Le parquet demande la relaxe du « Monde » dans le procès sur la participation de M. Le Pen à la torture en Algérie

Le parquet demande la relaxe du « Monde » dans le procès sur la participation de M. Le Pen à la torture en Algérie

Le Monde, 18 mai 2003

Pour David Peyron, l’enquête, qui rassemblait cinq témoignages, « peut être qualifiée de sérieuse ». L’avocat du président du Front national accuse le journal de « manipulation ».
« Si vous me suivez, vous prononcerez la relaxe ». Vendredi 16 mai, tels ont été les derniers mots du représentant du ministère public, David Peyron, devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, lors du procès intenté au Monde par Jean-Marie Le Pen. Le président du Front national, qui n’était pas présent à l’audience, s’estimait diffamé par les articles de Florence Beaugé des 4 mai et 4 juin 2002, qui faisait état de témoignages relatant la participation du lieutenant Le Pen à la torture pendant la guerre d’Algérie. Le jeune député poujadiste qui s’était engagé volontairement en Algérie était resté trois mois, en pleine bataille d’Alger, chef de section au 1er RP, le régiment étranger de parachutistes.

David Peyron, qui a rappelé que cinq personnes, victimes ou témoins, avaient raconté au Monde des actes de torture mettant en cause Jean-Marie Le Pen, a d’abord rejeté l’argument de la défense selon lequel M. Le Pen ayant lui-même justifié la torture dans certaines circonstances, ne pouvait s’estimer diffamé. « La conception objective des faits diffamatoires doit être retenue ». Le procureur a ensuite estimé qu’il était légitime d’éclairer les électeurs sur la personnalité d’un candidat à l’Elysée avant le premier tour des élections présidentielles et le deuxième tour des législatives. « C’est une légitimité d’ordre démocratique » a-t-il ajouté, même si, « sur le plan du gentleman agreement », le premier article « aurait pu sortir plus tôt ». Pour David Peyron, les mots employés par le journal sont « abominables » mais « proportionnés à la vérité des faits décrits ».

« Il ne s’agit pas de dire si Jean-Marie Le Pen a torturé, mais si « Le Monde » dispose d’une enquête assez documentée pour le croire » a-t-il poursuivi. Les déclarations de M. Le Pen et les documents produits le permettent, a conclu le procureur. Un arrêt de la cour d’appel de Paris, en 2000, confirmé par la cour de cassation, avait déjà estimé que M. Vidal Naquet s’appuyait sur une « enquête sérieuse », pour évoquer le passé de « tortionnaire » de Jean-Marie Le Pen. Constatant que la journaliste du Monde « s’était transportée sur les lieux » et avait confronté les témoignages, le procureur a estimé qu’il s’agissait « d’une enquête pouvant être qualifiée de sérieuse ».

Me Wallerand de Saint-Just, conseil de Jean-Marie Le Pen, avait quant à lui prévenu : « J’ai assez de biscuits dans ma musette contre « Le Monde » pour démontrer que l’information a été dénaturée ». La date de parution des articles indique, selon lui, qu’ils ne visaient pas à informer les électeurs sur un candidat, mais à « manipuler » les faits. Il a contesté la vraisemblance des témoignages en s’appuyant sur l’impossibilité matérielle qu’aurait eue le lieutenant Le Pen de se trouver la même nuit dans différents lieux de la casbah. Revenant sur le « poignard » marqué au nom de Le Pen que Mohammed Cherif Moulay affirme avoir retrouvé après une nuit de torture, il a déclaré que ce témoignage avait déjà été invoqué dans une enquête de Libération de 1985 qui avait valu au quotidien et au Canard enchaîné d’être condamné pour diffamation. « Ne faut-il pas croire le général Bigeard, grand croix de la légion d’honneur? Faut-il plutôt croire Yacef Saadi (un des chefs du FLN) et les tortionnaires de l’époque? ».

Me Yves Baudelot, avocat du Monde, a cité des déclarations publiques de Jean-Marie Le Pen légitimant l’usage de la torture dans certaines circonstances, et d’autres où il a revendiqué, tout en contestant le mot « torture », avoir fait lui-même usage de « moyens illégaux », de « moyens exceptionnels », de « méthodes de contraintes ». Il a fait valoir la concordance et le recoupement des récits sur les exactions de Jean-Marie Le Pen, notamment dans la casbah, et invoqué les témoignages des généraux Massu et Aussaresses: ils confirment que le 1er REP a pu oeuvrer dans la casbah – bien que cela ne fût pas son secteur d’affectation et que M. Le Pen ait toujours nié s’y être rendu – car les régiments n’étaient pas cantonnés à leur secteur. Me Baudelot a enfin rappelé les décisions judiciaires qui, depuis le procès gagné par Jean-Marie Le Pen contre Libération et Le Canard enchaîné, ont reconnu le droit de dire que le président du FN avait pratiqué la torture en Algérie. « Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis 1985 », a conclu Me Baudelot. Jugement le 26 juin.

Marion Van Renterghem

 

 

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