Hommage à Jacques Vergès, avocat de la révolution algérienne, anticolonialiste inébranlable

Hommage à Jacques Vergès, avocat de la révolution algérienne, anticolonialiste inébranlable

Said Mekki, Maghreb Emergent, 16 août 2013

Jacques Vergès est mort hier et les commentaires sur son parcours d’anticolonialiste implacable ne manquent pas de perfidies. Said Mekki rend, ici, hommage au lumineux avocat de la révolution algérienne, à l’inébranlable anticolonialiste.

Jacques Vergès, est mort le 15 août 2013 à Paris, à l’âge de 88 ans. Une crise cardiaque a mis un point final à l’existence d’un juriste de combat qui a n’a jamais renié son passé de résistant et de militant anticolonialiste. Même vieillissant et bien malade, cet esprit libre et fier a toujours suscité l’ire des pouvoirs français successifs, de gauche ou de droite, qui ne pardonnent pas à ce pénaliste sa stratégie constante de dévoilement d’un discours « des lumières » dominant au contenu réactionnaire et résolument néocolonial. Ne pouvant taire la disparition d’une personnalité aussi marquante de la scène française, le consensus de pouvoirs, qui forme la ligne éditoriale d’un appareil médiatique aussi massif qu’encadré, s’exprime dans une salve de nécrologies perfides, construites pour salir. Mais l’exercice est à double tranchant : dans la volonté trop flagrante de former une image négative de Vergès il y a comme l’hommage paradoxal et bien involontaire du vice à la vertu.

Car au grand dam de chiens de garde, dont l’unique morale est celle de leurs intérêts, l’avocat Jacques Vergés n’a jamais cessé d’être un militant. A l’opposé d’un certain réalisme de compromission qui caractérise nombre de ses confrères et en dépit d’une période de retrait qu’il n’a jamais voulu expliquer, le parcours politique de Jacques Vergès est rectiligne. Contrairement à beaucoup d’hommes de sa génération, le jeune métis franco-vietnamien a rejoint très tôt, en 1942 la résistance gaulliste à l’occupation nazie et s’est battu courageusement dans les rangs des Forces Françaises Libres. Combien étaient-ils alors à prendre les armes contre l’envahisseur ? A la libération, et après des études de droit, Vergès s’inscrit au barreau de Paris en 1955 et s’engage très vite dans la défense des combattants algériens devant les tribunaux coloniaux. Il assurera ainsi de manière particulièrement brillante la défense de la Moudjahida Djamila Bouhired qu’il épousera et qui lui donnera deux enfants. Vergès dont la notoriété est établie sera l’avocat de la défense dans de très nombreux procès médiatiques.

La stratégie de rupture

Mais ce n’est pas sa contribution au collectif d’avocats du FLN qui fait écrire à un agencier, continuateur sans grand talent des précurseurs de la Propagandastaffel, que Vergès a été «le défenseur des causes perdues ». Non, bien entendu, l’épisode algérien est rapidement évacué pour permettre de déplorer la défense de Carlos, de George Ibrahim Abdallah et de Klaus Barbie. On pourrait penser, à lire la dépêche cousue de fil blanc, que certains criminels, ou réputés tels, ne devraient pas être défendus et que le fait pour un avocat de prendre en charge de tels dossiers transformerait quasiment le défenseur en complice. Ce qui est en soi une curieuse conception de la justice. Mais ce n’est que l’apparence du reproche. Ce que ne pardonnent pas les chiens de garde c’est la stratégie de rupture ou l’accusé, convaincu qu’il sera condamné quoiqu’il arrive, se transforme en accusateur et mène le procès de ceux qui entendent le juger. Et c’est par cette stratégie que Jacques Vergès renvoie à la République l’image qui est la sienne, décidemment raciste et coloniale. C’est bien ce rôle de miroir implacable qui hantent des mercenaires médiatiques qui n’hésitent pas à utiliser les procédés les plus abjects pour diaboliser Vergès.

A l’instar de cet article bilieux du journal français « de référence » qui présente, sans l’ombre du début d’une preuve, l’antisionisme de l’avocat comme une forme masquée d’antisémitisme. Accusation majeure dans un journal qui prône l’islamophobie décomplexée et dresse dans le même numéro le portait flatteur et élogieux d’un écrivain de troisième zone, raciste, misogyne et ouvertement anti-juif. Le recours à de tels moyens renseigne sur les mœurs « de référence » mais surtout convainc que Jacques Vergès dérangeait beaucoup.

Un contempteur de l’injustice et de l’hypocrisie

Il n’est nullement question de répondre à la bassesse des attaques post-mortem par une hagiographie. Vergès était un homme, il était faillible et n’était certainement pas exempt de défauts ni de faiblesses. Ce qu’on ne pourra jamais lui retirer cependant est son courage et sa dignité dans l’exercice de sa profession ainsi que sa constance dans ses convictions progressistes. En défendant des femmes et des hommes condamnés d’avance par les meutes médiatiques, Jacques Vergès, a certainement accepté, c’est tout à son honneur, une grande solitude. Alors « défenseur des causes perdues » ? Sans doute pour les colons et les racistes car Jacques Vergés insoumis et résistant, reste pour les femmes et les hommes libres, le contempteur de l’injustice et de l’hypocrisie. Défenseur d’une cause juste et victorieuse, celle de l’émancipation de l’Homme, Jacques Vergès demeure devant l’éternité l’avocat de la Révolution Algérienne.