La majorité des harkis n’a pas quitté l’Algérie

Pierre DAUM. Journaliste, auteur de Le dernier Tabou : les «harkis» restés en Algérie après l’indépendance

La majorité des harkis n’a pas quitté l’Algérie

El Watan, 27 mars 2015

Deux ans et demi d’enquête, 20 000 km parcourus et des dizaines de témoignages inédits ont été nécessaires pour construire ce livre-enquête (parution le 2 avril en France chez Actes Sud). Le mot «harki» n’aura désormais plus la même résonance en France et en Algérie, où il est resté otage des discours politiciens et de l’histoire officielle

Votre enquête bouleverse beaucoup d’idées reçues, à commencer par le «massacre massif» de harkis, pierre angulaire de l’argumentaire victimaire de certains groupes mémoriaux en France et de l’extrême droite. Que s’est-il vraiment passé pour les «supplétifs musulmans» après 1962 en Algérie ?

En France, depuis 50 ans, les nostalgiques de l’Algérie française instrumentalisent de façon éhontée les souffrances (réelles) que de nombreux harkis ont vécues au moment de l’indépendance. En exagérant le nombre de morts (le chiffre de 150 000 est très souvent repris alors qu’il ne repose sur aucun fondement historique) et en parlant de «massacre», voire de «génocide» des harkis, ces nostalgiques tentent, sous couvert d’un pseudo-humanisme, de justifier le combat des ultras de l’Algérie française, notamment de l’OAS.

Derrière leurs discours dénonçant le «massacre des harkis», il faut en fait entendre : «Nous n’aurions jamais dû lâcher l’Algérie, regardez ce que ces pauvres harkis ont subi !» Ce discours a été plutôt efficace puisqu’aujourd’hui, la plupart des Français pensent qu’en 1962, les harkis ont soit réussi à s’enfuir en France, soit ont été «massacrés».

Et qu’aucun harki, en tout cas, n’est resté vivre en Algérie. Ce qui est complètement faux. Mon enquête révèle qu’en réalité, la grande majorité des harkis est restée dans son pays sans y être assassinée.

La plupart d’entre eux sont retournés dans leurs villages et ont retrouvé la vie de paysans très pauvres qu’ils avaient avant la guerre. Beaucoup n’ont pas été véritablement inquiétés. D’autres sont passés par des tribunaux populaires, devant lesquels beaucoup ont réussi à s’en sortir, expliquant n’avoir «rien fait de mal», ou avoir été «forcés par les Français».

D’autres, reconnus coupables de violences à l’égard de la population civile, ont été soumis pendant quelques semaines à des travaux forcés. Certains ont passé plusieurs années en prison avant d’être libérés.

En général, seuls les plus coupables (de tortures, viols, exactions en tout genre) ont été exécutés. Mais cela n’empêcha pas, en cette période de chaos de l’été/automne 1962, qu’aient lieu de nombreux crimes aveugles, des vengeances sordides et des exécutions sommaires, sans rapport parfois avec la guerre. Il s’agissait alors de vieilles querelles de terre, d’héritage ou de femmes.
L’ALN/FLN a eu plusieurs politiques envers les harkis durant la période de la guerre, puis de l’indépendance…

Lorsqu’on étudie les mémoires des anciens moudjahidine ainsi que les quelques documents et écrits accessibles (tous les chercheurs, algériens et étrangers, aimeraient que le gouvernement algérien rende enfin accessibles toutes les archives de l’ALN/FLN), on comprend que tout au long du conflit, les deux camps se sont livrés à une véritable lutte psychologique afin de gagner à eux les masses paysannes indécises. Pour l’armée française, recruter un harki, c’était avant tout une façon (illusoire) de rallier la population algérienne.

A l’inverse, les cadres de l’ALN/FLN, conscients de la stratégie ennemie, ont toujours tenu un discours vis-à-vis des harkis du type : «Vous vous êtes trompés, vous êtes manipulés par l’oppresseur colonial, si vous nous rejoignez, on vous pardonnera vos erreurs.» De fait, un certain nombre de harkis ont quitté l’armée française et ont rejoint les rangs de l’ALN. Et inversement.

Ce genre de va-et-vient a été constant pendant toute la durée de la guerre. A l’indépendance, l’ALN n’a donné aucune consigne à suivre vis-à-vis des harkis.

Chaque officier –voire chaque djoundi– a agi selon sa conscience. Certains se sont montrés cléments –«La guerre est finie, on tourne la page, on ne va pas continuer à se tuer entre nous»–, d’autres, au contraire, ont cherché la vengeance. Il faut souligner que les violences envers les harkis ont souvent été le fait de «marsiens», ces résistants de la vingt-cinquième heure, ceux qui ont joué les héros quand la guerre était finie (après le cessez-le-feu du 19 mars, d’où ce surnom de «marsiens»).

Pour ces hommes sans courage, frapper ou tuer un harki au moment de l’indépendance ne comportait aucun risque. Alors que se battre contre l’armée française, comme l’ont fait les moudjahidine, c’était évidemment autre chose.

Quel est le nombre exact d’Algériens engagés avec la France durant la guerre d’indépendance ? Combien sont-ils encore en vie en Algérie et comment avez-vous quantifié leur présence ?

Les chiffres précis restent très difficiles à établir à cause de lacunes dans les archives de l’armée française et aussi parce que tous les Algériens qui ont travaillé en secret pour l’armée française n’apparaissent pas dans les listes. Mais les historiens sont d’accord sur les estimations suivantes : entre 1954 et 1962, au moins 250 000 Algériens (des hommes âgés entre 16 et 50 ans environ) se sont retrouvés supplétifs de l’armée française à un moment ou à un autre de la guerre.

A ces hommes, il convient d’ajouter les Algériens véritablement engagés dans l’armée française (50 000 hommes, des militaires de carrière), ainsi que ceux qui ont répondu à l’appel du service militaire (120 000 jeunes appelés). Cela fait donc environ 420 000 Algériens qui ont porté l’uniforme de l’armée française pendant la guerre.

Enfin, on estime à 30 000 hommes les civils ostensiblement pro-français : caïds, aghas, bachaghas, gardes-champêtres, gendarmes, policiers, membres du corps préfectoral, conseillers municipaux, etc. Au total, on peut évaluer à 450 000 le nombre d’Algériens (hommes adultes) qui se sont trouvés du côté de la France pendant la guerre de Libération. En considérant leurs femmes et leurs enfants, cela donne 1,5 à 2 millions d’Algériens –sur les 9 millions que comptait le pays à ce moment-là.

Sur les 450 000, seuls 30 000 au maximum sont partis en France. Il en est donc resté 420 000. Le nombre total de harkis (toutes catégories confondues) assassinés reste la grande inconnue des bilans de cette guerre. François-Xavier Hautreux, dont les travaux sur le sujet sont les plus récents, considère que «reconnaître l’impossibilité à évaluer le phénomène oblige à l’incertitude, et à évoquer des massacres de « plusieurs milliers d’Algériens » sans plus de précisions».

Donc, arithmétiquement, le nombre de harkis (toutes catégories confondues) restés en Algérie s’élève à plusieurs centaines de milliers. Quant au nombre de harkis encore en vie aujourd’hui en Algérie, il est évidemment plus réduit puisqu’en un demi-siècle, beaucoup sont morts de vieillesse. Pour évaluer le nombre des vivants aujourd’hui, j’ai utilisé deux méthodes.

La première est très empirique. Pendant mes deux années et demie d’enquête, je me suis rendu dans une soixantaine de villages répartis dans toute l’Algérie. A chaque fois, je ne disposais que d’un seul contact d’ancien harki. Je pensais d’ailleurs n’en trouver qu’un seul dans chaque village.

Or, à chaque fois, à la fin de l’entretien, je demandais à mon interlocuteur s’il connaissait d’autres harkis restés dans son village. A chaque fois, la réponse était : «Mais oui, j’en connais plein !»

Et mon témoin était alors disposé à m’en présenter cinq, huit, dix, voire quinze dans certains cas. La seconde méthode est plus scientifique. Il existe à Alger un service de l’ambassade de France destiné aux anciens combattants de l’armée française.

Ce service s’appelle l’ONAC (Office national des anciens combattants) et ses bureaux sont situés dans le quartier du Télemly. Pendant très longtemps, ce service ne s’occupait que des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre d’Indochine ainsi que des militaires (engagés et appelés) de la guerre d’Algérie.

Depuis 2010, la loi française a changé et les anciens supplétifs ont eu aussi le droit de demander la carte de combattant avec la retraite qui l’accompagne (668 euros par an). Les demandes ont alors explosé et les gens du quartier ont soudain vu des queues de vieux messieurs se former tous les matins devant les bureaux de l’ONAC. Jusqu’en 2010, l’ONAC avait délivré 16 500 cartes de combattant à des Algériens domiciliés en Algérie. Deux ans plus tard, l’Office enregistrait en Algérie 29 300 bénéficiaires de la retraite du combattant.

Puis 34 200 bénéficiaires au 31 décembre 2012 et 47 300 au 31 décembre 2013. Actuellement, 500 nouvelles demandes sont déposées chaque mois et aujourd’hui, on devrait avoir atteint les 60 000 bénéficiaires. Et encore, ce chiffre ne représente pas tous les harkis encore en vie, puisque beaucoup d’entre eux n’ont pas déposé de demande auprès de l’ONAC.

Les motivations pour rejoindre l’armée française à l’époque semblent plus complexes qu’une simple adhésion à la France coloniale ou la «trahison» pure et simple…

Le recrutement des supplétifs s’est fait exclusivement parmi les masses paysannes écrasées par la misère. Une misère provoquée par 130 années d’oppression coloniale, accentuée par la guerre, les massacres de populations par l’armée française (bombardements, napalm) et les déplacements massifs –2,5 millions de paysans algériens ont été arrachés de leurs terres et internés dans des camps de regroupement où régnaient la famine, les maladies et la mort.

C’est essentiellement pour assurer la survie de leurs familles que des jeunes sont «allés travailler» (c’est l’expression utilisée par tous mes témoins) pour l’armée française. Une autre raison –dont a très bien parlé l’historien et ancien moudjahid Mohammed Harbi– est la violence complètement contreproductive exercée par certains moudjahidine sur la population rurale.

Finalement, depuis cinquante ans, qui ose continuer à affirmer que les harkis ont porté l’uniforme français «par amour de la patrie française» ? Les ultras de l’Algérie française et… les manuels scolaires algériens ! C’est là une proximité idéologique qui devrait faire réfléchir. Les ultras de l’Algérie française, je ne crois pas qu’on puisse un jour leur faire changer d’avis.

Par contre, en ce qui concerne les manuels scolaires algériens, je suis convaincu qu’il existe en Algérie suffisamment d’historiens capables de prendre leurs distances avec un discours historique figé dans de vieilles erreurs. Et de rectifier certaines images complètement erronées concernant les harkis.

Qu’en est-il de la phobie algérienne de la prétendue omniprésence des harkis dans les rouages de l’Etat ?

Il s’agit là d’un très vieux fantasme qui ne repose sur aucune réalité. Aucune des personnes qui colportent cette rumeur n’a jamais donné le moindre nom ni la moindre preuve. Dans mon livre, j’ai esquissé la généalogie de cette phobie du harki comme l’«ennemi intérieur». Elle est apparue dès le début de l’Algérie algérienne, dans la bouche de Ben Bella en 1964, qui accusa les maquis insurrectionnels de Kabylie (dirigés par deux héros de la Révolution, Hocine Aït Ahmed et le colonel Mohand Oulhadj) d’être composés de harkis rémunérés par la France.

Puis il y a eu l’accusation du président Liamine Zeroual qui, dans une interview à El Watan en novembre 1995, a déclaré à propos des terroristes islamistes : «La plupart des criminels et des mercenaires sont des harkis ou des fils de harkis, soutenus et financés par des puissances étrangères et qui ont choisi la destruction de leur pays.» Jamais aucune preuve n’a été apportée pour asseoir une telle assertion, mais beaucoup de gens continuent à croire à ces affabulations.

Finalement, si l’accusation de «harki» est tellement utilisée en Algérie, c’est qu’elle permet, par ricochet, de se valoriser soi-même. Si je traite l’autre de «harki», ça veut dire que moi, je suis un «vrai Algérien», que j’aime mon pays, etc. Un peu comme les «marsiens» qui, en 1962, se construisaient à bas prix une figure de héros.

Comment vivent leurs enfants dans l’Algérie d’aujourd’hui ?

Au milieu de la jeunesse en mal de vivre, les enfants de harki ont encore moins de possibilité de s’en sortir que les autres. Pour la moindre demande de document, ils se font insulter par le plus petit des employés de l’APC qui peut, de façon totalement arbitraire, le leur refuser en les traitant de «ould harki !» ou de «bent harki !» Quant à trouver un emploi, c’est bien pire ! Par définition, un harki ne possède aucune relation dans l’administration ou dans l’armée afin d’aider ses enfants à obtenir un poste.

Dans le royaume de la maârifa, qui va donner un emploi à un enfant de harki ? Personne, évidemment. Résultat : tous les jours, les services du consulat français à Alger reçoivent des dizaines de lettres désespérées d’enfants de harki qui demandent à partir s’installer en France, en espérant que l’ancien statut de leur père leur ouvre le droit à un visa. Or la loi française, qui accorde de nombreux droits aux 30 000 harkis partis en France en 1962 et à leurs enfants, n’accorde strictement rien à ceux restés en Algérie.

Ces demandes de visa sont donc systématiquement refusées. Comme pour Djamel, le fils d’un harki que j’ai rencontré à Tazmalt, en Petite-Kabylie, qui m’a confié : «Pour nous, toutes les portes sont fermées. La porte pour entrer en France et la porte pour entrer en Algérie.»

Adlène Meddi


Bonnes feuilles

Ce qu’en pensent les autres historiens

De tous les chercheurs qui ont travaillé sur les supplétifs algériens, seul Abderahmen Moumen les a brièvement évoqués, dans un chapitre qu’il intitule «Entre marginalisation sociale et (ré)insertion» : «Le devenir des familles d’anciens supplétifs restés en Algérie constitue aujourd’hui, du fait de recherches scientifiques lacunaires sur cette population, une réalité difficile à apprécier (…). L’incertitude est aussi importante quant au nombre d’anciens supplétifs demeurés en Algérie, qui permettrait éventuellement de relativiser le bilan des victimes durant les violences post-indépendance.»

Avant lui, Gilbert Meynier s’était permis une généralisation un peu abrupte : «Les harkis furent généralement protégés lorsqu’ils parvinrent à se réfugier dans leur communauté d’origine, où la solidarité tendait à prévaloir. Rappelons qu’il y a eu des jama’a (conseils villageois) pour désigner les jeunes qui iraient au maquis et ceux qui seraient goumiers, et elles eurent à cœur de protéger leurs harkis.» Dans son étude publiée en 2002, Des harkis berbères, de l’Aurès au nord de la France, Nordine Boulhaïs parle longuement de harkis restés vivants dans les Aurès, qu’il a rencontrés au cours de son enquête.

«En ce qui concerne les Aurès, les témoignages montrent que, même si quelques représailles sont signalées dans les environs de Biskra, les rescapés – que l’on retrouve dans le bassin de la Sambre et ailleurs en France, mais aussi dans les Aurès ! – sont relativement nombreux. En effet, de nombreux harkis sont restés dans les Aurès, relativement épargnés car non compromis et peut-être bénéficiant de structures tribales, les mêmes qui les ont poussés à s’enrôler auprès des Français (…).

Nous en avons retrouvés lors de notre voyage d’août 1991.» Sur les 196 mokhaznis affectés à la SAS d’Arris, le chercheur a réussi à retracer le destin de 93 d’entre eux. «La majorité (60%) sont restés dans les Aurès et plus précisément, à deux exceptions près, à Arris !» Pour Gilles Manceron, «la grande majorité de ceux qui avaient été, à un moment ou un autre, employés comme supplétifs durant la guerre ont continué à vivre en Algérie en se fondant dans la vie sociale, en évitant d’être désignés par le terme stigmatisant de harki. Ils ont réussi à éviter l’incarcération dans les prisons algériennes, où certains ont subi des années d’emprisonnement dans des conditions terribles, sans jamais être jugés, jusqu’en 1969. Ainsi que la marginalisation économique et sociale qui a perduré jusqu’à nos jours pour certains anciens harkis et pour les membres de leurs familles».

A la fin de sa longue thèse de doctorat, François-Xavier Hautreux aboutit à la même conclusion en ce qui concerne les supplétifs : «Quelle que soit l’intensité des massacres de l’été, il faut donc bien considérer que la grande majorité des Algériens ayant combattu dans une unité auxiliaire durant la guerre est restée vivre en Algérie après 1962.»

Situation juridique des harkis en Algérie

La mention des «harkis», même indirecte, est extrêmement rare dans la législation algérienne produite depuis l’indépendance. Ce silence, qui pourrait paraître comme un avantage (on leur aurait «pardonné»), se révèle cruellement handicapant. Car elle laisse la porte ouverte à n’importe quel petit fonctionnaire doté de pouvoirs d’appliquer ses propres règles, souvent discriminantes vis-à-vis de ceux qu’il considère comme des «traîtres» — sans que ces derniers puissent s’appuyer sur une loi qui les protégerait. Au lendemain de la guerre, le président Ben Bella avait fait quelques déclarations tonitruantes, affirmant que son gouvernement «préparerait actuellement un texte frappant d’indignité nationale les anciens harkis». Mais l’annonce ne déboucha sur aucun texte de loi.

Ce n’est qu’en 1996 qu’apparaît la première mention des «harkis» dans la législation algérienne. Dans la troisième Constitution, l’article 73 stipule que «pour être éligible à la Présidence de la République, le candidat doit (…) justifier de la participation à la Révolution du 1er Novembre 1954 pour les candidats nés avant juillet 1942 (ou) de la non-implication des parents du candidat né après juillet 1942, dans des actes hostiles à la Révolution du 1er Novembre 1954». Une formulation très avantageuse pour les membres de la «famille révolutionnaire» : s’il est assez vieux, le candidat doit être un ancien moudjahid (et donc ni un harki ni même un «neutre»).

Et s’il est trop jeune, son père ne doit pas être un «ancien harki». Trois ans plus tard, la loi du 5 avril 1999 relative au moudjahid et au chahid, signée par le président Liamine Zeroual, assène un coup violent aux anciens harkis.

Dans son article 68, elle stipule : «Perdent leurs droits civiques et politiques, conformément à la loi en vigueur, les personnes dont les positions pendant la Révolution de Libération nationale ont été contraire aux intérêts de la patrie et ayant eu un comportement indigne.» Mais qu’est-ce que «les droits civiques et politiques» ? Les définitions sont tellement vastes (droit de vote, droit d’éligibilité, droit d’exercer certaines fonctions, droit de témoigner en justice, etc.) qu’un tel article de loi est impraticable sans les décrets d’application qui en permettent l’utilisation concrète par les administrations.

Résultat : cet article de loi n’eut aucune conséquence directe sur la vie des harkis et passa longtemps inaperçu. Huit ans plus tard, le 18 février 2007, la presse algérienne annonçait la publication d’un décret d’application. Cette annonce provoqua la réaction de Khaled Bounedjma, président de la Coordination nationale des enfants de chouhada, dans le quotidien Liberté du 10 avril 2007 : «Cette loi vise à préserver l’histoire du Mouvement national.

Grâce à cette loi, il sera désormais possible d’attaquer une personne qui était autrefois contre la Révolution algérienne et qui occupe aujourd’hui un poste à responsabilités. Il existe maintenant une disposition qui dit qu’une personne dont le père était un harki ne peut occuper un poste au niveau des institutions de l’Etat.» Cette réaction illustre une des caractéristiques importantes de la vie en Algérie. D’une part, chaque personne dotée d’un certain pouvoir (cela va d’un personnage officiel au plus humble fonctionnaire de mairie) se permet d’interpréter la loi comme bon lui semble. Dans le cas présent, la loi d’avril 1999 ne parle que des harkis eux-mêmes et en aucun cas de leurs enfants.

Ce qui n’empêche pas Khaled Bounedjma de les inclure arbitrairement. D’autre part, il existe en Algérie une véritable phobie concernant une supposée présence massive de harkis qui occuperaient des postes importants dans les rouages de l’Etat, présence d’autant plus inquiétante qu’elle est invisible. A ma connaissance, aucun harki n’a été licencié de son poste en application de la loi de 1999 – ou de son supposé décret d’application de 2007. Par contre, cette loi a certainement renforcé de façon diffuse le sentiment de légitimité des petits fonctionnaires à discriminer arbitrairement tous les «harkis» qui se présentent à leurs administrations.

L’attitude de l’ALN

La question de la participation de djounoud, d’officiers, voire de hauts responsables de l’ALN aux assassinats de «harkis» en 1962 est parasitées par des positions idéologiques tranchées. En gros, ceux qui insistent sur le «massacre de harkis» ont tendance à accuser dans le même temps les responsables de l’ALN/FLN. A l’opposé, les soutiens divers à la Révolution algérienne, même s’ils ne manquent pas de mots très durs envers les harkis, trouveraient indigne de leurs héros de s’être livrés, au lendemain de la victoire, à des assassinats massifs, odieux, et surtout hors de tout cadre juridique. Ils préfèrent alors rejeter la faute sur un «peuple incontrôlé et assoiffé de vengeance».

C’est par exemple le discours que tient aujourd’hui Ali Haroun, un ancien responsable du FLN en France pendant la guerre. Lors d’un colloque organisé en 2006 à l’Assemblée nationale française, il prit la parole : «Je voudrais dire un mot des massacres de l’été 1962. Certes, durant les mois concomitants à la proclamation d’indépendance, les représailles furent souvent inhumaines, comme je l’ai déjà écrit. Face à un FLN inhibé au sommet, ce sont les directions de wilaya qui interdisaient formellement toute atteinte à la vie des harkis.

Ce qui n’empêcha pas nombreuses exécutions durant cette période transitoire particulièrement trouble. Non sur ordre formel du FLN, mais le plus souvent à l’initiative d’individus incontrôlés, de villageois avides de vengeance longtemps refoulée ou de « marsiens », ces résistants du mois de mars, les intervenants de la vingt-cinquième heure.» Je ne prétends pas résoudre ici cette question délicate de la responsabilité des dirigeants algériens, militaires et politiques.

Je me contente de signaler certains documents qui peuvent aider le lecteur à forger son opinion. D’autre part, dans tous les entretiens que j’ai menés, j’ai systématiquement pris soin de demander à mes interlocuteurs, le cas échéant, le statut de leurs tortionnaires. Dans de nombreux cas, les exactions les plus cruelles ont en effet été le fait de «marsiens» ou même de simples civils, tandis que les vrais moudjahidine ont plutôt eu une attitude respectable, voire protectrice.

Ce qui n’empêche pas que dans d’autres cas, des moudjahidine ou des militants aguerris du FLN aient commis de sanglantes exactions. Là encore, je laisse le lecteur tirer ses conclusions.

Je commencerais par un document jamais cité : juste après la déclaration de cessez-le-feu, il est devenu soudain possible pour les journalistes présents en Algérie de s’aventurer dans le djebel (la montagne) afin de rencontrer ces «combattants musulmans» demeurés si longtemps inaccessibles. Après deux nuits de marche à dos de mulet dans les Aurès, André Pautard, envoyé permanent du Monde en Algérie, parvient au PC d’un des responsables de la Wilaya I. Il rencontre «un homme âgé de plus de trente ans, qui avait servi trois ans comme sous-officier dans un régiment de tirailleurs avant de gagner les rangs de la rébellion, au tout début de la guerre».

Le journaliste poursuit : «Evoque-t-on le cas des harkis, des supplétifs musulmans, qu’aussitôt (il fait) état des consignes de clémence, ajoutant que depuis le 19 Mars, les désertions ont été nombreuses (pour la seule région de Batna on en a noté une quarantaine). Ces hommes ont été recueillis et, disent-ils, seront jugés par un tribunal militaire, à commencer par ceux dont la conduite ne fut pas exemplaire à l’égard des populations civiles. Les autres ? Ils ont fait la guerre…»

Maurice Faivre, ancien général de l’armée française en Algérie, cite une série de directives émanant des niveaux supérieurs de l’ALN, piochées au hasard dans les archives militaires françaises, qui montrent en fait l’absence totale de cohésion concernant l’attitude à avoir vis-à-vis des harkis. Cela va des directives les plus radicales aux plus conciliantes, et chacun semble y aller selon ses humeurs. En février 1962, Mohand Oulhadj, chef respecté de la Wilaya III (Kabylie), envoie la directive suivante : «S’agissant des Algériens enrôlés chez l’ennemi et désarmés, il est interdit de les inquiéter. Il faut mettre une sourdine à notre amertume et éviter les exécutions collectives. Si l’un d’eux continue de collaborer, il sera jugé par le tribunal de la kasma.»

Dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, il affirme à la même époque : «Des harkis criminels de guerre sont rentrés dans les douars (…). Après l’indépendance, le gouvernement décidera s’il doit instituer des tribunaux.» D’autres sont plus menaçants que le vieux chef kabyle. Le 10 avril 1962, un mois donc après les Accords d’Evian, le commandement de la Wilaya V (Oranie) diffuse cet ordre : «A travers toute l’Algérie, l’ennemi a entrepris la démobilisation massive des harkis, goumiers et ralliés qui n’ont maintenant plus aucune raison d’être. Le colonialisme français, ayant fini de se servir et d’exploiter ces valets inconscients, a décidé de les rejeter définitivement comme ce devait arriver tout à fait naturellement (…).

Nul n’ignore leur honteuse et abominable histoire qui restera à jamais connue de toutes les générations à venir. Si la Révolution les a condamnés, il n’en reste pas moins que le peuple les frappe de son mépris et continuera toujours de les haïr et les renier.

Néanmoins, le cessez-le-feu n’étant pas la paix, nous devons user de tact et de souplesse afin de les gagner provisoirement (…) Leur jugement final aura lieu dans l’Algérie libre et indépendante, devant Dieu et le peuple qui sera alors seul responsable de leur sort.» Le comité de la Wilaya II (Nord-Constantinois) prescrit de «se montrer conciliant envers les harkis afin de ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d’échapper à la justice de l’Algérie indépendante».

Mais une nouvelle directive de la Wilaya V (Oranie), recueillie par les militaires français à la mi-juin 1962, penche à nouveau vers une solution non violente : «Vous pouvez accepter les soldats appelés et les harkis qui désirent rejoindre nos rangs avec leurs armes, il faut leur enlever les armes et les remettre aux anciens djounoud, les endoctriner politiquement afin d’en faire de vrais combattants après un lavage de cerveau.»