Gilbert Meynier: Les harkîs n’ont été ni plus ni moins que des mercenaires

Gilbert Meynier

Les harkîs n’ont été ni plus ni moins que des mercenaires

El Watan, 10 mars 2005

Historien Gilbert Meynier a écrit notamment Histoire intérieure du FLN-1954-1962 (éditions Fayard, 2002) et coécrit avec Mohamed Harbi Le FLN, documents et histoire (éditions Fayard, 2004).

Comment se pose d’un point de vue de l’histoire la question des harkîs pour la France ? A quel(s) niveau(x) se situe la responsabilité de l’Etat français ?

Pour l’historien que j’essaie d’être, les harkîs n’ont été ni plus ni moins que des mercenaires, recrutés comme tels par l’armée française, à partir des directives originelles du général Parlange dans l’Aurès. Ce recrutement a joué sur le terreau des divisions algéro-algériennes, divisions que le colonisateur s’est toujours ingénié à cultiver et exploiter. Au surplus, des pratiques autoritaires violentes de l’ALN, ayant ici et là préféré parfois la violence au dialogue, se sont révélées contre-productives en ce qu’elles ont pu aussi conduire des hommes à devenir harkîs : ce fut par exemple le cas dans La Soummam. Il est donc difficile de les assimiler, ainsi qu’on l’a parfois pu faire en Algérie, à des « collaborateurs », du moins conscients et responsables, par une analogie trompeuse avec les collaborateurs français de l’ordre vichyste et nazi de 1940-45. Nonobstant ses concurrents nationalistes du MNA messaliste, cela n’enlève en rien au fait que, et que cela plaise ou non, le FLN a massivement représenté les espoirs des Algériens, et qu’ils l’ont globalement suivi.

Et pour l’Algérie ?

Tout dépendra de ce qui aura été privilégié dans les centres de décision du pouvoir d’Etat algérien : ou bien promouvoir, y compris avec le passé, une politique de réconciliation nationale, ou bien continuer à cultiver une culture du ressentiment sous l’antienne si ressassée du « hizb frança ». Car le contentieux de la nation algérienne, il fut bien avec le colonialisme, français en l’occurrence ; pas, au fond, avec des intermédiaires ballottés et manipulés qui ne comprirent massivement pas vraiment le sens de leurs engagements. Les harkîs ne furent que des épiphénomènes d’une histoire qui les dépassait ; non le principe structurant de l’histoire qui se faisait.

Le FLN serait-il responsable, directement ou indirectement, de représailles contre les harkîs au moment de la proclamation du cessez-le-feu ?

Il n’y eut pas dans l’histoire un FLN ; il y eut plusieurs expressions du FLN. En tout cas, du sommet du pouvoir d’Etat, qu’il s’agisse du GPRA ou qu’il s’agisse de l’EMG, aucun des documents consultés n’indique qu’il y a eu des ordres délibérés de représailles contre les harkîs. Que ce soit le personnel du GPRA ou celui de l’EMG, c’étaient des gens d’ordre et ils n’avaient aucun intérêt à ordonner des massacres erratiques. Généralement, par ailleurs, les harkîs furent protégés par leurs communautés d’appartenance lorsqu’ils purent s’y réfugier : n’oublions pas qu’il y eut des jamâa en certains endroits, pour désigner le contingent des hommes qui rejoindraient l’ALN et de ceux qui s’enrôleraient dans les harkas. Il y eut des régions où les harkîs furent peu ou pas inquiétés. Ils furent plus fragiles et plus facilement victimes toutes les fois qu’ils restèrent dans l’isolement. Et ils furent assez souvent les cibles toutes désignées de ces « marsiens », résistants de la dernière heure qui avaient à cœur de surprouver un patriotisme d’autant plus vindicatif et sanglant qu’il avait été plus tardif.

Qu’en est-il de la réalité et de l’ampleur de ces représailles ? Que trouve-t-on dans les archives et travaux d’historiens ? Peut-on parler de massacres ?

Il y eut effectivement des massacres, mais relativement localisés à certaines zones – l’Aurès, la Petite Kabylie… Je crois avoir dépouillé une bonne part des cartons d’archives du SHAT (Service historique de l’armée de terre, sis à Vincennes), et rien de ce que j’y ai lu ne permet de corroborer les chiffres gonflés d’inflation victimisante qui ont été produits par certains « historiens » français. Nous en avons parlé, Harbi et moi, dans le compte rendu que nous avons fait du livre victimisant de George-Marc Benamou, Un Mensonge français. Retours sur la guerre d’Algérie, Robert Laffont, 2003 « La Nouvelle frappe du révisionnisme médiatique », article paru en 2004 dans les revues Confluences Méditerranée, et la Revue d’Histoire Maghrébine, ainsi que dans les quotidiens algériens La Tribune et El Watan).

Le chiffre avancé par d’aucuns de 150 000 harkîs qui auraient été tués par les Algériens vous semble-t-il plausible ?

Même ce chiffre outrageusement gonflé, Benamou n’a pas osé le produire (il parle de 70 000). Cela dit, de source militaire française, c’est-à-dire d’une source qui n’avait aucunement le FLN en sympathie et qui n’avait aucun intérêt à minimiser le nombre des victimes, on a noté le chiffre de 10 000 harkîs massacrés. C’est ce chiffre qui a été repris dans Le Monde en novembre 1962. Cela dit, tel quel, ce dernier chiffre place l’épuration sanglante à un niveau relativement bien supérieur à son bilan équivalent concernant l’épuration française de 1945…

Quel était le contexte politique de l’époque ? La situation dans les villes et les campagnes ? Qui y avait le contrôle ?

On connaît le contexte politique d’ensemble : celui d’une puissance coloniale sur le retrait et s’apprêtant à céder la place. L’Exécutif provisoire fut largement une coquille vide. Quant au contexte algérien, il était dominé par le conflit croissant entre le GPRA et l’état-major, qui allait aboutir à la conquête du pouvoir par les armes de l’été 1962, donnant le pouvoir à l’appareil militaire professionnel de l’Armée des frontières tenu par Boumediène, sous le fusible civil de Ben Bella. Sur le terrain, l’armée française restait cantonnée face à une ALN tenue en principe de rester sur ses positions de cessez-le-feu. En réalité, la relève politique et l’occupation du terrain s’effectuèrent. Mais cela se produisit dans une grande anarchie et une atmosphère de pillages, beaucoup de pouvoirs concurrents s’entre-déchirant et nombre de seigneurs de la guerre ou déclarés tels s’efforçant d’imposer leur autorité et de tirer les marrons du feu ; cela dans le contexte, dans les villes, de la panique des Européens d’Algérie. Ajoutons que le feu de l’OAS contribua à exacerber les tensions que la césure coloniale et le fossé de sang – de la conquête à la guerre de 1954-1962, en passant par les répressions des multiples insurrections et celle particulièrement sanglante de 1945 – avaient depuis si longtemps déjà avivées et à précipiter leur destin vers la fuite hâtive de ce qui était leur patrie, mais non leur nation.

Les partisans de l’OAS sont-ils des « exilés politiques » ? L’OAS était-elle une organisation politique ?

Certains se sont exilés d’eux-mêmes pour, en partant de l’étranger, l’Espagne notamment, reconquérir une mythique Algérie française. Ultérieurement, l’amnistie a largement réglé les cas de ses membres condamnés et détenus. L’OAS a été un rassemblement politiquement composite de nostalgiques d’un ordre fascisant, de révoltés créoles (créoles au sens anglo-saxon de populations d’origine allogène résidant en site colonial) dont l’avancée historique sacrifiait la prépondérance sociale et le devenir en Algérie indépendante. Plus largement, on peut dire que l’OAS fut le dernier carré de l’ultime investissement dans le colonial du nationalisme français : modérément colonialiste jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le nationalisme français, avec Diên Biên Phu, puis la guerre de 1954-62, eut le colonialisme pour ultime avatar et dernier refuge. A l’inverse, De Gaulle avait dit qu’il voulait « épouser son siècle » et arracher la France aux mythes du « boulet algérien. » Sous les scansions baroques du national, De Gaulle, inconsciemment, se mettait à l’heure raisonnée de la mondialisation à venir.

La commémoration de la fin de la guerre d’Algérie est célébrée depuis deux ans le 5 décembre et non le 19 mars. Cela a-t-il un sens ?

Historiquement, le 5 décembre n’a aucun sens mémoriel, si ce n’est que, date neutre, il ne renvoie pas à ce que l’imaginaire français peut comprendre comme ayant été une défaite nationale (le cessez-le-feu du 19 mars 1962, ou encore le 5 juillet 1962, aurore de l’indépendance algérienne).

En tant qu’historien spécialiste de l’Algérie, avez-vous été consulté sur la création de la « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie » confiée par le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin au préfet honoraire Roger Benmebarek ?

Je ne sais si je suis un « historien spécialiste de l’Algérie ». Je me suis efforcé ma vie durant d’être un historien – et pas seulement de l’Algérie, mais surtout de l’Algérie. Mais j’ai aussi beaucoup enseigné et je me suis voué principalement à cette tâche. En tout cas, je ne crois pas être un historien investi par les médias, proclamé et diffusé par ces mêmes médias. Ce qui est plutôt bon signe pour le métier d’historien qu’on s’efforce de faire. Cela dit, je n’ai pas été consulté par l’organisme que vous mentionnez et je ne suis sans doute pas prêt à l’être.

Alors que des pans entiers de l’histoire de la colonisation française en Algérie et de la guerre d’indépendance ne sont pas encore écrits, le révisionnisme que vous dénoncez est-il en œuvre ?

Je pense, en effet, qu’il y a une volonté de révision médiatique dans un sens de nostalgie coloniale chez certains historiens fonctionnant eux-mêmes sur la nostalgie, et dans nombre de milieux français – militaires, rapatriés, extrême-droite. Mais c’est aussi une marchandise qui peut se vendre pour attirer des électeurs ou, simplement, acquérir une notoriété médiatique. A l’automne 2003, l’émission « Mots croisés », sur France 2, a laissé l’antenne pendant deux heures à Benamou et à des comparses, alors que le seul historien présent sur le plateau, Fouad Soufi, a eu en tout et pour tout, quarante secondes pour s’exprimer. J’ajoute que la nostalgérie se vend encore assez bien au marché de l’histoire vulgaire. J’ai vu, avec chagrin, même des jeunes Algériens, ignorants de leur histoire, y succomber. Ce qui prouve qu’on leur a mal enseigné l’histoire. Il y a donc une urgence, historienne et civique : pour prouver leurs bonnes intentions, les politiques algériens et français se doivent d’urgence de constituer une commission bipartite d’historiens français et algériens pour réviser les manuels d’histoire, et en France, et en Algérie, pour tout ce qui touche à la plus que séculaire commune histoire algéro-française.

Nadjia Bouzeghrane