Devant la cour d’appel de Paris, le général Aussaresses ne regrette rien de la torture en Algérie

Devant la cour d’appel de Paris, le général Aussaresses ne regrette rien de la torture en Algérie

Le Monde, 21 février 2003

Condamné pour « complicité d’apologie de crimes de guerre », l’auteur de « Services spéciaux » met en avant son rôle de « témoin actif » face à ceux qui l’accusent de banaliser l’inacceptable

Malgré un premier procès et une condamnation, le général Paul Aussaresses ne regrette rien. Ni les tortures et les exécutions sommaires qu’il a commises pendant la guerre d’Algérie, ni le récit froid et accablant qu’il en a fait dans son livre, Services spéciaux, Algérie, 1955-1957, publié en mai 2001. « J’ai considéré de mon devoir d’informer les lecteurs sur des faits dont j’ai été un témoin actif et je ne prétend pas proférer ici des regrets,a affirmé l’ancien officier des renseignements, jeudi 20 février, au premier des deux jours de son procès devant la 11e chambre de la cour d’appel de Paris. Le combat que je mène est entre ma conscience et mon âme. »
Le 25 janvier 2002, la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris avait condamné M. Aussaresses à 7 500 euros d’amende pour « complicité d’apologie de crimes de guerre ». Considérés comme les auteurs principaux du délit, les éditeurs du général, Xavier de Bartillat, directeur de Perrin et Olivier Orban, PDG de Plon, avaient été sanctionnés à hauteur de 15 000 euros chacun. Tous avaient fait appel. Mais, pour la première fois, malgré l’amnistie et la prescription qui couvrent les crimes de la guerre d’Algérie, un haut responsable militaire de l’époque avait été condamné par la justice.

Le tribunal avait estimé que l’apologie de la torture était caractérisée dans l’ouvrage du général par « un commentaire personnel légitimant cette pratique ». Il avait fait référence à certains des 19 passages incriminés, que le président de la cour d’appel a relus intégralement. « Quand il fallait interroger un homme qui, même au nom d’un idéal, avait répandu le sang d’un innocent, la torture devenait légitime dans les cas où l’urgence l’imposait », a écrit le général Aussaresses, évoquant dans le détail les tortures et les exécutions qu’il a commises pendant la bataille d’Alger, en 1957. « Je ne pense pas que mon livre soit une apologie des crimes de guerre. C’est un témoignage », a-t-il soutenu devant la cour d’appel. Bandeau noir sur l’œil gauche, cet homme de 84 ans a comparu devant des bancs du public remplis de militaires à la retraite déjà présents au premier procès. Sous ses airs de vieillard et malgré sa surdité, l’homme n’a rien perdu de sa vigueur. Evoquant le cas d’une militante du FLN capturée mais non remise à ses services, il lâche : « Je l’aurais probablement exécutée ».

Interrogé sur les conditions de publication du livre, M. de Bartillat a estimé avoir fait son métier d’éditeur. Le patron des éditions Perrin a avoué avoir été « un petit peu troublé » à la lecture du manuscrit, avant de se laisser convaincre par un « document sans équivalent, tout à fait incroyable ». L’ouvrage a été réimprimé à plusieurs reprises, il a été vendu à 102 000 exemplaires et a rapporté environ 150 000 euros de droits d’auteur au général. « Si vous condamnez le général Aussaresses, vous condamnez la moitié de la France parce qu’à l’époque beaucoup de gens trouvaient, hélas, justifié d’éliminer des terroristes, a estimé M. Orban, le PDG de Plon. C’est une vérité crue sur l’histoire coloniale française qu’il faut regarder en face. »

« PERDRE SON ÂME »

Pour les parties civiles, au contraire, le livre de l’ancien officier ne fait que justifier les exactions commises par l’armée française. « Ce livre porte témoignage du cynisme des crimes jamais jugés et qui auraient dû l’être », a souligné Me Pierre Mairat, avocat du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP). Au nom de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, Me Guy Aurenche, lui, a déploré le manque de distance des éditeurs avec les faits de torture. Il aurait aimé un rappel de la condamnation de ces pratiques par le droit international. « La torture est l’acte le plus inhumain. Quand on le banalise, on en fait l’apologie », a affirmé Me Aurenche.

L’avocat de la Ligue des droits de l’homme, à l’origine de la procédure, s’est emporté contre le général Aussaresses. « Il dit que si c’était à refaire, il le referait, qu’on s’est sali les mains dans l’honneur, que c’était juste et bien de le faire, a fulminé Me Henri Leclerc. Si la démocratie ne veut pas perdre son âme, elle ne doit pas utiliser les armes de son adversaire. Justifier des actes comme ceux commis par Aussaresses, c’est ouvrir la porte à la barbarie. »

Frédéric Chambon