Louisette Ighilahriz contre Maurice Schmitt

Louisette Ighilahriz contre Maurice Schmitt

« J’ai subi l’innommable »

El Watan, 10 septembre 2005

Effondrée sur sa chaise, la tête appuyée sur la canne sans laquelle elle ne peut se déplacer, Louisette Ighilahriz murmure : « J’ai subi l’innommable. »

L’innommable, ce sont les viols répétés de la part du capitaine Graziani, après son arrestation le 27 septembre 1957 à Chebli, alors qu’elle n’avait que 20 ans. Viols qu’elle a gardés pour elle-même, attendant que son père soit mort et que sa mère entre dans une confusion mentale pour libérer son cœur. « Il m’a violée, 45 ans après je n’en dors plus, il a brisé ma vie, brisé l’éducation de mes enfants. Oui, j’ai subi l’innommable de la part du capitaine Graziani », a répété, la voix étranglée par des sanglots, Louisette Ighilahriz, jeudi, lors du procès en appel du général Maurice Schmitt, ancien chef d’état-major des armées qui avait mis en cause son témoignage. Louisette endure des sévices atroces, de septembre à décembre 1957, alors qu’elle était immobilisée sur une couche et faisait tout sur elle. Jusqu’à ce qu’un homme, le docteur Richaud, un médecin militaire, celui que Louisette appelle son sauveur et à qui elle aurait voulu dire merci, l’extirpe de cet enfer. « Etre traitée de menteuse par M. Schmitt, c’est très dur, les plaies se sont rouvertes, je demande juste que la vérité se fasse définitivement », a-t-elle ajouté. Ce secret qu’elle garda près de 40 ans, Louisette Ighilahriz finit par le livrer, après bien des réticences, à Florence Beaugé, journaliste au Monde (juin 2000). Florence Beaugé raconte toute l’histoire de Louisette, de l’enquête qu’elle a menée, dans le livre qu’elle vient d’écrire Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d’une enquête, aux éditions Calmann Levy, sorti jeudi. Le général Schmitt avait fait appel de sa condamnation prononcée par le tribunal correctionnel de Paris, le 10 octobre 2003, à verser un euro symbolique de dommages-intérêts à Louisette Ighilahriz, dont il avait récusé les affirmations contenues dans son livre, intitulé Algérienne et publié 2001. Dans ce livre écrit par la journaliste Anne Nivat, Louisette Ighilahriz raconte comment elle a été torturée pendant plus de trois mois par le capitaine Graziani, qui « agissait sous les ordres du général Massu et du colonel Bigeard ». Lors d’une émission télévisée, « Culture et dépendances », suivie d’un débat, le 6 mars 2002, le général Schmitt avait déclaré que ce livre était « un tissu d’affabulations et de contrevérités ». Devant la 11e chambre de la cour d’appel présidée par Philippe Castel, le général a de nouveau contesté le témoignage de Louisette Ighilahriz, soutenant que le capitaine Graziani était « un homme tout à fait éloigné de ce genre d’actes ».

« Cette souffrance a besoin d’être reconnue »

Florence Beaugé, appelée à témoigner en faveur de Mme Ighilahriz, a, pour corroborer les affirmations de celle-ci, évoqué le témoignage d’un ancien appelé, Raymond Cloarec, qu’elle cite dans son ouvrage. Non seulement l’ancien soldat, avec lequel elle a eu plusieurs entretiens téléphoniques, confirme les propos de Louisette Ighilahriz, mais il fait aussi état des pressions du général Schmitt pour le faire taire. Florence Beaugé, à la barre, témoigne : « Graziani a violé Louisette au début de son arrestation quand elle était propre et il l’insultait parce qu’il se blessait sur le plâtre qui lui recouvrait le bas du corps depuis la taille. »… « J’étais au courant de ce qui s’était passé à l’école Sarouy depuis 2003, le nom de Schmitt revenait souvent dans les témoignages que j’avais recueillis. » (Des survivants de l’école Sarouy, Hani Mohamed, dit Lyès Hani, Mouloud Arbadji et Rachid Ferahi avaient témoigné dans le Monde de vendredi 18 mars 2005, daté du 19, contre le lieutenant Schmitt, ndlr). « Le lieutenant Schmitt donnait des ordres, ne mettait pas la main à la pâte, c’est Fleutiot qui pratiquait la gégène, selon ces témoignages. » Ce même Fleutiot, aujourd’hui général, témoin de la défense, récuse toute pratique de la torture. « Il y avait des interrogatoires, mais pas de torture » à l’école Sarouy, a-t-il soutenu devant le tribunal. Et : « Les femmes, on ne les interrogeait pas parce qu’on n’avait pas de personnel féminin »… « Elles avaient des rôles secondaires. » Me Yves Baudelot, l’un des avocats de Louisette Ighilahriz, a souligné : « A côté des injures lancées par le général Schmitt, j’ai entendu le ton de la sincérité, de la douleur. Louisette a vécu des choses qui l’ont marquée à vie. » Me Pierre Mairat, le second avocat, a évoqué le « devoir de mémoire pour aboutir à un rapprochement », « l’exigence de vérité par ceux qui ont souffert ». « Je suis juif pied-noir, je sais à quel point la douleur peut être ressentie. L’exigence de vérité n’a pas pour but de jeter l’opprobre, mais d’apaiser les mémoires », « d’écrire l’histoire »… » La cour d’appel de Paris rendra son arrêt le 20 octobre.

Nadjia Bouzeghrane