Un historique s’en va: Décès de Abdelhamid Mehri

Un historique s’en va: Décès de Abdelhamid Mehri

par M. Saadoune, Le Quotidien d’Oran, 31 janvier 2012

C’est une mémoire vive et vivante du mouvement national, de la guerre d’indépendance nationale, de la construction chaotique de l’Etat national et du combat entêté pour la démocratie et le Maghreb qui s’est éteinte hier avec le décès de M. Abdelhamid Mehri à l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja où il était hospitalisé depuis le début du mois.

Pour ceux qui l’ont connu et ceux qui l’ont approché, Abdelhamid Mehri a été constamment un éclaireur. Celui qui ne se perd pas dans les détails et dans les diversions et qui va vers l’essentiel. A 86 ans, cet homme a eu une vie pleine. C’est un combattant au long cours, un homme curieux qui s’informe constamment. Un homme moderne dans le sens plus précieux du terme, beaucoup plus moderne et plus libre que les présumés modernistes qui lui ressortaient constamment le cliché d’avoir été «dans le système». Cet homme qui a pris la direction du FLN après les événements d’octobre 1988 a très rapidement compris que le système était fini et qu’il risquait de devenir une menace pour le pays. Le mode de contrôle politico-policier mis en place a peut-être joué un rôle positif pendant une certaine période, mais à la fin des années 80, il était bel et bien terminé. Il était très naturel que cet «ancien» se retrouve plus en osmose avec les jeunes réformateurs qu’avec les défenseurs des «constantes» qui ne servent qu’à justifier l’immobilisme et la permanence d’un système inefficace. Et surtout, cette défense d’un changement de système, d’une démocratisation du pays, Abdelhamid Mehri ne la voyait pas comme une déviation – c’est ainsi qu’elle a été perçue par les tenants du régime – mais comme l’affirmation d’une fidélité aux objectifs du mouvement national et de la révolution algérienne. «La restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques» et le «respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions» annoncés dans la proclamation du 1er novembre n’étaient pas des paroles creuses. Elles constituent pour l’homme engagé dans son siècle des objectifs vivants qui méritent que l’on se batte pour eux. Tout comme l’idéal maghrébin sur lequel il n’a jamais transigé.

LES BUTS DE LA REVOLUTION ? L’INDEPENDANCE, LA DEMOCRATIE ET LE MAGHREB

Abdelhamid Mehri qui a assisté au Congrès maghrébin historique de 1958 n’a jamais admis la fermeture des frontières entre l’Algérie et le Maroc. Toutes les vicissitudes politiques entre les deux Etats – dont il connaissait parfaitement l’archéologie politique – ne justifiaient pas à ses yeux cette frontière fermée. Et même s’il était persuadé que le Maghreb et la démocratie vont de pair et constituent des combats au long cours, il reprochait aux dirigeants en place de ne pas faire ce minimum qui fait que les relations entre l’Algérie et le Maroc soient au moins du niveau de l’ordinaire. C’est que pour cet homme dont les argumentaires sont souvent puisés dans l’histoire, dans une expérience extraordinaire acquise dans un parcours remarquable – aussi bien par sa richesse que par sa profonde constance – les buts de la révolution algérienne restent intacts : l’indépendance, la démocratie et le Maghreb. Cet homme d’une grande courtoisie et d’un grand humour croyait en la force de l’argument. Et il ne doutait pas que dans une société complexe vivant dans un environnement complexe la force d’un pays n’est pas dans la force, dans son armée ou dans ses services – ce ne sont en définitive que des instruments – mais dans l’attachement et l’adhésion des citoyens à des institutions et à des projets.

DANS LES TUMULTES DES ANNEES 90

Il n’était pas surprenant de le retrouver dans les années 90 dans le combat pour la démocratie. Il a été le premier à comprendre – il a mis en garde Abassi Madani de manière publique – que le FIS et ses excès allaient être instrumentalisés contre le processus démocratique. Cela ne l’a pas empêché d’être contre l’arrêt du processus électoral en 92, non seulement par conviction démocratique mais aussi par la certitude que c’est une fausse solution qui coûtera cher à l’Algérie. Cela ne l’a pas empêché de chercher des solutions et d’aller, jusqu’à Rome, pour signer avec d’autres forces d’opposition le Contrat national pour une sortie pacifique de la crise. Le texte – il est toujours accessible – posait des modalités concrètes qui ont suscité une rage jamais égalée au sein du régime. Aujourd’hui encore, on est fasciné par l’ampleur de la campagne en trahison et en hérésie qui a été déclenchée contre lui avec des «marches spontanées» à l’appui. En 2008, Abdelhamid Mehri a voulu organiser une rencontre universitaire et scientifique à l’occasion du cinquantenaire de la déclaration de Tanger. Alors que tout était prêt, l’interdiction est tombée. Abdelhamid Mehri en a été affligée car la rencontre ne constituait pas une «menace». Il en a surtout tiré la conclusion que le régime n’est pas prêt à la moindre ouverture. Cela n’a jamais pourtant dissuadé M. Mehri de combattre et d’intervenir sur la scène publique par des contributions et des lettres ouvertes qui éclairaient les enjeux et fournissaient des grilles aux Algériens. Abdelhamid Mehri aura été militant jusqu’au bout. Il a été constamment proche des Algériens. Même ceux qui croyaient qu’il était leur adversaire voire leur ennemi. Mehri, c’est un grand patriote algérien, un démocrate et un Maghrébin. Il a été ce que nous souhaitons pour nous-mêmes et pour nos enfants.

Abdelhamid Mehri sera inhumé aujourd’hui après la prière d’Al-Asr au cimetière de Sidi Yahia à Alger.


HOMMAGE A UN GRAND FRERE

par K. Selim

Abdelhamid Mehri s’est éteint hier à l’hôpital Aïn Naâdja à Alger. On n’entendra donc plus la voix calme et posée d’un homme qui ne s’est jamais tu devant ce qu’il considérait injuste et inacceptable. Homme de raison et de modération, Abdelhamid Mehri est l’incarnation de l’abnégation militante au service de la Nation algérienne. Depuis ses premières armes et ses années de formation à la lutte révolutionnaire, jusqu’à ses années dangereuses mais exaltantes de militant du PPA. Des heures les plus sombres de la division de ce parti à la constitution du GPRA, dont il fut membre influent. Il a assumé à l’indépendance diverses fonctions : directeur de l’Ecole normale de Bouzaréah, secrétaire général du ministère de l’Education, ambassadeur, à Rabat et Paris notamment, et secrétaire général du FLN.

Cet homme, sincère, modeste et plein d’humour, ne se confiait pas spontanément mais, avec un sourire bonhomme et les yeux pétillants d’intelligence, il avouait volontiers que son passage à la tête de l’Ecole normale représentait la période la plus gratifiante de son parcours professionnel. Il avait repris du service politique actif après la rupture d’Octobre 1988.

Abdelhamid Mehri était déjà convaincu que seules les libertés démocratiques inscrites dans l’appel du Premier Novembre pouvaient permettre de dépasser la crise traversée par le pays. Toute son action à la tête du FLN visait à réhabiliter le vieux parti et à jeter les bases d’un contrat politique renouvelé. Il avait été évincé de son poste de secrétaire général du FLN à la suite d’une grossière manœuvre d’appareil, mais il restait irrésistiblement un militant du parti dont il conservait intact l’esprit du Premier Novembre 1954.

Abdelhamid Mehri souffrait de voir le pays s’enfoncer dans une crise à la dimension tragique et n’avait de cesse de trouver des issues, des compromis et des moyens de conciliation pour dépasser la haine et la division. Pour lui, la paix civile et le progrès ne pouvaient se concevoir en dehors de la démocratie et du droit. Cela lui avait valu d’être cloué au pilori et d’être l’objet d’accusations grotesques et d’une mesquine campagne de dénigrement. Mais l’homme était serein et cuirassé : il considérait ces attaques avec une indifférence souriante et répliquait à ses détracteurs en utilisant l’humour, une de ses armes de prédilection.

Ecouter Abdelhamid Mehri était un plaisir, tant la rigueur intellectuelle, l’immense culture et la mémoire nourrissaient une analyse tout en finesse et retenue. Inlassable combattant pour la démocratie, l’homme ne se départait jamais d’une courtoisie exemplaire qui ne cachait pas son caractère inflexible s’agissant du respect des principes de justice, d’équité et de raison.

L’Algérie perd un de ses grands hommes assurément. Un homme qui était au contact des jeunes et de la modernité. Cheikh Abdelhamid n’aimait rien tant que ses rencontres avec les étudiants et, sans jamais montrer le moindre paternalisme, en vrai pédagogue, il échangeait avec chaleur. En ces temps d’incertitudes et de basculements, le vieux militant gardait toute sa lucidité et son sang-froid. Malgré les tempêtes et les drames, Abdelhamid Mehri était toujours positif et plein d’espoir. Il ne manquait jamais d’exprimer son optimisme pour des lendemains meilleurs, il avait confiance en la jeunesse de ce pays et en sa capacité à réaliser l’idéal démocratique pour l’Algérie au sein d’un Grand Maghreb des libertés et du progrès.

Abdelhamid Mehri a vécu dans l’honneur et il est mort dans la dignité. A sa famille et ses proches, nous présentons nos sincères condoléances. Que Dieu l’accueille dans Son Vaste Paradis.