Francis Jeanson vient de nous quitter

Francis Jeanson vient de nous quitter

Daho Djerbal , El Watan, 3 août 2009

Dans la nuit du samedi 1er au dimanche 2 août, Francis Jeanson nous a quittés à l’âge de 87 ans.

Ce nom peut probablement ne pas évoquer grand-chose pour la nouvelle génération de nos compatriotes et une grande partie des lecteurs de la presse quotidienne en Algérie, mais pour beaucoup de ceux qui se sont battus pour que ce pays accède à l’indépendance, l’un des principaux responsables des réseaux de soutien au FLN en territoire français n’est pas ce que l’on pourrait appeler un parfait inconnu. Engagé en 1943 dans les Forces françaises libres d’Afrique du Nord, il séjourne une première fois à Alger où il ne voit en fait, à 21 ans, que la France en Algérie avec ses problèmes, son armée divisée et son administration vichyste. Revenu en Algérie en septembre 1948, il y séjourne plusieurs mois dans des conditions précaires, pour se rendre compte définitivement qu’il existait bien « un problème algérien ». Au bout de six mois, il arrive à la conclusion qu’« il faut faire quelque chose, c’est trop énorme, c’est trop grave ! ». Il venait de passer par Sétif où le sous-préfet le recevant dans « sa » ville lui fait visiter une place publique où se dressait un monticule de chaux. « Ce tas de chaux, c’était des cadavres qui avaient été brûlés, carbonisés. » C’est là qu’il se met à écrire un article pour la revue Esprit, « Cette Algérie conquise et pacifiée… ». Ses engagements intellectuels et ses écrits dans Temps Modernes, qu’il anime avec Jean-Paul Sartre, le démarquent nettement de nombreux intellectuels français qui, comme Albert Camus, qui absurdifient le monde et n’arrivent pas à voir L’Etranger dans son épaisseur humaine, celle du colonisé et de l’opprimé.

Quand survient la lutte armée en Algérie, il est une des rares personnes vers lesquelles se dirigent les militants nationalistes pour y trouver une écoute, un écho, et peut-être aussi une action solidaire. C’est le prélude à un engagement beaucoup plus conséquent aux côtés du FLN. Dans un de ses entretiens, il raconte comment c’était à partir de juin 1955, quand il s’était décidé à aller carrément dans l’implication concrète et sans équivoque au combat pour l’indépendance de l’Algérie. En automne 1955, il écrit en collaboration avec Colette Jeanson, L’Algérie hors-la-loi qu’il fait paraître chez Flamand. Alors que Camus se met à distance en s’interrogeant sur le non-sens des problèmes de son époque, Francis Jeanson se met en jeu en prenant tous les risques. Il disait alors : « Héberger un Algérien, c’est peut-être soustraire un homme à la torture. » Après un séjour en sanatorium, il revient de plus belle dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Fin mars 1956, il ouvre sa maison et met sa voiture à la disposition des militants du FLN. Il sollicite un grand nombre d’intellectuels, d’artistes, de femmes et d’hommes de lettres. C’est le début des réseaux de soutien au FLN, de ceux qu’on appellera plus tard « les porteurs de valises ».

Début 1957, c’est Tayeb Boulahrouf, alors responsable par intérim de la fédération de France du FLN, puis Omar Boudaoud qui le rencontrent et discutent des modalités de l’aide des réseaux Jeanson au FLN. Le philosophe ne peut plus se contenter d’amener la question algérienne sur la place publique par ses conférences et prises de position médiatiques. Ahmed Boumendjel prend part aux prises de décision quant au passage à la clandestinité du travail d’aide au FLN, d’autant que le réseau, et Francis Jeanson à sa tête, était en contact permanent avec la direction de la Fédération de France du FLN dont ils assuraient l’hébergement et connaissaient les points de chute, tout autant que les planques pour l’argent des cotisations venant de tous les coins de France. Francis Jeanson, qui n’était pas seulement un intellectuel engagé mais aussi un homme politique avisé, tenait pour essentiel l’existence d’un réseau de soutien français « pour que l’Algérie puisse un jour ne plus identifier la France aux pires excès d’une certaine politique française ». Espérons, pour terminer cette évocation, que l’Algérie d’aujourd’hui puisse se souvenir que des Français se sont battus, se sont exposés et ont mis en jeu leur liberté, et parfois leur vie, pour l’indépendance de notre pays et une certaine idée de la France.

– L’auteur est : Maître de conférences Université d’Alger Bouzaréah

Par Daho Djerbal


Il était le père du réseau des porteurs de valises

Francis Jeanson n’est plus

El Watan, 3 août 2009

Celui qui avait choisi la liberté à l’autoritarisme, la résistance à l’abdication et l’humanisme aux basses visées colonialistes, a livré son dernier combat ici-bas.

Francis Jeanson, puisque c’est de lui dont il s’agit, est décédé samedi à Paris à l’âge de 87 ans des suites d’une longue maladie. Cet intellectuel français, qui avait choisi de combattre aux côtés des Algériens le colonialisme français, a été le fondateur, en 1957, du réseau des porteurs de valises qui porta son nom, « le réseau Jeanson ». Un réseau dont les membres étaient des Français qui avaient milité pour la cause de l’indépendance algérienne en participant de manière active à la lutte de libération, notamment en collectant et en transportant des fonds et des faux papiers pour les militants du FLN opérant au sein de la Fédération de France.

D’âme et de cœur, nous ne pouvions laisser tomber ce peuple car, comme lui, nous étions Algériens », disait Francis Jeanson pour qui l’engagement pour la liberté n’avait pas de frontière. Lui qui avait milité pour la libération de la France durant la Seconde Guerre mondiale ne pouvait concevoir que son pays, la France, soit l’auteur d’atrocités à l’égard d’un peuple qui réclame son indépendance. Dans son livre la Foi d’un incroyant, F. Jeanson disait que « les hommes n’existent qu’au prix de parier sur leurs propres chances d’exister ». Son engagement pour la cause algérienne semble avoir été son pari pour marquer sa différence avec l’image d’une France colonialiste et tortionnaire.

Cet intellectuel « guerrier », qui vient de prendre rendez-vous avec le repos éternel, ne pouvait rester inerte devant les dérives de la France officielle. Accusé de trahison à sa patrie pour s’être engagé avec les Algériens, F. Jeanson avait pourtant prouvé sa haute estime à sa patrie qu’il refusait de voir transformée en machine à tuer un peuple. Il avait l’âme d’un vrai résistant qui ne trahissait pas ses engagements face à un idéal de liberté. « Je ne pouvais être contre une guerre de libération », disait-il dans les colonnes d’El Watan en 1991. Et de souligner, dans Le Monde en 2001, que les questions qui s’était posées à lui et qui avaient déterminé sa position était « pourquoi faisons-nous la guerre au peuple algérien ? Au nom de quels intérêts ? ». Et de préciser dans un autre entretien, plus récent, « après un voyage et une tournée en Algérie, j’ai découvert combien les Algériens étaient méprisés par les grands colons et la situation abjecte dans ce pays ».

F. Jeanson soutient que sa vie a été une série de hasards, mais en bon philosophe qu’il était, il n’était pas homme à prendre les choses comme on les lui présentait. C’est d’ailleurs cet esprit libre qui lui dicta son parcours d’intellectuel engagé. Son parcours militant lui avait valu l’invective émanant surtout de sa famille politique, la gauche. Une gauche française qui refusait d’assumer ses erreurs dans la gestion de la guerre d’Algérie. Le nom de Jeanson est resté tabou car, comme le souligne Marie-Pierre Ulloa, « face aux tortures et aux massacres d’une guerre de moins en moins légitime, Jeanson osa briser le mur du silence dans lequel s’enfermèrent socialistes et communistes et sut incarner une attitude fidèle aux idéaux fondateurs de la gauche ».

Depuis la publication, en 1957, de son ouvrage Algérie hors la loi, Jeanson signa les lettres de son combat aux côtés de cette mauvaise conscience de la gauche française des années 1950. Il entra en clandestinité et lança une revue, Vérité Pour, afin d’expliquer la vraie mesure de son engagement et de rallier le maximum de sympathisants à la cause algérienne. Il fut condamné en 1960 par contumace lors du procès des membres de son réseau de porteurs de valises. Il n’abdiquera pas et continuera à militer avec les frères du FLN pour une Algérie libre et indépendante. Après 1962, Jeanson revient à l’engagement intellectuel et se bat encore une fois, fort du soutien de Jean-Paul Sartre, pour réintégrer la sphère intellectuelle. Il dit en 2001, dans Le Monde, au sujet du débat sur les crimes coloniaux : « Je constate que, depuis qu’on a ouvert cette boîte de Pandore, la perspective morale l’emporte sur la perspective politique. Tout se passe comme si on voulait dédouaner la politique de guerre coloniale menée pendant des années. »

Par Nadjia Bouaricha