Louisette Ighilahriz: «La torture, c’est trop dur»

LOUISETTE IGHILAHRIZ DEVANT LE TRIBUNAL DE PARIS

«La torture, c’est trop dur»

El Watan, 6 juillet 2003

Plus le procès approchait, plus j’étais bouleversée par la réouverture de certaines plaies. Je ne suis pas venue avec un esprit de revanche, mais pour un devoir de mémoire, pour la connaissance et la reconnaissance… Ne torturez pas, ça fait mal.» C’est une femme fragile qui s’efforce de rester debout, appuyée sur sa canne, qui prononce ces mots. Elle libère sa parole après 40 ans de souffrances en silence.

La 17e Chambre du tribunal correctionnel de Paris instruisait vendredi une plainte pour diffamation de Louisette Ighilahriz contre le général Maurice Schmitt. Le général Maurice Schmitt, ancien lieutenant de l’armée française en Algérie, devenu chef d’état-major des armées au début des années 1990, accuse Louisette Ighilahriz, avec son «soi-disant témoignage» au Monde (juin 2000), d’être à l’origine de ce qu’il qualifie d’«opération torture». Louisette Ighilahriz est selon lui «une comparse de l’organisation de tortionnaires et terroristes qui s’appelait la zone autonome d’Alger, qui jouait un très petit rôle» et son livre Louisette Ighilahriz, Algérienne, (Anne Nivat, éditions Fayard, mai 2001) «un tissu d’affabulations, de contrevérités»… Ces propos ont été tenus à la suite de la projection du film de Patrick Rotman, L’Ennemi intime, sur France 3, le 6 mars 2002, dans un débat dans le cadre de l’émission «Culture et dépendances». Maurice Schmitt accusait, par ailleurs, Henri Pouillot, militaire de l’armée française pendant la guerre de Libération nationale d’être «soit un menteur, soit un criminel». Maurice Schmitt répondra de ces accusations le 11 juillet sur plainte de Henri Pouillot. Louisette Ighilahriz et Henri Pouillot sont assistés dans leur action pour diffamation par Me Pierre Mairat, président délégué du MRAP. Ces deux procès interviennent un an et demi après la condamnation du général Aussaresses pour «apologie de crime de guerre». Alors que la présidente Catherine Beziot lui demande de raconter les sévices qu’elle avait subis, tortures et viols, Louisette Ighilahriz répond dans un souffle : «Il y a des mots qu’on ne peut pas prononcer… C’était trop dur. J’étais salie. En Algérie il y a des choses qu’on ne peut pas dire, ni écrire.» «La vérité n’est-elle pas au-delà de la culture ?», reprend la présidente. «En Algérie, on est trop pudique», répète Louisette Ighilahriz. Le général Schmitt à l’audience pointe les erreurs de dates commises par Louisette dans son récit. «C’est un témoignage portant sur des faits qui se sont passés il y a 40 ans, ce n’est pas une œuvre d’histoire. Ma cliente n’avait que sa mémoire, elle ne disposait pas d’archives inédites et classées secret défense comme celles que vous avez choisies de me produire.» «Est-ce que les erreurs de Mme Ighilahriz modifient l’économie de ce qu’elle a voulu dire ?», rétorque l’avocat de la plaignante. Louisette acquiesce : «Oui, je me suis trompée sur les dates, mais le fond est vrai, tout est vrai.»
Un témoignage, et non une oeuvre d’histoire
La présidente au prévenu : «Le tribunal pensait que vos contestations portaient sur des choses plus consistantes.» Louisette Ighilahriz est émouvante de sincérité, sa douleur et sa souffrance sont poignantes. Elle se tait lorsque des images insupportables lui reviennent. «La torture, c’est trop dur, plus jamais cela, plus de guerre.» L’ancien chef d’état-major reste imperturbable, cadenassé dans ses convictions. Lorsqu’il lui est rappelé que le général Massu avait reconnu l’usage de la torture, et mis en cause le colonel Bigeard, il répond : «J’ai été peiné de voir combien il était devenu sénile.» Témoin au procès du général Aussaresses, il avait dit : «S’il s’agit de se salir les mains pour sauver des inoncents, je choisis de me salir les mains, de perdre une partie de mon âme.»
Maître Mairat reprend : «La question est : Louisette a-t-elle était torturée et violée par le capitaine Graziani ?» Le capitaine Graziani était au PC de la 10e division des parachutistes à Hydra où il avait pour mission de centraliser les informations venant de tous les régiments qui quadrillaient Alger et d’interroger les suspects. «Graziani n’avait pas vocation à interroger les suspects», répond le général Shcmitt. «Il a pourtant interrogé Djamila Bouhired», rétorque maître Mairat. Un des témoins de la défense, un ancien officier reconnaît qu’il arrivait au capitaine Graziani de procéder à des interrogatoires. «Il n’avait pas besoin d’interroger Louisette Ighilahriz, la bataille d’Alger était terminée», dit avec morgue le prévenu. Tout comme il nie que Malika Koriche ait été torturée. «On savait tout d’elle, il n’y avait pas besoin de l’interroger». Hocine Zahouane, témoin de bonne foi de la partie civile, qui a bien connu la famille Ighilahriz, affirme que «le problème de la torture n’est pas en Algérie une matière d’exhibition. Les gens ont beaucoup de réserve et de pudeur à en parler. On ne l’étale pas en public. Louisette n’a jamais fait étalage de ce qu’elle avait subi. Elle était habitée par une quête, celle de retrouver le Dr Richaux qui l’avait soignée pour le remercier. La thèse de l’affabulation invoquée par Maurice Schmitt est insoutenable, elle-même soutenue par la thèse du complot contre l’armée française. Il y a une troisième thèse, celle de la réalité, de la consubstantialité de la torture avec le type de guerre qui avait été menée.» «Arriver à une mémoire partagée. Ce n’est pas par un procès, mais plus par une prise de conscience, par un recul par rapport à sa propre histoire que l’on y arrivera. Si le tribunal n’est pas là pour écrire l’histoire, il ne peut s’en affranchir», a souligné Me Mairat dans sa plaidoirie. «Si ce procès doit avoir une pédagogie, c’est celle d’accepter de dire les choses, d’accepter qu’elles soient dites.» Le parquet a requis la relaxe du général Schmitt. Le jugement a été mis en délibéré au 10 octobre prochain.
Appel à la reconnaissance de la torture
Le secrétaire général du MRAP qui s’est porté partie civile, Mouloud Aounit, nous affirme : «Le procès intenté au général Schmitt est une pièce importante d’un combat inachevé, celui de lever l’obstacle au vivre ensemble entre la population française et la population algérienne. On ne peut pas construire un avenir commun sur les reniements d’atrocités commises au nom du peuple français. Au-delà d’un acte de justice, c’est une œuvre en faveur du combat contre le racisme parce que je suis de ceux qui pensent que dans la persistance du racisme antimaghrébin et singulièrement antialgérien il y a un élément tenace, celui de cette amnésie, de ce refoulement et de la non-reconnaissance de l’histoire coloniale. Cette non-reconnaissance de la torture entretient les logiques de revanche. En cette année de l’Algérie, nous lançons un appel au président de la République et au Premier ministre français pour qu’ils condamnent officiellement la torture.»

Par Nadjia Bouzeghrane