella, responsable de l’organisation et qui avait été arrêté, a envisagé un autre système de défense qui consistait à dire : «Oui, il existe une organisation paramilitaire clandestine, j’en suis le seul responsable.» Dans son esprit, il voulait en quelque sorte limiter les dégâts en circonscrivant le problème autour de lui-même. Il voulait ainsi dégager la direction du Parti de toute responsabilité. Finalement, lorsque Ben Bella s’est évadé de prison, l’idée du complot a été retenue, à l’exclusion de toute autre.
Le Parti en est ainsi venu à la question de la dissolution de l’OS. De toutes les façons, il n’en restait pas grand-chose, sauf dans les Aurès et en Kabylie où l’organisation était demeurée intacte. Décision a, par conséquent, été retenue de dissoudre l’OS à l’exception des Aurès et de la Kabylie où elle a continué en veilleuse jusqu’au déclenchement. Restait le problème de tous ceux qui n’avaient pas été appréhendés dans le coup de filet. Il fallait les réinsérer dans la vie de tous les jours, leur trouver du travail. Ils étaient nombreux. Certains se sont réfugiés en Tunisie. C’est de cette période que sont nées des frictions entre des éléments de la direction. La dissolution de l’OS n’a pas été complètement admise par tous ou même digérée. Les éléments qui n’ont pas été capturés ont estimé que la direction n’a pas fait le nécessaire pour résoudre leurs problèmes sociaux. Certains ont également commencé à revendiquer la reconstitution de l’OS et la relance de la préparation de l’action armée. Cette dernière revendication était très vive.

Avez-vous des noms particuliers ?

C’est une revendication qui a été soutenue par pratiquement tous les éléments de l’OS ainsi que beaucoup de responsables politiques. Ainsi, au congrès d’avril 1953, l’opposition s’est exprimée surtout sur deux points essentiels : le premier était de mettre fin à la participation du parti aux élections et le second était de reconstituer l’OS. Le congrès a voté en faveur de ce deuxième point. La décision figurait, si mes souvenirs sont exacts, dans les points 12 ou 13 de la résolution avec pour nom de code Baraka. Quant à la non-participation aux élections, le soin a été laissé à la direction d’examiner la situation et de prendre la décision idoine au moment voulu. Le congrès de 1953 a été nettement marqué par la plate-forme de l’opposition. Il y a lieu de noter qu’il a également recherché l’union entre les différents partenaires du mouvement nationaliste. Vint ensuite la formation du CC. Il a été, comme de coutume, formé par cooptation. Il nous avait semblé que le débat n’avait pas été vidé au niveau de la direction. Pour ceux qui ont assisté au congrès, l’orientation était claire : reconstitution de l’OS et, le cas échéant, le retrait de la participation aux élections. Il me semble que ce débat a été précédé, en haut lieu, entre Messali et d’autres dirigeants, par des conciliabules et ceux qui, comme moi, siégeaient pour la première fois au CC, se sont retrouvés au milieu d’une mêlée qui prenait les allures d’un conflit d’organisation de la direction. Les statuts donnaient à Messali le pouvoir de proposer un secrétaire général du comité central. Il a par conséquent proposé trois noms : Benyoucef Ben Khedda, Hocine Lahouel et Ahmed Mezghana. Personne des trois n’a obtenu la majorité au premier tour. Au second, Ben Khedda a été élu. Toujours selon les statuts, le secrétaire général est chargé de proposer le bureau politique. Ce que Ben Khedda a fait. Mais Messali a estimé que ses partisans, notamment Mezghana, ont été écartés. Il est intervenu au CC pour annoncer qu’il retirait sa confiance au secrétaire général. Ce qui n’était, bien sûr, pas prévu par les statuts. Le CC a donc refusé d’entériner l’oukase, ce à quoi Messali a répliqué par son retrait de confiance à tout le bureau politique. Quand le comité central a refusé d’accéder à ses volontés, il a retiré sa confiance à tout le CC. Les problèmes de direction avaient pris le pas sur toutes les autres considérations. Le reste est connu.

Nous sommes à la veille de novembre 1954. Vous contactez Mohamed Boudiaf que vous mettez en relation avec des émissaires de Abdelkrim. Ils évoquent ensemble l’éventualité d’un déclenchement simultané. Pourquoi cela a-t-il échoué ?

Le contact avec les émissaires de Abdelkrim s’est déroulé dans un contexte où les éléments de l’OS ont reconstitué, malgré la direction, une nouvelle équipe dirigeante depuis 1952. J’étais intermédiaire entre cette direction et les éléments de Abdelkrim. Le souci de Boudiaf, de Didouche, de Ben M’hidi et des autres était d’entraîner les Marocains et les Tunisiens dans la perspective d’un combat commun. L’hypothèse de Abdelkrim était tout à fait indiquée. Mais la crise entre Messali et le comité central chez nous et la situation évolutive en Tunisie, comme au Maroc, ont empêché la coordination de l’action.

L’adhésion des membres du comité central au FLN est intervenue en juillet 1955. Qu’est-ce qui, selon vous, explique cette hésitation ?

Concernant la question de l’adhésion ou non à la révolution, il y a lieu de clarifier le débat. Je crois que la relation que fait l’histoire écrite du conflit entre messalistes, «centralistes» et «neutralistes» qui ont déclenché lé révolution est trop simpliste. Les neutralistes ont pris la décision de passer à l’action depuis 1952 à l’insu de la direction. Leur décision n’était pas le fruit de la crise du Parti. Simplement, ils se sont positionnés pour essayer de réunir la base autour de leur projet. Cela est la première constatation. Deuxièmement, les deux tendances, que ce soit les messalistes ou le CC, n’étaient pas a priori contre l’action armée. Au sein du CC, organe de direction, il y avait une majorité de ses membres favorable à l’action armée. Cette position a d’ailleurs été couchée sur papier dans une résolution adoptée au mois d’octobre 1954 et remise par M’hamed Yazid et Hocine Lahouel. Elle exprimait clairement et nettement l’adhésion des membres du comité central. Mais restait à savoir au cas où nous déclencherions si les Tunisiens et les Marocains avaient la possibilité de poursuivre ? Les Egyptiens allaient-ils nous épauler fermement ? Parmi les centralistes, certains étaient réservés, mais cela demeurait des individualités. La majorité, quant à elle, était pour l’action armée. Je crois que Messali Hadj aussi s’orientait vers la solution armée, mais sous son commandement et son autoritarisme les éléments ont été éparpillés. Il y a eu des tentatives de trouver un terrain d’entente avec lui, de la part des éléments de l’OS. Elles ont malheureusement échoué à cause de son entêtement. En résumé, le PPA, avec toutes ses tendances, était majoritairement favorable à l’action armée. Encore une fois, qu’il y ait eu des réserves individuelles, c’est connu, mais la position officielle que ce soit au congrès de 1953 ou en octobre 1954 était d’adhérer.
L’adhésion a été individuelle, c’était une exigence du FLN qui désirait échapper à un étiquetage dans un clan ou un autre du Parti. Si le CC avait adhéré en bloc, cela classerait définitivement le FLN contre Messali et vice-versa.

En 1956, vous intégrez le CNRA comme suppléant, puis le 27 août 1957 comme permanent et membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE). Beaucoup d’historiens pensent que cette réunion qui s’est déroulée au Caire a constitué un tournant dans la révolution, de même qu’elle a enterré le Congrès de la Soummam. Qu’en pensez-vous ?

Oui, la session du CNRA d’août 1957 est un tournant. Certains membres des 22, dont Krim, Belkacem, Lakhdar Ben Tobbal, Abdalhafidh Boussouf et Amar Ouamrane, ceux qu’on commençait à appeler «les militaires», étaient partisans au départ de remettre en cause tout le Congrès de la Soummam. Evidemment, après des discussions acharnées, on a accepté le maintien des structures dirigeantes de la révolution et bien des décisions issues du 20 août 1956, mais en changeant ou plutôt en enrichissant la composante humaine du CNRA en particulier et du CCE. Tout comme on a mis en veilleuse, sinon gommé d’autres résolutions, notamment la classification entre ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur et la primauté du politique sur le militaire etc. C’était en quelque sorte un compromis.

Un compromis entre les politiques et les militaires ?

Entre les militaires et le reste. Au départ, tous étaient des militants issus des partis politiques notamment les «22». On parlait déjà de militaires pour désigner ceux qui étaient pour l’action armée.

Nous sommes toujours en 1957 et le CNRA adopte une résolution qui donne au CCE la prérogative de former un gouvernement. Ce ne sera qu’une année après, en septembre 1959, qu’il verra le jour. Qu’est-ce qui justifie tout ce temps ?

Bien sûr, il fallait un temps de maturation au projet. Après la session du CNRA d’août 1957, le CCE a organisé ses propres structures. Ensuite, il fallait faire face à des urgences parmi lesquelles mettre fin à la grève illimitée des cours, se procurer des armes, faire face aux difficultés internes, notamment le conflit entre Abane Ramdane et Krim Belkacem, mais aussi la nécessité de «maturer» la proclamation du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Cela n’a pas été de tout repos !

Des historiens attribuent ce retard au fait que le FLN ne voulait pas gêner le Maroc et la Tunisie, lesquels, contraints de reconnaître le GPRA, auraient du coup été mis à mal avec les Français. Est-ce vrai ?

Non, il ne s’agissait pas d’éviter de gêner les Marocains ou les Tunisiens. Ces pays comme les autres avaient été mis mal à l’aise en reconnaissant le GPRA. Mais à aucun moment nous n’avons pris en considération ce souci. Nous avons plutôt tout essayé pour mettre les Marocains et les Tunisiens, comme tous les pays hésitants, devant le fait accompli. Cet aspect de la question a mis du temps à être préparé. Tunis et Rabat avaient de l’importance parce que la plupart des pays arabes subordonnaient leur reconnaissance à celle préalable de nos voisins immédiats. Cela donnait du poids à ces deux pays dans la bataille des reconnaissances. Cela nous a menés en tant que direction du FLN, à poser le problème à la conférence de Tanger et d’obtenir en quelque sorte une recommandation de la Tunisie et du Maroc pour constituer le GPRA.

Le GPRA s’est substitué au CCE. Les «3B» l’ont dominé. Le GPRA n’avait-il pas été imaginé comme solution pour réduire l’influence de ces trois fortes personnalités sur la révolution ?

Non, le GPRA n’a pas été créé pour résoudre des problèmes internes. Ces derniers existaient de toutes les façons, quelle que soit la forme d’organisation que nous adoptions, de même qu’existaient les rivalités entre ceux qu’on appelait les militaires et les politiques ou que se posaient les questions telles que celles des primautés, etc. La proclamation du GPRA est une décision éminemment politique. Elle est, de mon point de vue, très importante. C’était la forme acceptable et concrète du préalable d’indépendance. Souvenez-vous, à un certain moment un mot d’ordre s’était imposé : «Il faut que la France reconnaisse l’indépendance de l’Algérie», pour que nous puissions négocier. Beaucoup, parmi nos amis, nous disaient que «ce n’est pas réaliste». «Si la France reconnaît votre indépendance, qu’allez-vous négocier ?» Nous avons maintenu cette position qui a eu pour mérite d’amener la discussion sur «l’indépendance avant ou après les négociations ?» Mais la création du GPRA quand on revient à la décision telle qu’elle a été prise, correspond à la proclamation de l’Etat algérien, avec un gouvernement provisoire. Donc pour nous, elle a été aussi, le timing le prouve, une façon de se positionner à l’égard du général de Gaulle. Celui-ci, tout en affirmant sa volonté de régler le problème algérien, le voulait dans le cadre de la francisation. La création du GPRA réclamait le départ de la France. Ce qui signifie que l’Etat algérien n’est pas négociable. Nous pouvons négocier les relations entre l’Algérie et la France, mais pas l’Etat algérien. Je crois d’ailleurs que même le côté français l’a perçu ainsi. La proclamation du GPRA a été un atout principal dans le processus de restauration de l’Etat algérien.

Vous êtes donc catégorique, la création du GPRA ne visait pas le règlement de problèmes internes…

Il y avait peut-être la question du timing. Il y en a qui étaient pressés de proclamer le gouvernement et d’autres qui étaient plutôt partisans de résoudre d’abord un certain nombre de problèmes, notamment ceux relatifs aux reconnaissances. Quant à la composition du GPRA, il est clair qu’il reprenait en quelque sorte l’esprit de la Soummam en ce sens qu’on a essayé, ou ceux qui l’ont constitué, d’élargir la sphère à toutes les familles politiques.

Quels étaient les pouvoirs du président du GPRA ? Certains, hommes historiques, ont affirmé qu’il inaugurait plutôt les chrysanthèmes et que le pouvoir réel lui échappait…

J’ai été amené à répondre à une question voisine de la vôtre et qui disait à peu près que les jeunes en écoutant les dirigeants restent sur leur faim et se demandent si ce sont vraiment ces dirigeants qui ont arraché l’indépendance. Cette question m’a été posée carrément. D’autres m’ont demandé : «Si nous avions des conseillers à cette époque, parce que à vous écouter aujourd’hui vous ne pouviez pas accomplir une œuvre aussi importante.» J’ai répondu qu’individuellement nous sommes des Algériens tout court, avec nos défauts et nos qualités. Personne n’était préparé à jouer un rôle à cette échelle de l’histoire. Le mérite de la révolution est, peut-être, il faut le souligner, d’avoir fédéré des personnes venant de bords politiques différents, de familles politiques différentes. Nous avons eu la sagesse de travailler ensemble pendant sept ans et demi. Là est sans doute la clé du succès : admettre que pour résoudre leurs problèmes, les Algériens sont obligés d’accepter leurs différences. En outre, malgré toutes les vicissitudes que le FLN a connues, une marge démocratique a toujours été sauvegardée au sein de ses organes, que ce soit le CCE ou le GPRA. Personne ne tournait sa langue pour dire ses quatre vérités à qui que ce fût. Ce sont peut-être ces deux facteurs qui ont fait la grandeur de la Révolution algérienne.

La création du Comité interministériel de guerre (CIG), puis de l’état-major général (EMG) n’ont-elles pas vidé de sa substance le GPRA ?

On oublie très souvent que même dans les pays qui fonctionnent normalement, il y a toujours des comités restreints, comme les comités de défense ou autres. Il s’agissait d’un mouvement révolutionnaire. On ne peut pas systématiquement passer par des débats gouvernementaux pour prendre des décisions, là où un petit comité peut le faire et traiter des problèmes. Que la composition de ces structures soit X, Y ou Z, cela ne remet pas en cause la décision organique. Pour nous, lorsque nous avons créé le CIG, ce n’était pas pour affirmer que ceux qui ont un poids X vont en faire partie et ceux qui ne le font pas vont rester au gouvernement.

Mais dans les faits …

Evidemment, nous étions en guerre. Et le comité de guerre avait la primauté, tout le monde admettait que la priorité devait être accordée à l’armée.

L’évolution a débouché sur un conflit entre le GPRA et l’EMG…

Mon point de vue, c’est que le FLN a connu une déviation qui continue jusqu’à ce jour.

A partir de quand ?

Au moment du déclenchement, ceux qui préconisaient la lutte armée avaient raison. C’était un postulat. Il était juste. Et l’histoire a démontré qu’ils avaient raison. Mais au fur et à mesure, on commençait à estimer que «ceux qui ont les armes ont raison», voilà à peu près comment je décris cette évolution insidieuse. Donc du point de vue du jugement politique, la lutte armée était juste et inéluctable. Ce postulat a évolué petit à petit pour finalement aboutir à «ceux qui ont les armes ont raison». Là est toute la démarche jusqu’à maintenant d’ailleurs. Quant à la crise entre le GPRA et l’état-major, l’histoire officielle en occulte beaucoup de choses. Ce conflit n’est pas né avec les accords d’Evian. Il a éclaté avant Evian I (mai-juin 1961, ndlr). Quand la décision fut prise d’ouvrir des négociations, on a constitué la délégation chargée de mener les pourparlers. Elle comprenait, entre autres, Benyoucef Ben Khedda. Celui-ci avait à cette époque une autre vision et estimait en gros qu’accepter le principe de l’autodétermination, c’était revenir sur l’exigence de la reconnaissance de l’indépendance. Aussi a-t-il décliné de faire partie de la délégation. L’état-major s’est aligné sur cette position et le commandant Kaïd Ahmed, membre de l’EMG qui avait été désigné, a refusé de se rendre à Evian. L’état-major s’était dit que si un politique comme Ben Khedda refusait de participer à la mission, c’est qu’il y avait quelque chose d’anormal. Il a fallu donner un ordre militaire qu’il était tenu d’exécuter. Par la suite, nous avons signifié à la délégation de trouver un prétexte pour interrompre les négociations et rentrer pour que nous réglions le problème avec l’EMG. Puis est intervenu le remaniement du GPRA qui a mené les négociations Evian II, lesquelles ont abouti le 19 mars.

Par Boukhalfa Amazit