17 Octobre 1961 à Paris : La formidable explosion de l’émigration invisible

17 Octobre 1961 à Paris : La formidable explosion de l’émigration invisible (1re partie)

El Watan, 16 octobre 2014

L’histoire de la journée du 17 Octobre 1961 est loin d’être écrite. Ce soir-là, les émigrés algériens ont écrit avec leur sang l’une des plus mémorables pages de leur histoire. En ce sens elle fut grandiose, de par le poids de la participation que l’émigration algérienne avait versé au combat algérien pour l’indépendance, mais elle fut aussi triste et tragique de par le lourd tribut qu’elle a dû payer et qui se chiffrait par centaines de morts et de blessés, des milliers d’arrestations et des centaines de disparus.

L’histoire des événements du 17 Octobre reste à ce jour parcellaire. Tant que les archives diverses et surtout policières n’ont pas été ouvertes aux historiens et que celles de la Fédération de France du FLN ne seront pas mises à la disposition des spécialistes, nous serons obligés de faire avec ce qu’on a : c’est-à-dire les comptes rendus de presse, les témoignages et quelques ouvrages qui traitent de la question.

Le thème que j’ai choisi d’aborder avec vous aujourd’hui se rapporte bien sûr à la manifestation du 17 Octobre 1961, mais aussi au choc, à la formidable explosion aussi réelle et concrète que symbolique qui s’est réalisée ce soir-là par l’entrée en scène surprenante et surtout inattendue de plus de 30 000 pour certains, voire 50 000 ou 60 000 Algériens, hommes, femmes et enfants qui ont investi Paris et occupé une vingtaine de boulevards, d’avenues et de rues des plus illustres de la capitale française pendant toute la soirée et une bonne partie de la nuit du 17 octobre, mais aussi pendant les journées des 18 et 19 octobre.

Cette émergence explosive sur la scène sociale et politique ne restera pas sans conséquences politiques sur les Français, citoyens, associations et partis, ainsi que sur le gouvernement. On peut se demander tout d’abord qui étaient tous ces acteurs de la manifestation, intrus aux yeux de beaucoup de Français, et d’où venaient-ils. Faisons ensemble un rapide tour d’horizon.

– Les acteurs du drame : émigrés et ghettos

Qui sont-ils et d’où sortent-ils, ces émigrés émergeant d’espaces inconnus et jusqu’alors obscurs ? La présence des émigrés algériens en France est bien sûr ancienne. Mais pour de nombreux Français il y avait presque toujours coexistence, mais souvent ignorance. Au sein de la société française, les étrangers étaient la plupart du temps invisibles et occupaient des espaces inconnus de beaucoup de métropolitains. Sur les lieux de travail, les Français les côtoyaient certes, mais les rapports étaient très réduits. Dans les espaces sociaux, il n’y eut en vérité aucune politique d’accueil, ni de la part du gouvernement ni de celle du patronat. La construction de logements sociaux ou collectifs ne fut l’apanage ni des autorités ni de celles d’initiatives privées et les logements individuels furent encore d’une extrême rareté.

Et pour savoir de qui on parle et sans entrer dans les détails statistiques de cette communauté, on peut dire d’emblée que leur évaluation normative a toujours été difficile. De la Première Guerre mondiale au Front populaire, leur chiffre a évolué progressivement, s’élargissant au cours du deuxième conflit mondial et se voyant pratiquement triplé peu avant l’indépendance de l’Algérie. Durant sa première phase, l’évaluation globale de cette émigration a pu réunir une majorité d’auteurs autour des chiffres de 100 000 à 120 000 Algériens présents sur le sol métropolitain. Mais rapidement, dès le centenaire de la conquête et surtout après le Front populaire, cette population dépassa largement les 130 000 émigrés.

A partir des années 1944, elle connaît une croissance soutenue et régulière. En 1954 ils sont déjà 212 000 Algériens. L’émigration algérienne commence à s’orienter vers une situation plus durable et à avoir un caractère plus massif qui se développa même après 1962. Ainsi, à la veille de l’indépendance algérienne, son chiffre passe à 350 000 personnes, dont 202 000 Algériens actifs, faisant ainsi de l’émigration algérienne, la composante de tête parmi les autres groupes d’étrangers. Cette dernière ne se remarquait pas seulement par son volume, mais elle se distinguait aussi par sa composante.

– Composition de l’émigration algérienne

A la différence des autres émigrations étrangères en France, l’algérienne avait des traits bien singuliers. Ses premières strates sont surtout formées de célibataires, hommes venus seuls. Cependant la plupart étaient investis d’une lourde responsabilité et fortement attachés au milieu paysan d’origine. C’était des sortes de «délégués familiaux» choisis par le «conseil de famille» et dont le but était de sortir la famille de l’atroce misère due à la colonisation et de libérer la «terre ancestrale» des mains des créanciers rapaces, suite aux expropriations et autres spoliations coloniales.

Ces premières stratifications ont constitué le plus grand nombre. Ils avaient déjà tout perdu ou presque, ils n’avaient plus rien à perdre et étaient donc prêts à tout pour tenir leur revanche sur les colons et la métropole. Mais du point de vue structurel, à partir de 1949, la structure de l’émigration algérienne va changer et va contribuer ainsi à réunir les facteurs de sa propre reproduction, c’est-à-dire qu’elle va s’élargir aux femmes, épouses et enfants : on parle alors du début de l’émigration familiale. Les chiffres sont ici plus difficiles à trouver.

Nous pouvons quand même les évaluer dès 1949, puis de 1954 à 1962 à près de 2000 familles, voire légèrement plus. Remarquons ici que jusqu’à 1962, peu d’auteurs ont parlé des enfants de l’émigration, ce qui entraîne que les principaux acteurs des manifestations sanglantes de Paris étaient majoritairement des hommes, avec des femmes et des épouses associées à l’événement, mais en nombre moins important. Cette représentation sociologique n’excluait pas une présence variée de manifestants issus des différentes catégories professionnelles composant la communauté algérienne en exil.

– Répartition professionnelle

Les Algériens étaient présents en nombre appréciable dans différents secteurs industriels. Le bâtiment et les travaux publics en absorbaient beaucoup ainsi que les industries chimiques, mécaniques et électriques. Le reste se répartissait dans les industries textiles, dans le secteur de la métallurgie et une proportion non négligeable dans les services. Sur ces questions, le lecteur pourra puiser de plus amples informations dans notre ouvrage(1) pour une analyse en profondeur.

Il faut noter que la plupart des éléments formant cette émigration algérienne restent majoritairement des ouvriers. Beaucoup d’exilés sont restés manœuvres, un pourcentage moins important était constitué d’ouvriers qualifiés ou spécialisés, tandis qu’au sommet de la pyramide, les techniciens et les postes moyens et supérieurs, toutes branches confondues, représentaient une faible proportion. Au sein de cette communauté des catégories plus aisées ont vu le jour : des colporteurs d’abord, puis de plus en plus de commerçants.

Enfin, à côté de ces catégories aisées, une petite minorité d’étudiants s’est constituée, formant ainsi une émigration de luxe. Parmi les acteurs du drame d’Octobre 1961, nous retrouvons fidèlement reproduit ce schéma de la pyramide. Les catégories inférieures constituant la base ouvrière de la communauté algérienne étaient fortement mobilisées en région parisienne, avec aussi de nombreux commerçants.

Cependant, les ouvrages consultés, pas plus que les témoignages de Omar Boudaoud et de Ali Haroun n’évoquent pas la présence des étudiants algériens, ni en tant qu’individus ni sous la forme d’une action de leur organisation estudiantine, à l’exclusion des intellectuels membres de l’organisation du FLN. Il faut dire que le regroupement ethnique et familial, villageois et régional facilitait au FLN l’accès à ces espaces particuliers et le recours à la propagande dans la langue des originaires des différents «douars ». Abandonnés de tous, institutions étatiques et organisations patronales en tête, ils vont se regrouper dans des espaces d’habitations communautaires aux allures de ghettos, plus connus sous les appellations «Café-Hôtel-Garni».

Livrés à eux-mêmes, c’est dans cet espace spécifique qu’est le «Café-Hôtel-Garni» ou «l’hôtel meublé», par abréviation le «meublé», que le plus souvent ces «délégués familiaux», presque tous célibataires, vont élire domicile. Quelques rares auteurs, comme Jean Jacques Rager, avaient bien signalé les multiples dangers et maladies dont les ouvriers émigrés étaient devenus la proie et qui étaient bel et bien le produit des lamentables conditions de vie qui leur étaient réservées en métropole. La meilleure année aurait été la lutte contre ces taudis, mais aucune action préventive ne fut menée, souligne encore J. J. Rager.

Cependant, ni les bonnes intentions gouvernementales exprimées çà et là, ni les projets de mise en place d’infrastructures d’accueil pour les Algériens ne se concrétisèrent, faute d’argent et de volonté. Et cet aspect avait largement duré, de la Première Guerre mondiale à la post-indépendance. Pour mémoire, les premiers arrivants, appelés en France pour les besoins de la guerre et de l’économie française ne trouvèrent aucune structure d’accueil. Durant cette première phase, la majorité de ces «isolés» avaient été pris en charge par les structures de l’armée.

Les besoins de reconstruction d’après-guerre, toutes deux confondues, ne semblent pas avoir décidé l’Etat ou le patronat français à offrir des structures adéquates pour loger les «nouveaux sidi» à Paris ou en Provence. Bien après l’armistice de 1945 et le 1er Novembre 1954, donc assez tardivement, le concept de «foyer pour émigrés» va se frayer timidement une place dans les décors français ouvriers. Ces lentes expériences culmineront dans la création de «foyers Sonacotra» peu avant l’indépendance et seront d’ailleurs fortement surveillés par l’administration. Ainsi donc, les espaces qui ont fourni le gros des troupes des insurgés du 17 Octobre 1961 à Paris, pour insalubres qu’on les ait jugés, furent pourtant les seuls «flots» qui abritèrent leurs joies, leurs peines et leurs rancœurs et qui leur donnèrent un peu de chaleur en les retrempant dans l’ambiance du bled.

Hôtel-Café-Garni furent et restèrent un seul et même espace. Dans la vie sociale des Algériens émigrés, un rôle d’une importance extrême sera joué par ce dernier. Pour en dire quelques mots au lecteur non initié, ce lieu collectif remplissait plusieurs fonctions dont celles de la restauration, d’habitation et de loisirs : boîte postale, transit, rencontres, échange et délassement le spécifiaient souvent. Du coup la vie des émigrés algériens s’insérait dans un circuit très court : travail, transport, «meublé». Leur vie dans ce cadre trop étroit se déroulait dans des sortes d’isolats, de «lofts» pour utiliser un jargon plus actuel, qui les maintenaient souvent coupés de l’extérieur et de la vie française. Hormis pour quelques achats et autres courses et de temps à autre quelques balades qui les poussaient dans des «quartiers arabes» à forte concentration d’émigrés type Barbès, ils ne quittaient guère, en réalité, le circuit tracé évoqué plus haut.

La description du «bastion migratoire», la plus saisissante nous est faite par Jean Morizot «Le café, le garni, l’hôtel ont joué un rôle essentiel dans la vie de tous les migrants», écrit-il. «Ceux d’Algérie ne partaient qu’après avoir noté l’adresse, ou les adresses, des établissements tenus par les gens de leur village, c’est là qu’ils se dirigeaient dès leur arrivée, qu’ils obtenaient crédit, qu’ils se logeaient et se nourrissaient au moins provisoirement. C’est là qu’ils étaient aussitôt mis au courant des possibilités d’emploi et qu’ils étaient aidés dans leurs premières démarches. C’est là enfin, qu’ils se retrouvaient, qu’ils échangeaient les nouvelles du pays, qu’ils se réconfortaient en cas de besoin, et que s’exprimait de toute manière leur esprit d’entraide» (2).

Le Café-Hôtel-Garni se présentera comme un lieu d’action politique, tant pour la propagande et la sensibilisation que pour l’organisation et la mobilisation des «frères algériens émigrés», pour les militants de la Fédération de France du F.L.N. Contrairement aux partis politiques français dont les militants se plaignaient de «l’hermétisme» du milieu émigré algérien, les partisans du FLN, à la suite de ceux de l’ENA et du PPA surent s’adapter aux particularités de ces communautés. Ainsi le Café-Hôtel-Garni n’aura pas exclusivement la particularité nationale, mais il sera fidèle à sa matrice originelle, il aura souvent un caractère ethnique, villageois, local et régional.

Selon Louis Milliot, «on trouvait le café des gens du Guergour, celui de Tigzirt, ou encore celui de Mekla»(3) et la propagande et les discours du FLN se feront en kabyle, en arabe ou en chaouia, selon les cas. Ainsi donc, Paris est à l’image de ce que Mlle Marty avait observé pour l’émigration antérieure des Algériens à Tunis. On retrouve le Café des Kabyles, celui des Khenchelois, le souk des Touati, etc. «Le café, écrit-elle, c’est à la fois le souk, la djemâa, le village».(4) Lieu de regroupement, cet espace est aussi un lieu de relais indispensable.

Pour les militants FLN, il sert aussi d’excellente «boîte postale». A l’Hôtel-Café-Garni, les émigrés, fuyant les endroits où se manifeste un certain «ethos de classe», comme dirait Pierre Bourdieu, les émigrés se sentaient entre eux, souvent chez eux. Venant souvent d’un même douar, confrontés au même sort, brimés par le même code de l’indigénat, le racisme et la xénophobie qu’ils rencontraient sur les lieux de travail, dans la rue et le quartier, ces émigrés d’Algérie vont éprouver le même sentiment, le même élan de solidarité et d’appartenance à la même communauté nationale. De nombreux auteurs parlant de leur mode de vie et de ces bidonvilles vont parler de ghettos. Et les dures conditions de vie du ghetto vont pousser ces milliers d’Algériens à se libérer.

D’autant que, selon Gilbert Meynier, «Tous les documents de la Fédération de France consultés font état d’un redoublement de la répression pendant la dernière année de la guerre».(5) Et différents types et formes de répression subies par l’émigration algérienne, surtout depuis le début de la guerre et particulièrement depuis les attentats organisés par le FLN en France, vont encore accentuer la pression sur les habitants des ghettos. C’est ainsi que Gilbert Meynier note encore dans ce même ouvrage que «par ailleurs, la manifestation était ardemment demandée par la base de l’émigration, sous pression depuis sept ans, vivant dans un ghetto, subissant continuellement brimades et· humiliations de la part de la police française et des supplétifs (harkis)». (A suivre)

Kamel Bouguessa


17 Octobre 1961 à Paris : La formidable explosion de l’émigration invisible (2e partie)

El Watan, 18 octobre 2014

Faut-il faire remarquer encore, si besoin est, que le monde des ghettos est resté largement méconnu, non seulement par l’opinion mais aussi pas les spécialistes. Cinq ans après les événements du 17 Octobre, un recensement concernant les bidonvilles n’arrive à présenter qu’une évaluation provisoire et incomplète selon ses auteurs.

Ce qu’on appelle les «micro-bidonvilles» (de moins de 30 personnes) ont été exclus du recensement réalisé en 1966 et les chiffres les concernant s’en sont trouvés amoindris. «Pour 75 346 personnes habitants dans les bidonvilles français, 62,1 % résidaient dans la région parisienne, c’est-à-dire 46 827 individus, ce qui représente 119 bidonvilles pour 255 sur tout le territoire.»(1)
Pour la région parisienne qui regroupe près de la moitié des émigrés algériens, voici, par ordre d’importance, les bidonvilles les plus importants :

-Champigny 14 025 habitants (premier bidonville de France)
– Nanterre 9737 habitants
– Saint Denis 4803 habitants
– La Courneuve 2355 habitants
– Genevilliers 2292 habitants.

Un auteur tunisien note dans son ouvrage sur l’émigration maghrébine que 55% des populations des bidonvilles sont constitués par des célibataires ou isolés, et ce, pour la région parisienne, tandis que dans le reste de la France les familles sont plus représentatives et constituent 75% de la population.(2) Et pour avoir une idée comparative sur les habitants des bidonvilles, notons que les Nord-Africains venaient en tête puisqu’ils étaient 20436 en région parisienne devant 116 Français et 15 311 Portugais.

Dans les bidonvilles de toute la France les Maghrébins étaient 31 791 devant 5 907 Français et 15 540 Portugais, représentant ainsi en pourcentage de la population des bidonvilles 42,1% de Nord-Africains, 7,8% de Français et 20,6% de Portugais. C’est dire que les Maghrébins étaient les plus nombreux et que les Algériens représentaient le plus grand nombre. On peut donc dire que le logement social des émigrés avant 1962 était plutôt sommaire, le plus souvent en «meublé».

Quelquefois en logement individuel, mais il s’agit surtout de structures désertées par les Français et bien des fois ne correspondant pas au minimum d’hygiène et de fonctionnalité requis — les HLM qui datent de 1959 ne profiteront que bien plus tardivement à l’émigration familiale des étrangers — Au 31 décembre 1967, six ans après les événements d’octobre, il n’y avait que 200 logements HLM ou à normes HLM auxquels ont accédé ces étrangers d’une manière globale. Quant aux foyers «de promotion», plus connus sous le nom de «foyers Sonacotra», leur construction et la gestion des foyers hôtels sur l’ensemble de la France ne date que de 1957. Au moment des événements d’Octobre 1961, les Algériens qui ont pu y accéder était insignifiants.

Enfin, il y avait des «foyers économiques» à équipement sommaire et collectif réalisés à partir de rénovation d’immeubles anciens ou d’aménagement d’ateliers ou d’entrepôts et qui se prêtaient beaucoup plus aux opérations d’urgence et avaient donc un caractère provisoire. C’est dire qu’en comparaison avec le Café-Hôtel-Garni, les ghettos et les logements insalubres étaient beaucoup plus le lot commun de la plupart des émigrés algériens avant l’indépendance.

Et le poids sociologique de l’émigration algérienne était d’une telle importance qu’on estimait à cette époque que un Algérien sur sept s’emploie en métropole et qu’un Algérien sur quatre y aura vécu. Le «ghetto» et ces centaines de Café-Hôtel-Garni et autres «meublés» ont pu ainsi constituer un espace sordide d’accueil, un bastion de l’ombre où tant de frustrations, de révoltes contenues, de répression et de brimades au quotidien et d’exclusion ont été accumulées qu’elles ne demandaient qu’à s’exprimer.

Cette sorte de «bombe sociale» était, à la veille des événements d’Octobre 1961, toute prête à exploser. Son déclenchement sera offert par les manifestations des 17, 18 et 19 octobre que la Fédération de France du FLN sera appelée à organiser à Paris, pour répondre aux mesures répressives prises par le préfet Maurice Papon.

Le couvre-feu du 6 octobre 1961 : une interdiction provocatrice

Il s’agit bien sûr du prétexte ou du moyen utilisé par le préfet de Paris, pour porter un coup aux activités du FLN à Paris. C’est l’élément apparent. Le 6 octobre, le cabinet du préfet publie le communiqué suivant : «Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d’être décidées par la préfecture de police. En vue d’en faciliter l’exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne. et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin.

Ceux qui, par leur travail, seraient dans la nécessité de circuler pendant ces heures, pourront demander au secteur d’assistance technique de leur quartier ou de leur circonscription une attestation qui leur sera accordée, après justification de leur requête. D’autre part, il a été constaté que les attentats sont la plupart, du temps le fait de trois ou quatre, hommes. En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le préfet a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d’Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures.»

C’était une véritable déclaration de guerre à toute la communauté algérienne

L’analyse du comité fédéraI de la Fédération de France du FLN ne se trompe pas sur les véritables intentions du sinistre Papon et de son ministre de l’Intérieur, Roger Frey. Ali Haroun, dans son livre sur la 7e Wilaya, nous précise que la région parisienne est spécialement visée. Roger Frey, selon Haroun, avoue le 13 octobre que les mesures prises doivent «ébranler l’organisation rebelle et arriver peu à peu à la démanteler». Et il ajoute : «L’institution d’un couvre-feu spécial pour les Algériens, malgré sa formulation de ‘conseil’, se traduit en un texte d’exception qui aggrave de façon dramatique et insupportable la situation des travailleurs Algériens.»

Les soumettant à un régime discriminatoire de caractère raciste, il empêche un grand nombre d’entre eux de prendre leur repas du soir, leur interdit les emplois qui les feraient circuler hors des heures permises et les livre encore plus complètement aux visites domiciliaires aux rafles des policiers, lesquels d’ailleurs déchirent sans les tire, les «autorisations de circuler après 20 heures» délivrées par les employeurs et visées par la préfecture». L’auteur s’appuyant ici sur une brochure éditée par le GPRA en décembre 1961 et intitulée Les Manifestations algériennes d’Octobre et la répression colonialiste en France. En réalité si le texte du communiqué devait être appliqué il aurait sûrement conduit à la «décapitation» de l’organisation FLN en région parisienne.

Les instances de la Fédération de France n’avaient pas beaucoup de temps pour réagit. Ali Haroun rapporte dans son ouvrage les réunions du Comité fédéral avec une pression formidable des militants de base et des chefs de wilayas réclamant des directives précises sur la manière de s’opposer au couvre-feu. Lors des réunions du 7 octobre et du 10, le Comité fédéral peaufine un projet de réaction en trois phases :

1/ Une manifestation pacifique pour le 14 octobre qui sera reportée pour la soirée du 17 octobre 1961.
2/ Une grève des commerçants algériens pour le 18 octobre.
3/ Une manifestation des femmes et des enfants «par un défilé identique» ou devant les lieux d’internements ou de détention de leurs époux, parents et autres algériens à partir des 18 et 19 octobre.

La manifestation du 17 octobre et son organisation

Selon le comité fédéral version Ali Haroun, on s’attendait à une réaction fort brutale. C’est pourquoi, le port des armes fut totalement interdit et l’on insista partout sur le caractère pacifique de la manifestation. La crainte du choc avait décidé ses organisateurs à faire appel aux femmes et aux enfants. Cela pouvait être autant un signe de bonne foi qu’une précaution organique.

Des colonnes d’Algériens investissent Paris et ses Boulevards

C’est donc dans la soirée du 17 Octobre que des milliers d’algériens vont déferler des différentes banlieues parisiennes pour investir Paris. Bien encadrés, disciplinés, en rang, les Algériens entrent dans Paris en colonnes impressionnantes. Certains témoignages nous en donnent une description poignante : «A l’heure où sous la pluie, le pavé noirci reflète les enseignes au néon, écrit un témoin, à l’heure où Paris fait la queue à la porte des cinémas, où Paris pousse la porte des restaurants, où Paris ouvre des huîtres, au moment où Paris commence à s’amuser, ils vont surgir de partout, à l’Etoile et à Bonne nouvelle, à l’Opéra et à la Concorde, sur les avenues et sur les boulevards, aux portes de la ville, au pont de Neuilly. Ces portes que Paris leur fermait, 20,30, 60 000 Algériens les ont franchies sans bruit. »

A 20 heures, cette heure où le préfet de police prétendait les consigner dans leurs ‘‘ghettos’’, les travailleurs algériens de la région parisienne ont entrepris une longue marche silencieuse à travers les artères de la capitale». (1) Et Ali Haroun, d’enchaîner : «Avec stupeur, parfois avec inquiétude, les Parisiens ont brusquement découvert l’existence de ces hommes. Et ce fut une révélation des manifestants résolus, calmes, parfaitement maîtres d’eux-mêmes, disciplinés et qui déferlaient dans les rues en vagues puissantes. irrésistibles» (1).

Le quotidien Paris-Jour du mercredi 18 octobre 1961 écrit : «C’est inoui (…) ils ont pu défiler en plein cœur de la capitale et en franchir les portes par groupes importants (…) en narguant ouvertement les pouvoirs publics.» Henri Pignolet et Michel Croce-Spinelli, reporters à France-Soir témoignent : «De nouvelles colonnes de musulmans descendent de Montmartre. Maintenant tout converge à Richelieu-Drouot (…). Pendant ce défilé sur les boulevards, les chefs de la manifestation semblent avoir voulu éviter toute violenc.e» Le service d’ordre du FLN va même jusqu’à conseiller «en passant devant les cafés, (…) aux débitants de reculer les terrasses (et) disent de ne pas s’affoler» ? Le même journal France-Soir du lendemain 20 octobre, publie un autre article sous la plume de Jean Femiot : «On a dû constater, que les musulmans respectaient les consignes très strictes de calme.»(3)

Si ces «vagues déferlantes» de centaines, de milliers d’Algériens vont avoir un effet glacial pour beaucoup de Français, le niveau de discipline et d’organisation vont impressionner plus d’un. Dans un reportage du journal L’Express, Jean Cau constate et provoque : «Oui, Parisiens, ces milliers de loqueteux, de sous-hommes, de bicots, de ratons, etc. que vous avez vu défiler sont ‘‘organisés’’. Etonnez-vous : organisés et mieux que n’importe lequel de vos vénérables partis et mieux que votre police et mieux que votre armée.»(4) Les Français ce soir-là étaient aux premières loges.

Mais ce n’était plus du cinéma : «Aux alentours de l’Opéra, sur les grands boulevards, vers la place de la République, au Quartier latin, des milliers de Français sont témoins.» Plus de distance ou de médias intermédiaires : «La réalité est là, sur les trottoirs et au milieu de la chaussée. Difficile dans ces conditions de la cacher.» Les journalistes même les plus à droite et les plus proches des thèses officielles «racontent ce qu’ils ont vu et sont les interprètes de l’indignation suscitée par la férocité de l’intervention».(5)

Itinéraires et Slogans

Sur la question des itinéraires, la réponse est difficile. Le livre de Ali Haroun ne vous livre ni un plan clair ni les itinéraires précis de la manifestation. Sans doute l’intervention rapide de la police française, l’installation des barrages et la fermeture des bouches de métro ont dû perturber sérieusement le schéma de bataille prévu.

Mais selon les différents témoignages, il semble que le but des acteurs algériens était d’investir une série de points d’aboutissement comme les grandes places de Paris, l’Opéra, le Quartier latin, le Trocadéro, Bonne Nouvelle, etc. et de défiler pacifiquement à travers les grands boulevards. Il reste aux chercheurs d’approfondir ce point sur la base des archives. En réalité nous avons a peu près trois versions :

• La première, selon nombre de témoignages, affirme que la manifestation est silencieuse.
Jean Ferniot dans France Soir du 20 octobre 1961 soutient qu’elle fut calme et que «le seul cri, qui ne peut être considéré comme séditieux depuis qu’il fut lancé par le général de Gaulle, était celui d’’’Algérie algérienne’’». D’autres témoignages soutiennent la même position avec en plus le tapement des mains et l’entonnement de champs patriotiques.

• Une autre version des témoignages, la deuxième, cite quatre slogans inscrits sur des pancartes : «Pas de couvre-feu» ; «Libérez Ben Bella» ; «Algérie algérienne» et enfin «Paix – Négociations».

• La troisième version nous vient de Gilbert Meynier dans son livre Histoire intérieure du FLN : «Les slogans des pancartes furent soigneusement étudiés et prescrits aux manifestants : ‘A bas les mesures racistes !’ ; ‘Régime politique pour nos frères et sœurs’ ; ‘Libérez nos ministres’ ; ‘A bas les internements’ et enfin ‘Négociations immédiates avec le GPRA !’» Selon ce même auteur : «Aucun autre slogan ne fut autorisé. Même les youyous des femmes ne furent autorisés que devant les prisons.»(6)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les deux versions sont presque totalement différentes. On peut assimiler le deuxième slogan (Libérez Ben Bella) au troisième de la version Meynier («Libérez nos ministres»), mais à l’exception de la dernière (quatrième slogan de la version Meynier) toutes les autres sont différentes. Ce qui est quand même étonnant. Un traitement comparatif des documents iconographiques de la manifestation pourrait nous éclairer et nous permettre d’être plus précis. Il reste quand même un dernier slogan d’importance qu’on retrouve dans les deux versions et qui fait consensus : c’est l’appel à des négociations avec le GPRA.

Est-il encore trop tôt pour parler de précipitation ou d’une manœuvre politique habile mais coûteuse, dont le but était de faire de cette manifestation politique une formidable pression de la rue et de l’opinion publique pour relancer les négociations interrompues entre le gouvernement français et le FLN.

L’avenir sûrement nous le dira. «En attendant l’éventuelle générosité des archives et leur éloquence, on peut souligner sur ce point que Ali Haroun, qui consacre 12 pages à ces événements, n’évoque pas ces questions. Plus important encore, la parole restera au terrain. Le contact entre les manifestants et les forces de l’ordre sera un choc explosif et les violences à l’égard des Algériens atteindront un niveau inégalable.» (A suivre)
Kamel Bouguessa

 


17 Octobre 1961 à Paris : La formidable explosion de l’émigration invisible (3e partie et fin)

El Watan, 19 octobre 2014

Exactions, chocs et violences coloniales : des crimes contre l’humanité. Sur ce volet, les révélations les plus terribles nous parviennent de la déclaration d’un groupe de policiers républicains dont le document est envoyé au président de la République, au ministre de l’Intérieur et aux membres du gouvernement, aux élus députés et sénateurs, à la presse ainsi qu’aux personnalités politiques, syndicales et religieuses. Il est accablant.

Il dénonce les assassinats organisés de dizaines et de centaines de manifestants arrêtés. Le scénario est horrible et se déroule selon un plan bien étudié : d’abord les arrestations, puis les évacuations avec des centaines de camions, ensuite le parcage et le tri, le tout sous un matraquage et des ratonnades sanglantes, enfin les liquidations par balles, ou par jet dans la seine et tout au bout, les disparitions. Voyons donc le déroulement de ces différentes étapes.

Les arrestations

Les témoins sont unanimes. Les arrestations se font par centaines. Bientôt par milliers. Le reporter de France Soir atteste : «Sur les boulevards, les Parisiens sortant du cinéma regardaient avec stupeur l’apparition inattendue de musulmans brandissant des écharpes vert et blanc aux couleurs du FLN, tapant des mains et scandant ‘‘Algérie algérienne’’ et ‘‘Libérez Ben Bella’’. Là aussi, plusieurs centaines de musulmans sont arrêtés et regroupés dans la cour de l’Opéra et sur le terre-plein du métro.

Des camions les évacuent peu à peu vers Vincennes. Vers 21h15, 2000 auront été ainsi évacués. Mais le nombre de manifestants croît sans cesse (…). De nouvelles colonnes descendent de Montmartre. Maintenant tout converge à Richelieu Drouot. On entend des sirènes de motards ouvrant 1a voie aux convois de cars qui emmènent par centaines, par milliers, les manifestants appréhendés.» Ce qui a caractérisé les arrestations du 17 Octobre, c’est qu’elles ont été plus que musclées, elle étaient sanglantes. Témoignages et témoins concordent pour dire qu’elles étaient indissociablement accompagnées de violences extrêmes.

Dans le rapport des policiers républicains on note parmi les exactions commises : «A Saint-Denis, les Algériens ramassés au cours des rafles sont systématiquement brutalisés dans les locaux du commissariat.» Le ramassage est systématique : «Dès 20 heures, place de l’Opéra, les forces de police, massées au débouchés du métro, arrêtent sous la menace des mitraillettes de nombreux Algériens, qui les mains sur la tête, sont alignés le long des fourgons cellulaires.» Et encore : «A l’Etoile, dans des enclos faits sur les trottoirs avec des barrières métalliques utilisées pour les cérémonies, des milliers d’hommes sont étroitement serrés les uns contre les autres, visages baissés, mains sur la nuque … les coups pleuvent.

Aucun Algérien ne riposte.»(1) Avenue Mac Mahon, Avenue Hoche, aux Ternes, rue de Courcelles, dans d’autres rues et ruelles, des files interminables d’Algériens «sont là, nez au mur, dos à la pluie, attendant sous la menace des mitraillettes». Ailleurs encore, au Quartier latin, «une colonne descend boulevard du Palais, elle semble interminable … une première charge de police a eu lieu à l’angle du boulevard du Palais et du quai des Marchés-Neufs, Les gardiens de la paix frappent à coups de bâtons blancs, de crosses de mitraillettes. Une seconde charge a eu lieu devant le café le Terminus, boulevard Saint Michel à 20h30. Les vitres éclatèrent sous la poussée massive des Algériens tassés et frappés à coups redoublés».(2)

Résultat de l’attitude de ces policiers pleins de haine, comme le constate la presse : «Bientôt les cars de police sont pleins de victimes saignantes et gémissantes, des bras et des jambes évanouis pendent par les fenêtres.» C’est encore le rapport des policiers républicains qui résume le mieux cette tragédie: «Parmi les milliers d’Algériens emmenés au parc des Expositions de la porte de Versailles, des dizaines ont été tués à coups de crosse et de manches de pioche par enfoncement du crâne, éclatement de la rate ou du foie. Brisure des membres». Leurs corps furent piétinés sous le regard bienveillant de M’Paris, contrôleur général. D’autres eurent les doigts arrachés par. Les membres du service d’ordre, policiers et gendarmes mobiles, qui étaient cyniquement intitulés «comité d’accueil .» Et quel accueil de la part des forces de l’ordre républicain !…

Le même document nous révèle d’autres atrocités : «Dans le XVIIIe, des membres des brigades spéciales du troisième district se sont livrés à d’horribles tortures. Les Algériens ont été aspergés d’essence et brûlés ‘‘par morceaux’’. Pendant qu’une partie du corps se consumait les vandales en arrosaient une autre et l’incendiaient.» Ces pratiques n’avaient rien à envier aux méthodes nazies. D’autre exactions et méthodes furent aussi employées. «A l’une des extrémités du pont de Neuilly, des groupes de gardiens de la paix, de l’autre des CRS, opéraient lentement leur jonction. Tous les Algériens pris dans cet immense piège étaient assommés et précipités systématiquement dans la Seine. Il y a eu une bonne centaine à subir ce traitement».

Les auteurs du rapport ajoutent: «Ces mêmes méthodes furent employées au pont Saint-Michel. Les corps des victimes commencent à remonter à la surface journellement et portent des traces de coups et de strangulation.» Dans France Soir du 27 octobre 1961, Jean Louis Quenensein, journaliste, atteste : «Il était 23h près du pont du Château. Une trentaine d’Algériens sont ramassés. Roués de coups, ils sont jetés dans la Seine du haut du pont par les policiers. Une quinzaine d’entre eux ont coulé … D’autres essaient de regagner le bord. Mais les agents leur tiraient dessus.» Les tueries ont emprunté aussi d’autres voies comme les liquidations par balles ou les fusillades. A Noisy le Sec, par exemple, un policier ne se gêne pas pour tirer avec son 7.65mm à l’intérieur du car de police.

Des journalistes de tous bords racontent également que l’initiative des violences est venue du camp des «forces de l’ordre». Jacques Derogy, dans L’Express du 19 octobre 1961 témoigne : «Un premier choc s’est produit au pont de Neuilly, où les harkis attendaient une immense colonne descendue de Nanterre et de Puteaux. Un harki tira une rafale de mitraillette tuant un garçon de 15 ans. Une fusillade s’ensuivit pendant une demi-heure. Après la bataille, la chaussée de l’avenue du général De Gaulle était jonchée de débris de toutes sortes, de landaus d’enfants renversés, de souliers de femmes, de grandes traînées de sang.»(3) «A la station de métro Austerlitz, le sang coulait à flots, des lambeaux humains jonchaient les marches d’escalier».

Les femmes et les enfants ne furent pas épargnés. Jean Cau dans un premier reportage publié dans L’Express du 26 octobre sous le titre «Un voyage chez les ratons», au plus profond des bidonvilles, rapporte comment une famille a vu tous ses membres matraqués, la mère couchée sur son fils cadet dès qu’elle a entendu les mitraillettes, son jeune garçon de 14 ans arrêté et son fils aîné embarqué, un bébé décollé de son dos et piétiné et un tabassage en règle dans le commissariat où elle entend un policier, dans une ambiance hystérique, qui dit à ses collègues : «Y en a déjà six de crevés.»(4) En conclusion de tous ces massacres je voudrais retenir ces phrases des policiers républicains : «Les exactions des harkis, des brigades spéciales des districts, de la brigade des agressions et violences ne sont plus des secrets.» Les quelques informations rapportées par les journaux ne sont rien au regard de la vérité.

Les réactions françaises

Plusieurs réactions à ces manifestations se sont fait connaître tant au niveau de l’opinion publique, que .. des journalistes ou des hommes politiques ainsi qu’au niveau des partis et des associations. Nous en citerons quelques unes des plus caractéristiques en guise d’échantillon. Un grand nombre de journaux publient des lettres de lecteurs bouleversés par ce qu’ils ont vu ou appris. Journaux de droite ou de gauche reprennent des témoignages poignants. De L’Express au Figaro, de France-Soir au Monde, le choc est unanimement partagé.

Ces événements ont souvent eu la première page de l’actualité, comme ce titre du journal L’Humanité du 7 novembre 1961 : «Soixante cadavres d’Algériens, noyés ou assassinés retrouvés en un mois à Paris. Une information judiciaire est ouverte.» Différents journaux reprennent certaines revendications de l’opinion publique, comme le souligne ce journaliste : «Dans les innombrables protestations qui s’élèvent de partout, la revendication de la paix par la négociation s’exprime avec une force sans cesse accrue.»

On note dans la presse que «le 23 octobre, au Quartier latin et de Vavin à Montparnasse, de l’avenue du Maine à l’Odéon, des milliers d’étudiants manifestent en faveur de la négociation et de la paix». A l’Assemblée nationale, lors du débat sur le budget du ministère de l’Intérieur, un député à la réputation de modéré, Claudius Petit, s’insurge : «Les décisions prises par le préfet de police avaient placé l’ensemble des policiers sur le terrain d’une lutte fratricide.

Chaque gardien de la paix ne pouvait plus se déterminer que d’après la couleur de la peau, l’apparence des vêtements, le quartier. Heureux les Kabyles blonds. Après la honte de l’étoile jaune, connaîtrons-nous celle du croissant jaune ? Nous vivons ce que nous ne comprenions pas que les Allemands vivent après l’avènement d’Hitler !»(5)

Ces manifestations d’Octobre 1961 ont largement contribué à déstabiliser les forces politiques françaises, partis politiques de gauche en premier. Elles ont aussi permis aux forces de droite et de gauche de se positionner, voire de continuer à se chercher ou à louvoyer face au conflit franco-algérien. Militants et sympathisants des groupes et des forces de gauche, en principe plus favorables à l’indépendance algérienne, vont se retrouver en plein désarroi. Bon nombre d’entre eux ne le cachent plus. «Et la gauche ? Où est la gauche ?», s’interrogent certains ? Quelques voix s’élèvent.

Claude Bourdet, en séance publique devant le Conseil municipal dont il est membre, accuse le préfet Papon, le 27 octobre 1961… d’avoir été le témoin consentant du massacre de plusieurs dizaines d’Algériens dans la cour de la préfecture. Est-il vrai que dans la «cour d’isolement» de la cité, une cinquantaine de manifestants arrêtés apparemment aux alentours du boulevard Saint Michel sont morts ? Et que sont devenus leurs corps ? Est-il vrai qu’il y a eu de nombreux corps retirés de la Seine ? M. Papon se tait.(6)

Pour les différentes gauches françaises, comme pour les journalistes, les violences sont bel et bien venues des forces de l’ordre. «Pour l’honneur et à des moments proches du drame», rapporte Patrick Rotman et Hervé Hamon dans leur livre sur les porteurs de valises. A la veille du 1er Novembre, quatre professeurs de faculté: Alfred Kastler, Laurent Schwartz, Jean Dresch et Robert Ricatte lisent une déclaration dans leur amphithéâtre : «Si les Français acceptent l’institution légale du racisme en France, ils porteront dans l’avenir la même responsabilité que les Allemands qui n’ont pas réagi devant les atrocités du nazisme.» (7) A cette même date de la Toussaint, le comité Audin, comité de vigilance universitaire composé d’étudiants, les groupes Vérité-Liberté et Témoignage et Documents, d’un côté, le Parti socialiste unifié, de l’autre, réussissent après près d’un mois et demi de la date du drame à tenir quelques petites et brèves manifestations. Il faudra attendre début décembre pour que «la gauche respectueuse» bouge.

Le 4 décembre, Barrat, Virgier, Bourdet du PSU, Pierre Vidal Naquet, Jean Dresch, Laurent Schwartz, Jaques Berque et Madaleine Rebérioux, des universitaires de gauche, fondent au cours d’un meeting la «Ligue d’action pour le rassemblement anti-fasciste» qui envisagera des «meetings pirates», des groupes d’autodéfense, la publication d’un livre blanc et des manifestations d’une gauche unitaire. Mais, militants et cadres communistes du PCF n’étaient pas toujours en accord avec de tels projets.

François Maspéro, qui crache son dégoût devant l’anesthésie de la gauche écrit : «Le fait que le courage, 1’héroïsme même des familles algériennes de la région parisienne, aient réussi à faire enfin éclater jusque dans les rues des quartiers bourgeois, l’atroce vérité, l’atroce visage de nos chiens en uniforme, ne doit permettre à qui que ce soit de se donner le luxe de ces comédies où l’on répète : nous dénonçons, nous ne sommes pas du même monde. Il est trop tard.»(8) Mais sur ce chapitre, c’est dans un papier de Jean Cau, intitulé Un miroir pour les Français et publié par L’Express du 16 novembre 1961 que nous retrouvons le ressentiment d’un syndicaiste algérien qui résume bien cette situation : «Nous avons évalué la solidarité des travailleurs et du peuple français. Nous savons qu’elle n’existe pas en dehors des communiqués, des pétitions et des appels.

Nous en prenons acte. Aux syndicats, aux partis, à la gauche politique française d’avoir mis le nez sur leur pourrissement. Voici leurs troupes : ces chauffeurs d’autobus qui ne descendent pas de leur cabine lorsqu’on transforme leur autobus en car de police : les mêmes qui signalent aux policiers, à Neuilly, par des appels phare-code, la présence d’Algériens dans leur autobus et des ouvriers de chez Renault qui voient retirer dans l’île Seguin un cadavre d’Algérien de la Seine et qui regardent et qui s’éloignent, indifférents.»(9) En tout cas, quel que soit l’angle d’analyse, le bilan payé par l’émigration algérienne fut des plus lourds.

Bilan de ces journées tragiques : lourd tribut payé par l’émigration algérienne en combat pour l’indépendance

Comme tous les bilans, celui des manifestations du 17 Octobre 1961, ne fait pas l’unanimité. Le 18 octobre 1961, du coté officiel français et pour le seul bilan de la journée du 17 Octobre, la préfecture de police rend public «son bilan» de la manifestation de la veille : le nombre de manifestants est estimé à environ 20 000 personnes, tandis que les arrestations sont de 1l 536. Les individus arrêtés, précise le communiqué, ont été conduits dans les centres du Palais des sports et du stade Coubertin. Il ajoute que 9 policiers ont été blessés, côté forces de l’ordre, et qu’il y a eu 2 morts et 69 blessés côté algérien.

Ce pseudo-bilan, sera largement démenti par les nombreux cadavres des Algériens rejetés par les eaux de la Seine et dont le nombre était, en réalité, bien plus grand. Dans un numéro des Temps modernes de novembre 1961, saisi par les autorités françaises, ce dernier cite le chiffre des victimes: «L’inspection générale de la police estime à 150 le nombre de tués»… Côté FLN, deux évaluations sont fournies par la Fédération de France du FLN : l’une cite un chiffre de 28000 manifestants, tandis qu’un rapport anonyme signé Maurice nous donne 40 000 participants.

Au niveau des arrestations, une partie de la direction de la Fédération de France du FLN, par la voix de Ali Haroun estime le nombre des arrestations à 15 000 dont 3 000 maintenues tandis qu’au premier soir, sur les 7500 arrêtés 1500 furent refoulés vers l’Algérie par voie aérienne. Concernant le nombre de morts et de blessés, Ali Haroun écrit dans son livre: «Cependant, la synthèse des rapports sur les cas précis des tués, les 17 Octobre et jours suivants, par balles, matraquage, noyades et autres moyens, permet de les chiffrer approximativement à 200, et les blessés à 2300.»(10) Tandis que le chiffre des disparus, le même Ali Haroun reconnaît l’incapacité de la Fédération de les préciser.

Jean-Luc Einaudi, quant à lui, cite le chiffre, que reprend et cautionne Gilbert Meynier, de 200 tués. Ce même J.-L. Einaudi produit deux listes d’un total de 140 noms précis, en plus de deux autres personnes anonymes, avec le chiffre de 70 tués pour les seules journées des 17 et 18 octobre. Enfin, Jean-Paul Brunet, dans son livre Police contre FLN, décompte 50 morts en se basant sur des archives policières.(11) Et tant que de nouvelles archives de première main ne seront pas encore versées au débat, nous resterons dans l’ignorance du nombre le plus proche des disparus, qui, pour l’instant, reste encore un mystère.

Conclusion

Les manifestations du 17 Octobre 1961 présentent un certain nombre de traits caractéristiques, dont quelques uns sont essentiels pour l’ émigration algérienne. C’est la première fois qu’elle apparaît de manière autonome pour exprimer ses positions politiques depuis la Deuxièma Guerre mondiale. L’émigration algérienne a certes pris l’habitude de manifester, surtout avec l’ENA, puis le PPA-MTLD, mais cette fois-ci, elle sort et revendique seule, avec pour seul encadrement national le FLN.

Ces 20 000, selon certains, 30 000 ou 60 000 selon d’autres, sont en majorité formés d’ouvriers et des familles des ghettos et bidonvilles de Paris et de sa couronne. Son caractère fut inattendu, surprenant, sans avertissement et si imprévu qu’il a rompu avec les traditions passées de manifestations autorisées par les services de police au milieu des différentes forces de gauche, partis et/ou syndicats. Malgré le rapport indéniable du livre de Ali Haroun et quelles que soient les divergences qui ont opposé cette partie de la direction de la Fédération de France à d’autres éléments, comme Mohamed Harbi qui leur reproche une certaine partialité, il reste que le dossier sur le 17 Octobre 1961 est largement incomplet et de nombreux silences l’entourent.

On ne retrouve pas par exemple les buts réels de la manifestation, son plan et l’organisation 1 de ses itinéraires, les vrais slogans indiqués par l’organisation du FLN, les rapports entre la Fédération et les autorités du FLN de Tunis. Patrick Rotman et Hervé Hamou citent Abdallah Bentobbal, qui aurait autorisé la manifestation dans le but de relancer les négociations franco-FLN, ce qui reste une éventualité possible, mais nous n’avons aucune confirmation sur ce point.

La vraie raison de son déclenchement est encore objet de silence. Et si la gauche fut largement indolente devant de tels massacres, la droite ne s’est pas révélée meilleure élève. Le silence du général de Gaulle, par ailleurs, est déconcertant à cet· égard. «Pour la légende du gaullisme, écrit l’historien Michel Winock, le silence de l’Elysée en ces jours-là est resté comme une meurtrissure. Pourtant, le général savait.» Une note des Renseignements généraux du 19 octobre 1961 indique que plus de la moitié du Conseil des ministres qui a siégé le 18 au matin, a été consacré aux manifestations. Parmi les 2 décisions qui ont été prises, hormis le rapatriement et l’assignation à résidence dans leurs douars d’origine des 1 500 manifestants arrêtés, le Conseil décide aussi l’envoi de plus de renforts dans Paris et sa région.

Dans son livre sur De Gaulle, Jean Lacouture n’hésite pas à parler, à l’instar de quelques autres de pogrom. Avant le départ de Jaques Chirac et l’arrivée de Nicolas Sarkozy, l’ancien président français n’a pas hésité à demander au gouvernement turc de reconnaître le génocide arménien comme condition essentielle à leur entrée dans la CEE. Qu’attendent les Algériens pour demander à la France de reconnaître cet autre génocide ou pogrom que furent les massacres du 17 Octobre 1961 ? Ce sera sûrement un rendez-vous pour demain…
Kamel Bouguessa