B. Chergui: Retour sur la liquidation de L. Ben M’hidi

BRAHIM CHERGUI AU QUOTIDIEN D’ORAN

Retour sur une liquidation

par L’un De Nos Correspondants A Paris: S. Raouf, Le Quotidien d’Oran, 11 mars 2007

Sans relâche, la spécialiste «Maghreb» du Monde, Florence Beaugé, poursuit ses entretiens avec les acteurs, français et algériens, de la guerre d’indépendance. Dans un article de circonstance – le 50e anniversaire de l’assassinat de Larbi Ben M’hidi -, notre consoeur a interrogé le général Paul Aussaresses, coordinateur des services de renseignement pendant «La Bataille d’Alger».

Sans apporter d’éléments nouveaux, celui qui, en 2001, a revendiqué la liquidation de Ben M’hidi et de Me Ali Boumendjel, confirme son double forfait. Et raconte la fin tragique du membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE). Un récit macabre qui a écoeuré Brahim Chergui.

H’mida pour ses «frères d’armes», Chergui est une vieille figure du mouvement national. Du PPA-MTLD au FLN, il a assumé de nombreuses responsabilités. De passage à Paris, il a accepté de se confier au Quotidien d’Oran. Propos recueillis au Salon Miyanis de Ménilmontant, où il avait rendez-vous avec une connaissance, l’historien Mohammed Harbi.

Le Quotidien d’Oran: Six ans après la parution de son livre et l’émoi qu’il a provoqué, le général Aussaresses revient sur l’assassinat de Ben M’hidi. Outre la confirmation de la liquidation – «par pendaison» cette fois -, il décrit les derniers instants du membre du CCE. Quel sentiment vous inspirent ses récents propos ?

Brahim Chergui: De l’écoeurement. Difficile de rester de marbre à la lecture d’un tel récit. Dans ses confessions au Monde, Aussaresses emprunte à la narration chère aux romans policiers.

Q.O.: Faut-il comprendre par là qu’il fait dans la fiction ?

B.C: Depuis la parution de son livre, Aussaresses nous a habitués à des témoignages qui changent à mesure des sorties médiatiques. Un jour, il raconte que Ben M’hidi est mort étranglé. Le lendemain, il parle de pendaison. En vérité, ce qui, en 2000 déjà, se voulait comme une somme de «révélations» était mû par deux objectifs.

Q.O.: Lesquels ?

B.C.: Pour vendre son livre, il s’est efforcé d’accréditer la teneur de «scoop» à travers les circonstances de l’assassinat de Ben M’hidi et de Me Ali Boumendjel. De plus, il veut brouiller – même a posteriori – le débat sur les responsabilités du pouvoir politique. Dans le rappel de ce chapitre cruel, tout se passe, chez Aussaresses, comme si les forfaits commis à l’encontre de Ben M’hidi et de Boumendjel relèvent d’un acte de «barbouzerie» pur et simple. Comme si, à l’origine de ce double crime, il y a un homme – et un homme seul – prompt à dégainer et à brutaliser sans modération.

Q.O.: Mais que pensez-vous de son récit circonstancié dans Le Monde daté du 6 mars 2007 ?

B.C.: Qu’il s’agisse des propos consignés dans son livre ou des confessions livrées au Monde, son récit participe du même souci. Il s’agit d’une mise en scène spectaculaire pour occulter la question de fond. Il use de l’anecdote pour cacher l’essentiel.

Q.O.: Quels sont les termes de cette question de fond ?

B.C.: Fusillé, exécuté froidement d’une balle dans la tête ou pendu, ces scénarios ne changent rien à la nature du forfait: un dirigeant de la révolution, prisonnier de guerre de surcroît, a été victime d’une liquidation pure et simple. Il s’agit d’un assassinat. La question de fond reste de savoir qui sont les responsables de la liquidation du membre du CCE. Nul besoin d’exégèse. Les véritables responsables, les donneurs d’ordre sont les décideurs politiques de l’époque.

Q.O.: Lesquels ?

B.C.: Ceux qui avaient vocation à gérer, depuis Paris ou au gouvernement général, le dossier algérien. Faut-il rappeler que le pouvoir politique a fait de la neutralisation des dirigeants de la révolution une priorité. Militaires et services spéciaux les ont couverts.

Q.O.: Reste que les circonstances de la mort de Ben M’hidi méritent, plus que jamais, d’être précisées, remises en perspective au gré des témoignages. Or, les faits diffèrent d’une source à une autre, d’un contexte à l’autre. Ben M’hidi a été fusillé (Algériens), victime d’un suicide (général Massu), étranglé (Aussaresses en 2000) et pendu (dixit le même Aussaresses en mars 2007). Alors quid de l’assassinat.

B.C.: (La mémoire de Chergui, 85 ans, se lance dans un flash-back). Dès son arrestation le 23 février 1957, rue Claude Debussy à Alger, Ben M’hidi est conduit à la Scala (au bas d’El-Biar), un des camps des unités de Marcel Bigeard. Il y reste jusqu’à sa liquidation (dans la nuit du 3 au 4 mars). Ma cellule jouxte la sienne. J’entends sa voix chaque fois qu’on l’emmène au bureau de Bigeard situé dans un bloc en face du nôtre. On lui a fait faire plusieurs va-et-vient entre sa cellule et le bloc de Bigeard. Un jour – c’était un après-midi -, les «paras» sont venus le chercher. Pour la dernière fois.

Q.O.: Pour l’emmener où ?

B.C.: Je l’ignore. Ce que je sais en revanche, c’est que moins de trois heures après qu’il eut été extirpé de sa cellule, le lieutenant Allaire a fait irruption dans la mienne. Une cellule que je partage avec mes frères Abdelmadjid Benchicou, Omar Sifaoui et Nour-Eddine Skandar. J’ai été stupéfié par l’intrusion d’Allaire. Il m’a demandé si je connaissais Ben M’hidi. «Non», ai-je répondu sans hésitation. Il a reposé la même question sur le ton de l’insistance. «Il est possible que nos chemins se soient croisés en 1944 dans un camp scout à Tlemcen», ai-je ajouté. «Bon!, bon!, bon!, je n’ai pas à rentrer dans ces considérations, a dit Allaire. Ben M’hidi m’a chargé de te remettre cette montre».

Q.O.: Quelle a été votre réaction ?

B.C.: Je lui ai demandé pourquoi il m’a remis la montre alors que je ne connaissais pas Ben M’hidi. Réponse aussi instantanée que froide du lieutenant Allaire: «il paraît que ça lui sert à plus rien». Sur ce, il s’est assis à même le sol, visiblement ému et consterné. Comme s’il avait quelque chose à se reprocher. Connaissant les codes en usage chez les militants, j’ai tout de suite compris le sens de l’envoi de la montre. Allaire reparti, j’ai dit à Benchicou, Sifaoui et Skandar en pleurant: Ben M’hidi a été exécuté. Deux jours après, Allaire revient pour m’interroger sur des documents.

Q.O.: Des documents de quelle nature ?

B.C.: Les arrestations se multipliant, un des militants de l’organisation a dû, sous les effets irrésistibles de la torture, citer mon nom. L’air sévère et menaçant, Allaire m’a ordonné de lui remettre les documents de l’organisation en ma possession, faute de quoi je serai liquidé. Promis à une mort certaine, je n’ai dû mon salut qu’à un concours de circonstances. La soeur Chafika Messlem et les frères Mohamed Sahnoun et Mahmoud Messaoudi venaient d’être arrêtés à Laghouat et transférés à la Villa Susini. Avec le frère Hachem Malek, nous y avons été conduits pour un interrogatoire. De là, on m’a emmené au «QG» de la police judiciaire de Blida pour des motifs similaires. Cela m’a sauvé la vie.

Q.O.: Revenons à la mise à mort de Ben M’hidi: dans son dernier entretien avec Le Monde, Aussaresses parle d’une ferme de la Mitidja.

B.C.: Je ne sais pas.

Q.O.: Jusqu’à la parution du livre d’Aussaresses, historiens et journalistes – pour ne citer qu’eux – se sont perdus en conjectures sur le signataire du crime. Aussaresses revendique la «paternité» de l’acte.

B.C.: Je suis tenté de m’interroger sur le rôle joué par Allaire dans l’enchaînement fatal. Son trouble et son désarroi nourrissent les soupçons. Quand il m’a remis la montre, il m’a donné l’impression de quelqu’un qui avait quelque chose à se reprocher. Est-ce pour cette raison que, selon certains dires, il s’est gardé, pendant des années, lui le catholique pratiquant, de prendre le chemin de l’église ?

Q.O.: Désolé d’insister encore sur la mise à mort. Ben M’hidi a-t-il poussé son dernier soupir adossé à une potence ? Au bas d’un gibet de fortune ? Victime d’un «noeud» de corde brutal ? Ou d’une balle tirée à bout portant ?

B.C.: Difficile de répondre. Mais, au regard de la forte impression qu’il a laissée sur ses interlocuteurs et de son rôle au sein de la direction de la révolution, je pense qu’il a été passé par les armes. C’est mon intime conviction.

Q.O.: Dans des déclarations antérieures, Bigeard et Allaire ont affirmé avoir présenté les armes au prisonnier.

B.C.: Je le crois. Tout comme je crois aux affirmations selon lesquelles il n’a pas été torturé. En revanche, ses geôliers lui ont fait subir la séance du sérum de vérité, je pense. Mais sans obtenir de résultats.

Q.O.: En février 1997, le journaliste-écrivain Patrick Rotman a consacré un numéro de son émission «Brûlures de l’histoire» (France 3) à «La Bataille d’Alger». Le lieutenant Allaire y déclarait avoir remis Ben M’hidi à l’état-major. Histoire de disculper le régiment parachutiste qui, de par les «pouvoirs spéciaux», avait la haute main sur la sécurité dans le Grand-Alger.

B.C.: Les dires d’Allaire m’inspirent une question. S’il a remis Ben M’hidi à l’état-major comme il le prétend, pourquoi m’a-t-il ramené sa montre ?

Q.O.: Entre novembre 2000 et mars 2006, Aussaresses est passé de la version de l’étranglement à celle de la pendaison. Pour le pendre, raconte-t-il dans son dernier témoignage macabre, les bourreaux s’y sont pris à deux fois.

B.C.: N’était-ce la gravité du sujet et la peine que la disparition de Ben M’hidi continue de nourrir cinquante ans après le drame, je suis tenté par la dérision. Quitte à me répéter, le général Aussaresses semble affectionner le récit de type policier. En témoigne ce qu’il raconte dans Le Monde. En l’occurrence, l’ex-officier barbouze a-t-il trouvé dans les dernières images de la pendaison de Saddam Hussein une source d’inspiration. La question mérite d’être posée.

Q.O.: Version déjà écrite et racontée, Bigeard s’est employé vainement à lui faire changer de camp.

B.C.: Dire que Bigeard s’est déchargé de Ben M’hidi faute d’avoir obtenu son ralliement à la France ne me paraît pas résister à la logique des faits et des objectifs recherchés par la politique des «pouvoirs spéciaux». Le chef du 3e RPC (Régiment des parachutiste coloniaux) reste impliqué dans l’affaire Ben M’hidi de bout en bout. Cela dit, proposition lui a été faire d’aller voir Lacoste (ndlr: le ministre résident socialiste en Algérie). Il a opposé une fin de non-recevoir.

Q.O.: Ben M’hidi ayant été maintenu isolé pendant sa détention, qu’est-ce qui vous le fait dire ?

B.C.: Il m’a glissé deux mots à ce sujet. C’était au moment du tournage à l’usage de la télévision (images montrant Ben M’hidi menottes aux mains aux côtés de Chergui). Motivé par des fins de propagande – une pièce à conviction sur le prétendu dernier quart d’heure cher à Lacoste -, le tournage a duré une vingtaine de minutes.

Q.O.: Ben M’hidi exécuté, avez-vous pensé aux implications sur la révolution. Au manque à gagner en termes d’encadrement.

B.C.: Cette histoire de montre me bouleverse toujours. La révolution a perdu un grand homme, un acteur qui s’est investi remarquablement au temps de l’action politique d’avant 1954 et pendant la révolution. Ne les laissons pas refermer le dossier de son assassinat. L’affaire est à suivre.