Célébration du 20 Août 56

Célébration du 20 Août 56

Par Djaffar Lamani, El Watan, 20 août 2017
Ex-officier de l’ALN

En Algérie, la lutte contre l’occupant français ne date pas du 8 Mai 45, elle n’a pas débuté avec Messali Hadj non plus.
Elle a existé dès le débarquement de l’armée française en 1830 et s’est poursuivie jusqu’en 1962 sur une période dépassant un siècle. Ce qui, pour nous, légitimise assez bien l’appellation de guerre de cent ans, pour les guerres menées par les Algériens contre la France, plus et mieux, que pour celle de Jeanne d’Arc et du royaume de France contre l’Angleterre qui en occupait une grande partie. (voir en annexe II la guerre de cent ans version France)

Fatma N’Soumer est une héroïne beaucoup plus flamboyante que Jeanne d’Arc dont les statues grandioses ornent les places dans les grandes villes françaises. L’héroïne algérienne, descendue de Kabylie, n’a-t-elle pas défait le maréchal de France Randon et lui à causé d’énormes pertes militaires ?

A l’issue de cette bataille de Tachkirt qu’elle a remportée, le maréchal défait cuisamment s’écria face à cette combattante, et sous sa tente de négociation : «voilà donc la Jeanne d’arc du Djurdjura !»
En effet, on oublie souvent que le pays lui-même n’a été complètement occupé qu’en 1934. Soit déjà plus d’un siècle après le débarquement de Sidi Ferruch en 1830.

La lutte n’a jamais pris fin. Les insurrections et batailles ne se sont jamais définitivement arrêtées, se relayant, de façon continue et intermittente, de région en région.

A l’aune de cette guerre plus que centenaire, énumérons ces batailles, insurrections et résistances armées, menées au cours de ce siècle par les Algériens des différentes régions du pays : celles du Nord, du Sud de l’Est et de l’Ouest.

• Après Sidi Ferruch,
• 1830, il y eut la bataille de Staouéli ;
• 1830, la résistance de la Mitidja ;
• 1832, celle de l’Emir Abdelkader ;
• 1836 jusqu’à 1848, les batailles de Constantine ;
• 1839, la bataille d’Oued El Alleug ;
• la résistance des Zaâtchas ; cheikh Bouziane tombera au champ d’honneur en novembre 1849 au cours de la bataille de Sidi Mazari ;
• 1845, batailles de Sidi Brahlrri ;
• 1851, s’ensuivent les déclenchements de la résistance par Chérif Boubaghla et par Bennaceur Ibn Chohra ;
• en 1852, il y eut le déclenchement de la résistance de Laghouat ;
• en 1854, la Résistance de Lalla Fatma N’soumer ;
• en 1855, celle du Djurjura sous la direction de Chérif Bouhmara ;
• en 1857, six tribus kabyles repoussent un bataillon de l’armée française lors de la bataille de Chellata ;
• 1864, les batailles des Ouled Sidi Cheikh qui dura pendant plus de vingt ans ;
• 1871 a connu la guerre menée par Hadj Mokrani et Cheikh Ahaddad qui ont pu libérer plusieurs régions du pays ;
• cette même année connut d’autres insurrections, telles que celles des
• Beni Menaceur,
• de Bouchoucha qui prit Oued Souf,
• celle de Moulay Ech-Chekfa,
• celle de Mohammed Benabdallah qui engagea la bataille de Negrine ;
• 1873, Cherif Bouchoucha lance des attaques sur plusieurs positions françaises situées dans le Sud du pays. Celui-ci fait prisonnier sera exécuté une année plus tard ;
• 1876, déclenchement de la résistance de l’oasis El Amiri (Biskra) ;
• 1879, une autre résistance éclata dans les Aurès ;
• 1881, ce sont les Résistances des Touareg et de Cheikh Bouamama.
• celle du M’zab en 1882.
Après la mort de l’Emir Abdelkader en 1883 à Damas, l’armée française luttait encore et toujours.
• En 1888, contre les tribus de Djebel Ammour qui venaient de rejoindre la résistance d’Ouled Sidi Cheikh engagée des 1881 par Cheikh Bouamama ;
• 1893, des maquis dits de bandits dans toute la Kabylie.
Les statistiques françaises donnent 51 077 attentats entre 1886 et 1894, ce qui donne 5675 par an, soit une vingtaine par jours.
Ainsi, on constate déjà que 50 années plus tard après le débarquement en Algérie, les troupes françaises n’avaient guère dépassé vers le sud la ligne : El oued, Touggourt, Ouargla, El Goléa, Aïn Sefra.
• En 1901, c’est le déclenchement de la résistance d’Aïn Turkil ;
• ainsi que celle de Miliana sous la direction de Cheikh Yacoub Ibn El Hadj ;
• 1902, révoltes du Hoggar et du Tassili N’Ajjer ;
• en 1905, déclenchement de plusieurs incendies en Kabylie et à Chlef ;
• 1912, déclenchement de la résistance des Bani Chougranne dans les montagnes de Mascara ;
• en 1913, la bataille de Ghat fut une défaite cuisante pour l’occupant français. Les troupes du capitaine Edouard Charlet durent rejoindre leur poste arrière après une fuite de 120 km à pied, leurs montures étant détruites ;
• en 1915, la confrérie des Senoussi se révolte dans la région de Djanet ;
• en 1917, Cheikh Ammoud, dans la lutte targuie, enclenchée dès 1881, remporte la brillante victoire de Djanet ;
• la même année, la révolte éclate dans les Aurès ;
• 1927, batailles de Tindouf.
• La région n’est conquise par les Français qu’en 1934 par le colonel Trinquet sous les ordres du General Giraud. Soit un siècle et 4 années après le débarquement à Sidi Ferruch. Fort nombreuses et intermittentes, ces luttes et résistances armées demeurèrent sporadiques et régionales.

Elles ont été limitées à la région et n’ont pas eu l’envergure qu’il fallait avec la dimension du territoire national.
C’était là le principal point faible qui a permis à l’occupant de se maintenir et de réprimer séparément ces luttes régionales récurrentes. Et c’est ce point faible que la grande et valeureuse Révolution de Novembre 1954 a pris essentiellement en compte pour le corriger, et pleinement réussir.

L’objectif primordial du CRUA (Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action) composée de dirigeants du MTLD et ex-membre de l’OS, créé en mars 1954, était bien de donner, comme son nom l’indique, à cette lutte armée la dimension de l’unité d’action, suite à la division au sein de ce parti entre pro-Messalistes et centralistes. Suite à la crise entre Messali, expulsé d’Algérie, et les centralistes, les tentatives d’ex-membres de l’OS dissous, y compris celle entreprise au dernier moment par Krim Belkacem et Ouamrane Amar, pour le convaincre d’adhérer à la nécessité d’engagerla révolution armée, dans l’unité d’action nationale, ont toutes échoué.
Les dates marquantes ayant, dès lors, présidé à la mise sur rails de la lutte armée à engager et à mener jusqu’à son terme, cette ultime, grande et vraie bataille qui conduira à l’indépendance, sont les suivantes : le CRUA n’a pas atteint son objectif, celui de réunifier tout le parti et de procéder au déclenchement de la lutte armée.

Il y eut le 23 juin 1954 : la réunion des 22 au Clos Salembier à Alger. Ces 22, tous ex-membres de l’OS, représentaient toutes les régions du pays. La réunion du 10 octobre 1954 permet, elle, de structurer le territoire national en Zones de responsabilité politico- militaire et de désigner le responsable qui sera à la tête de chacune de ces Zones. Quant à la réunion du 23 octobre 1954 du groupe des Six à Raïs Hamidou (ex-Pointe Pescade) au domicile de Mourad Boukechoura, elle a décidé la création du FLN et de l’ALN ; elle a arrêté la rédaction définitive de la Déclaration du 1er Novembre 1954.
• Elle a fixé la date du déclenchement de la lutte armée, pour l’ensemble du territoire national, pour le 1er Novembre à Zéro heure.
• Une autre décision importante avait été prise : celle de se rencontrer en début de l’année 1955, pour faire le point et le bilan de la nouvelle situation afin d’adapter l’organisation politique et militaire en fonction des résultats de la lutte sur le terrain, et face aux développements et aux mesures qui ne manqueraient pas d’être prises par l’occupant français surpris, comme il le sera par l’étendue et l’envergure de la manifestation armée à travers tout le territoire national.

Cette réunion n’a pas pu se tenir, comme prévu, en raison du fait que la moitié des six chefs historiques ont été mis hors de combat :

• le premier, Oidouche Mourad est tombé au champ d’honneur le 14 janvier 1955 ;
• le deuxième, Mostefa Benboulaïd a été arrêté à la frontière tunisienne le 11 février 1955, il tombera au champ d’honneur en 1956 ;
• quant au troisième, Rabah Bitat, il a été arrêté le 23 mars 1955 à Alger.
Cette nouvelle situation a fait que celle-ci soit reportée à plus tard.
Ce qui donnait du temps aux nouveaux responsables de zone pour prendre en charge leur nouvelle responsabilité au niveau de leur zone politico-militaire, mais surtout de rétablir le contact entres les zones.
Cette réunion ne se concrétisera que plus tard lors du Congrès de la Soummam.
Le 20 août 1956, journée que l’Algérie doit commémorer d’une manière grandiose régulièrement.

Ce recul permit de procéder à une réflexion plus en profondeur de l’action tant militaire que politique.
Car il fallait confirmer la stratégie militaire du 1er Novembre qui fut celle de déclencher la lutte armée sur l’ensemble du territoire.
Il fallait également mettre l’ensemble des forces du pays sous la houlette d’une et unique direction, celle du Front de Libération Nationale.
Cette stratégie a évité aux Algériens de vivre ce que vit encore aujourd’hui la Résistance à plusieurs têtes en Palestine.
Cette approche, qui s’est révélée stratégique et proposée par Abane Ramdane, a été adoptée et a permis le regroupement sous l’égide du FLN, des centralistes, du MTLD, de l’UDMA, de l’Association des Oulémas ainsi que le Parti communiste algérien.
C’est le 20 Août, lors Congrès de la Soummam, qu’eut lieu finalement cette réunion cruciale allant dans le sens de la décision des Six lors de leur dernière réunion de la Pointe Pescade. Elle a eu lieu à Ifri, petit village de la vallée de la Soummam.
Elle prenait également en charge les objectifs du CRUA, en plus vaste, pour ce qui concerne l’unification de l’action militaire et politique en en arrêtant l’organisation.

Comme il a été dit par des acteurs importants de cette période : «Le Congrès de la Soummam a fait d’une révolte une révolution et a évité à l’Algérie de rééditer tant d’échecs passés».
Force est de reconnaître, avec le recul, que le Congrès de la Soummam est le Congrès qui a défini les fondements de la Nation algérienne.

Le congrès de la Soummam (20 août 1956)
Le Congrès de la Soummam est le véritable acte fondateur de l’Etat algérien moderne et sera le pilier déterminant pour la réussite de la Révolution algérienne. Il est organisé principalement par Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi. Le découpage et la délimitation en Wilaya (voir Annexe 1). Les Zones sont redéfinies et découpées en 6 Wilayas. Chaque Wilaya est commandée par un colonel dont les adjoints sont des commandants. Le conseil de Wilaya, présidé par le colonel qui la commande, comprend un adjoint militaire, un adjoint politique, un officier de renseignement, un responsable de la propagande et un responsable financier. Les Wilayas sont elles-mêmes divisées en Zones (Mintaqate) commandées par des capitaines et des lieutenants. Les Zones comprennent des régions (Nahiate) sous la responsabilité d’un sous-lieutenant et d’aspirants et les régions rassemblent plusieurs secteurs (Kasmas) commandés par un adjudant et des sergents-chefs.

DES STRUCTURES CENTRALES CNRA, CCE

Le Congrès de la Soummam verra naître également les dix commandements qui régiront l’ALN et qui permirent la victoire du 19 Mars 1962 :
• 1 – poursuivre la lutte de Libération jusqu’à l’indépendance totale ;
• 2 – poursuivre la destruction des forces de l’ennemi et la récupération du maximum de matériel ;
• 3 – développer le potentiel matériel, moral et technique des unités de l’ALN (variante : des unités de l’armée) ;
• 4 – rechercher au maximum le mouvement, la dispersion avec regroupement et l’offensive ;
• 5 – renforcer la liaison entre les postes de commandement (Pc) et les différentes unités ;
• 6 – développer le réseau de renseignement au sein de l’ennemi et au sein de la population ;
• 7 – développer le réseau d’influence du FLN auprès du peuple afin d’en faire un appui sûr et constant (variante : absence de mention de «auprès du peuple» et interversion des points 6 et 7) ;
• 8 – renforcer la discipline dans les rangs de l’ALN (variante : dans le sens de l’Armée) ;
• 9 – développer l’esprit de fraternité, de sacrifice et d’équipe parmi nos combattants ;
• 10 – se conformer aux principes de l’islam et aux lois internationales dans la destruction des forces ennemies.

Les forces de la plate-forme de la Soummam, la faiblesse des arguments de ses détracteurs
La Plate-forme de la Soummam analyse la situation politique 20 mois après le déclenchement de l’insurrection, fixe les objectifs à atteindre et les moyens d’y parvenir. En outre, elle pose le problème des négociations et les conditions de cessez-le-feu qui serviront de base, cinq ans plus tard, aux négociations d’Evian :
1. reconnaissance de la Nation algérienne une et indivisible (opposée à la fiction coloniale de «l’Algérie française» et à toute idée de partage ethnique ou confessionnel) ;
2. reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie et de sa souveraineté pleine et entière, dans tous les domaines, y compris la Défense nationale et la diplomatie (contre le principe du type d’autonomie interne concédée par la France à la Tunisie et au Maroc), (ne pas oublier nous somme en 1956) ;
3. libération de tous les Algériens et Algériennes emprisonnés, internés ou exilés pour activité politique ou armée ;
4. reconnaissance du FLN comme seul représentant du peuple algérien et seul habilité à toute négociation. En contrepartie, le FLN est garant et responsable du cessez-le-feu au nom du peuple algérien.

«Seul le CNRA est habilité à ordonner le cessez-le-feu dans le cadre fixé par la Plate-forme», proclame la Plate-forme de la Soummam. L’étude d’un «gouvernement provisoire» et sa proclamation fut laissée à l’initiative du CCE.
Face à la propagande de la France qui accusait le FLN d’être au service d’une puissance étrangère, la Plate-forme de la Soummam définit ainsi la Révolution : «La Révolution algérienne est un combat patriotique dont la base est incontestablement de caractère national, politique et social. Elle n’est inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Moscou, ni a Washington». L’allusion au «Caire» déplut fortement à Gamal Abdel Nasser qui voulait se faire passer pour le «tuteur de la Révolution algérienne».

Certes, il n’y a pas eu de doctrine mais un effort pour combler le vide idéologique et politique existant : ce n’était qu’une plate-forme. Elle ne pouvait que fixer les objectifs stratégiques de la guerre et les moyens d’y parvenir, notamment les conditions du cessez-le-feu. Son mérite aura été d’avoir fourni aux militants et aux cadres du FLN, à l’extérieur comme à l’intérieur, des repères d’orientation clairs et fermes pour la poursuite du combat. Le principe de la nation algérienne, partie intégrante du Maghreb arabe, fut solennellement proclamé.
Vis-à-vis de la minorité européenne et juive, le droit d’opter pour la nationalité algérienne est reconnu à titre individuel et sur demande de l’intéressé.

Ce qui a honoré la Révolution algérienne, c’est qu’il n’y a jamais eu de pogrom anti-juif. Le boycott des commerçants juifs fomenté par des provocations fur étouffé dans l’œuf par le FLN dès 1956. Pas de profanation de synagogues, ni d’églises au cours des 7 années et demie de guerre, malgré la participation active d’éléments juifs et chrétiens à la répression.
La Plate-forme de la Soummam a fait connaître au monde le visage d’une Algérie luttant pour une cause juste, dépourvue de chauvinisme et de haine raciale, ouverte à tous ses habitants, y compris aux non-musulmans, tournée vers l’avenir.
On a reproché au Congrès de la Soummam de n’avoir pas approfondi l’idéologie de la Plate-forme, notamment son côté social. Le problème qui se posait alors n’était pas d’ordre idéologique mais une question de survie pour le peuple algérien ; le problème était : «colonialisme» ou «indépendance».

On a reproché aussi au Congrès de ne pas s’être prononcé pour le «socialisme». Le problème n’était pas dans l’alternative «colonialisme» ou «socialisme», mais encore une fois dans l’alternative «colonialisme» ou «indépendance».
Des islamistes, aujourd’hui, ont reproché de leur côté au Congrès de ne pas s’être prononcé pour «Etat islamique». S’il en avait été ainsi, le Congrès se serait séparé entre pro-islamiques et anti-islamiques, entraînant l’éclatement du FLN, pour la plus grande joie du colonialisme, les armes se seraient retournées entre frères ennemis.