L’affaire du poignard du lieutenant Le Pen en Algérie

L’affaire du poignard du lieutenant Le Pen en Algérie

Le Monde, 17 mai 2003

Le président du Front national a intenté au « Monde » un procès en diffamation sur sa participation à la torture pendant la guerre d’Algérie. Jeudi 15 mai, le poignard que le lieutenant Le Pen aurait oublié dans la casbah d’Alger après une séance de torture en 1957 a été produit à l’audience.

Le poignard. Ce fameux poignard que Mohammed Cherif Moulay raconte avoir découvert dans sa maison à Alger, le lendemain d’une nuit où il a vu surgir « une unité de soldats parachutistes conduite par le lieutenant Le Pen », a agité un moment la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, jeudi 15 mai, lors d’une première journée d’audience. Jean-Marie Le Pen y poursuit en diffamation Le Mondepour des articles parus les 4 mai et 4 juin 2002, avant le second tour de l’élection présidentielle et le premier tour des législatives. Ces articles font état de témoignages sur la participation du président du Front national à la torture en Algérie. A la barre, Mohammed Cherif Moulay a confirmé son récit publié dans Le Monde. Il a aujourd’hui 58 ans. Il en avait 12, le 2 mars 1957.

Cette nuit-là, selon Mohammed Cherif Moulay, une unité de parachutistes est arrivée dans sa maison, dans la casbah. Dans l’attestation écrite versée au dossier, il a tout consigné. « Ils sont arrivés par la terrasse et par la porte d’entrée, qu’ils ont défoncée à coups de pioche et de hache. Ils étaient dirigés par un homme blond, grand, fort, qui marchait au pas de course. Les autres l’appelaient « mon lieutenant ». J’ai su plus tard qu’il s’appelait Le Pen. »

Le père de Mohammed, Ahmed Moulay, était un haut responsable politico-militaire du Front de libération nationale (FLN), mais les paras cherchaient plutôt un de ses beaux-frères : le jeune Ahmed leur aurait dit qu’il n’était plus là. « Le lieutenant a fait un signe du doigt en le montrant aux paras. Mon père a été basculé du haut des escaliers et il a dégringolé jusqu’à la cour. »

La suite, Mohammed affirme l’avoir vue depuis l’entresol, où il se trouvait avec sa mère et ses frères et sœurs. Son père déshabillé, attaché aux piliers de la cour, torturé à l’eau savonneuse (administrée de force dans la bouche). Emmené ensuite dans son magasin, à côté, pour un supplice à l’électricité. « On ne voyait plus ce qui se passait, on n’entendait que les cris », se souvient Mohammed. Puis le silence, et une rafale de mitraillette. Le corps retrouvé un peu plus loin, le ventre gonflé d’eau, « la poitrine et le visage troués de balles, les commissures des lèvres tailladées ».

Le poignard, donc. Mohammed Cherif Moulay assure l’avoir trouvé le lendemain, dans « le couloir sombre qui menait à la cour », et l’avoir caché dans la boîte du compteur électrique. Il comptait le remettre au musée des Moudjahidine d’Alger. Sur le fourreau était écrit : « JM Le Pen 1er REP ». La présidente de la 17e chambre, Edith Dubreuil, a interrogé à ce sujet Florence Beaugé, auteur des articles incriminés. « Savez-vous ce qu’est devenu ce poignard ? » a demandé la présidente. « Oui, je l’ai vu », a répondu la journaliste. « A-t-il été remis au musée ? » « Non… Il est là. »

Murmures dans la salle. Me Yves Baudelot, avocat du Monde, a porté le poignard à la présidente. Me Wallerand de Saint-Just, pour Jean-Marie Le Pen, a examiné la pièce, un poignard du type de ceux des jeunesses hitlériennes, marqué au nom de Le Pen. « Autant charger la barque », a ironisé l’avocat.

A la barre, Florence Beaugé a expliqué n’avoir « jamais cherché ni voulu enquêter sur Jean-Marie Le Pen ». Ni même sur la guerre d’Algérie. Chargée de couvrir l’actualité algérienne, elle a dû se rendre à l’évidence : le passé surgissait, indissociable du présent. Et avec lui, des noms. Celui de Le Pen revenait sans cesse. Le jeune député poujadiste, engagé volontaire en Algérie, y avait laissé des souvenirs aussi « terribles » que son séjour a été bref (de janvier à fin mars 1957, où il fut décoré de la croix de la valeur militaire par le général Massu). Pourquoi ? s’est-elle demandé : « Parce qu’il était devenu un homme politique connu et que son nom était associé à une très grande violence. »

La journaliste a raconté comment, dès l’an 2000, son travail l’a conduite à recueillir les témoignages de victimes de la torture, puis de tortionnaires. Cela commence par le récit de Louisette Ighilahriz, torturée et violée au PC du général Massu. Viennent ensuite les révélations du général Massu sur la torture en Algérie, ses « regrets » que « les choses soient allées si loin » ; les dénégations du général Bigeard, qualifiant de « pur tissu de mensonge » le témoignage de Louisette Ighilahriz qu’avait validé Massu ; enfin les aveux du général Aussaresses, avant qu’il n’écrive son livre. Un nouveau contexte historique est créé. Où viennent s’inscrire de nombreux témoignages concordants – sans être identiques – sur le passé algérien de Jean-Marie Le Pen. Le Monde a rapporté le récit de cinq d’entre eux. Victimes ou témoins des exactions qu’aurait commises la section du lieutenant Le Pen, notamment cette nuit du 2 au 3 février 1957 dans la casbah. Florence Beaugé dit les avoir entendus plusieurs fois séparément. Deux d’entre eux sont venus témoigner à la barre, Mohammed Cherif Moulay et Abdelkader Ammour.

Jean-Marie Le Pen n’était pas présent jeudi à l’audience. Le tribunal a entendu son unique témoin, le général Louis Martin, qui était, au 1er régiment étranger de parachutistes (1er REP), capitaine de l’unité de Jean-Marie Le Pen. Il a affirmé que le comportement de son lieutenant, chef de section d’une compagnie d’appui chargée de l’exploitation du renseignement et des arrestations, avait « toujours été très militaire et très humain ». La torture a sans doute existé, a-t-il dit, « mais pas dans ma compagnie ».

« Je procédais moi-même à l’interrogatoire des détenus. J’étais le seul officier à le faire. Le lieutenant Le Pen n’a pas procédé au moindre interrogatoire », a précisé le général Martin. « Et les arrestations ? » a demandé la présidente. « Les chefs de section pouvaient avoir pour mission d’arrêter certains suspects, et mener une action psychologique vis-à-vis des détenus : les instruire au plan politique. -Jean-Marie Le Pen- prenait une dizaine de détenus à la fois. Il leur parlait amicalement, d’ailleurs. » Le poignard, à nouveau : le général juge cette histoire « ridicule » et « invraisemblable ». Il a examiné le poignard que lui montrait la présidente. « Ce n’est pas une arme militaire en service dans l’armée française, a-t-il conclu. Je trouve ça risible. »

Me de Saint-Just a rappelé que la casbah, haut lieu de la résistance du FLN et où sont situés les témoignages contre M. Le Pen, était le secteur du colonel Bigeard et non celui du 1er REP, affecté au centre d’Alger. Dans Le Monde, où il opposait son « démenti total et formel »aux témoignages publiés, M. Le Pen avait déclaré n’avoir jamais été à la casbah. Une attestation du général Aussaresses, versée au dossier, est plus nuancée. « Quand une mission de leur régiment débordait dans le secteur autre que le leur, écrit-il, ce n’était pas un problème mais une affaire de camaraderie. Les territoires affectés étaient perméables. On dépassait les vanités personnelles pour donner la priorité au rendement. Les officiers du 1er REP pouvaient donc aller dans la casbah. »

Le directeur de la rédaction du Monde, Edwy Plenel, a été entendu à son tour. Justifiant la publication de ces articles par le sérieux de l’enquête et « l’enjeu de mémoire », du point de vue de l’identité politique de Jean-Marie Le Pen, de l’histoire nationale, du rapport à l’humanité.

Il y eut aussi à l’audience deux témoins, deux des premiers à dénoncer dans le désert l’existence de la torture en Algérie. L’historien Pierre Vidal-Naquet et le journaliste Henri Alleg ont évoqué les exactions commises par le lieutenant Le Pen pendant la bataille d’Alger. Henri Alleg a rendu hommage au travail de Florence Beaugé, « non pas pour avoir découvert une vérité qui est connue », mais pour avoir montré aux Algériens que « tous les Français ne sont pas des Jean-Marie Le Pen, tous les Français n’admettent pas ce qui s’est passé dans leur pays et souhaitent pour les générations qui viennent une fraternité et une amitié qui n’auraient jamais dû disparaître ».

Suite et fin du procès vendredi 16 mai.

Marion Van Renterghem

 

 

 

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