Mechati revisite les origines de la guerre de Libération

Il fut membre du “groupe des 22”

Mechati revisite les origines de la guerre de Libération

Par : Arab Chih, Liberté, 1er novembre 2012

Mohamed Mechati revient sur les circonstances ayant présidé à la création du Crua remettant en cause la version de Mohamed Boudiaf et explique le déclenchement “tardif” de la Révolution.

Liberté : Dans quel contexte s’est tenue la fameuse réunion des 22 à laquelle vous avez pris part et qui a donné naissance au Crua ?
Mohamed Mechati : La question qui mérite d’être posée est celle de savoir comment est-on arrivé à cette fameuse réunion des 22. Le 1er Novembre n’est pas un fait du hasard. Ses origines se trouvent dans le mouvement national. Si on ne connaît pas l’histoire de ce mouvement, on ne peut pas comprendre l’action du groupe des 22. Les historiens font remonter l’histoire du mouvement national à l’Étoile nord-africaine (ENA). Pour moi, l’apport de celle-ci est négatif pour le mouvement national. C’était une déviation même dans la mesure où elle était une création du pouvoir colonial, par l’entremise du Parti communiste français, pour saborder l’action de l’Émir Khaled qui le dérangeait énormément. En 1919, à la fin de la Première Guerre mondiale, l’Émir Khaled réclamait déjà pour les Algériens le droit à l’autodétermination. Il est revenu en Algérie en 1923 ou 1924 en faisant une tournée à travers tout le pays dans le but de lancer un mouvement. Il s’adressait aux gens lettrés et aux conseillers municipaux. Cela a tellement bien pris que le pouvoir colonial a eu peur, allant jusqu’à expulser l’Émir Khaled d’Algérie et réprimer férocement ses partisans.
Pour revenir à l’ENA, son apport au mouvement national se résume à trois choses : zaïmisme, populisme et activisme irréfléchi. Les Algériens ont perdu beaucoup de temps avec l’ENA qui était, au final, une tromperie et un frein. S’il n’y avait pas eu cette ENA, le mouvement de l’Émir khaled aurait continué à évoluer pour aller à l’indépendance du pays.

Pourtant c’était des entrailles de l’ENA qu’était né le PPA, le plus grand parti nationaliste…
Ce n’est qu’en 1937 qu’on avait un vrai parti politique avec la création du PPA (le Parti du peuple algérien). Ceci dit, c’était une sorte de zaouïa qui avait pour gourou Messali Hadj. Il n’aimait pas les intellectuels et ne supportait pas les gens qui ont un bagage intellectuel supérieur au sien. Il a d’abord liquidé Imache Amar puis Lamine Debaghine et les jeunes berbéristes du lycée Amara-Rachid qui posaient le problème de l’identité algérienne. Il faut reconnaître que le parti avait mal réagi en excluant ces jeunes ainsi que Lamine Debaghine. Si on avait traité ce problème à l’époque, on n’en serait pas là aujourd’hui. Après la dissolution du PPA en 1939 les trois courants nationalistes se sont retrouvés dans Les Amis du manifeste et de la liberté (AML) qui s’est opposé à l’hostilité du pouvoir colonial. Puis, survinrent les événements du 8 Mai 45 qui ont fait plus de 40 000 morts et 100 000 arrestations. En 1946, le PPA a violement condamné la participation de l’Udema de Ferhat Abbas aux élections de l’Assemblée française avant de prendre part, lui aussi, aux élections de 1947 où, l’administration coloniale, veillant au grain, il n’avait gagné que 4 sièges. Cette nouvelle stratégie a créé un malaise chez les militants. Il faut dire que lors du congrès de Zedine, Messali Hadj, influencé par Azzam Pacha, a fait un véritable forcing pour imposer son idée de création d’un parti politique légal pour pouvoir participer aux élections contre l’avis de la grande majorité des militants nationalistes qui y étaient réfractaires. Messali avait eu ce qu’il voulait avec la naissance du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) tout en faisant une concession aux tenants du passage à l’action armée en décidant de créer l’OS (Organisation spéciale), avant d’être découverte par la police coloniale en mai 1950 à cause des erreurs (l’affaire de Biskra et celle de Tébessa) commises par les nôtres. Pendant trois mois, la police coloniale a mené une campagne massive d’arrestations dans les rangs de l’OS à travers tout le pays. Le cataclysme passé, l’OS a été dissoute et tous ses militants ont été versés dans le parti. C’est comme çà qu’on s’était retrouvé Ben M’hidi, Benabdelmalek, Didouche, Boussouf, Guerras et moi, à l’ouest du pays, comme chefs de zone, sous la houlette de Zitouni Messaoudi. C’était lors de l’une de nos réunions avec notre responsable, qui nous reprochait le peu de militants enrôlés, que Ben M’hidi avait lâché sa célèbre phrase : “Jetez la Révolution dans la rue et le peuple la reprendra.” J’étais donc responsable de la zone de Mascara qui va jusqu’à Béchar, puis de celle Mostaganem avant de revenir à Alger, fin 1953, pour me soigner. Durant cette année 1953, les divisions entre les dirigeants du PPA-MTLD ont été à leur paroxysme avant d’éclater au grand jour. C’était à l’issue du congrès du parti quand la direction avait décidé de mettre à l’écart certains dirigeants incompétents qui étaient proches de Messali. Ce dernier avait très mal encaissé le coup et accusé les membres du comité central de trahison et de collaboration avec l’ennemi.

Qu’en est-il de la réunion des 22 ?
Face à cette impasse, Hocine Lahouel, adversaire de Messali et l’interface du parti avec l’OS, a convoqué à Alger Mohamed Boudiaf qui se trouvait alors en France. Une réunion s’est tenue à la medersa Rachad et a débouché sur la mise sur pied d’un comité de 4 militants (Mostefa Ben Boulaïd, Mohamed Boudiaf, Bachir Dekhli et Mourad Bouchebouba) qui était chargé de réfléchir à la mise en place d’une nouvelle organisation pour le passage à l’action armée. Pour l’histoire, l’idée de la création du Crua appartient à Hocine Lahouel. Après deux ou trois réunions, Boudiaf, mécontent, avait décidé de n’en faire qu’à sa tête en constituant le groupe des 22. Il m’avait alors remis une liste de militants de Constantine à contacter pour se rendre à Alger.
En juillet 1954, on s’était donc retrouvé à la maison de Lyes Derriche, à El- Mouradia. C’était l’équipe de Boudiaf (Didouche, Ben M’hidi et Ben Boulaïd) qui ont pris les choses en main. Curieusement, les militants de Constantine ont été éparpillés dans la salle. Autre chose : nombre de régions ont été sous-représentées (Algérois, Oranie) ou pas du tout (Kabylie). Plus de 16 membres sont du Constantinois dont 7 de la ville de Constantine. Après avoir fait un exposé de la situation, Boudiaf a soumis au vote la question du passage ou non à l’action armée. Bien évidement tout le monde a voté pour. Puis, décision est prise de mettre en place une direction de deux personnes. Ils nous ont alors donné des bouts de papier sur lesquels nous devions cocher notre choix. Personnellement, j’ai porté mon choix sur Ben Boulaïd et Benabdelmalek.
Boudiaf a donné une autre version en assurant que chaque candidat avait un numéro et que le quorum n’ayant pas été atteint, un deuxième tour avait été organisé. C’est archifaux. J’étais le premier à parler de ce problème en 1968 à la sortie du livre d’Yves Courrière, Les fils de la Toussaint. J’étais alors conseiller à l’ambassade d’Algérie à Stockholm. J’ai protesté de façon véhémente auprès de l’auteur français pour les inexactitudes et mises en cause contenues dans son bouquin. Mais je persiste et signe : nous n’avions fait que choisir les deux noms de responsables et il n’y avait aucune intervention hormis celles de Ben Boulaïd et de Boudiaf.

Qu’en était-il de l’état d’esprit des membres du Crua ? Étaient-ils optimistes quant à l’issue de leur action ?
On n’attendait que cela. Nous, militants du PPA, étions persuadés que l’indépendance du pays était inéluctable. Parce que le peuple était mûr pour la Révolution. Il n’a jamais cessé le combat tout le long de son histoire et presque tous les quatre ans il y avait une révolte jusqu’au grand soulèvement de 1871 sous la houlette d’El-Mokrani et Cheikh El-Haddad. Les autorités coloniales avaient pris peur, surtout que le fils de l’Émir est rentré en Algérie en apportant son soutien aux insurgés. Ce qui lui a valu la dénonciation de son propre père par le biais d’un tract.

Où étiez-vous en Novembre 1954 ?
Depuis octobre 1954, j’étais en France pour soigner une tuberculose. C’était Guerras qui m’avait accueilli à Lyon. Au déclenchement de la Révolution, les flics sont venus à l’hôpital pour me cueillir. Vu mon état de santé, le médecin les a peut-être dissuadés. Ils s’étaient rendus chez moi aussi à Constantine pour m’arrêter. À ma sortie de l’hôpital, j’ai rejoint les rangs du premier noyau de la Fédération de France aux côtés de Guerras, Doum et Bensalem sous la responsabilité de Terbouche, envoyé en France par Boudiaf. Nous avons livré un dur combat aux messalistes même si la zone dont j’avais hérité était la moins difficile.

Selon vous, l’Algérie indépendante est-elle à la hauteur de l’espérance de l’Algérie en guerre ?
Malheureusement non. Où sont passés nos rêves et nos espérances ? Nous avions fait des sacrifices énormes et vécu des souffrances inouïes durant les sept ans de guerre pour en arriver à la situation que nous vivons actuellement. Plus catastrophique que cela, il n’y en a pas. Le Vietnam qui est le seul pays, avec l’Algérie, à s’être libéré de lui-même du joug colonial après une guerre de libération de vingt ans, exporte pour une valeur de 150 milliards de dollars pendant que nous importons tout. Nos jeunes ne croient plus à rien et préfèrent affronter la mer que de rester au pays, quand ils ne tombent pas entre les mains de la perversion islamiste pour tuer et se faire tuer.
C’est terrible ce qui se passe sur le plan économique, sans parler de la pauvreté qui gagne des pans entiers de la société.
Mais rien ne vient de rien. Toute action, toute décision a un début et une fin. Toute fin n’est que la conséquence logique de son début en bien ou en mal. Cela dit, je me pose une question : avons-nous bien commencé notre Révolution ? Si la réponse est oui, le Congrès de la Soummam n’aurait pas eu sa raison d’être. Mais il faut reconnaître que les responsables de l’époque étaient devant un dilemme : déclencher d’abord et organiser ensuite ou organiser d’abord et déclencher après. Les responsables de Constantine étaient pour la deuxième solution.

Que pensez-vous de ce nombre de livres appréciables qui sont écrits ces dernières années, sur notre histoire ?
Je n’arrête pas de dire qu’il faut dire ce qu’on pense et inviter les gens à dire ce qu’ils pensent sans concession mais sans haine.