Algérie, du témoignage à l’histoire

Algérie, du témoignage à l’histoire

Pierre Vidal-Naquet, Le Monde, 13 septembre 2001

Après des années de silence sur les exactions de l’armée française en Algérie, rompu par quelques dénonciations isolées, une nouvelle génération d’historiens s’emploie à croiser documents et récits.
Faut-il rappeler qu’il y eut un temps où, lorsqu’on parlait de la torture en Algérie, on se heurtait, infailliblement ou presque, à la dénégation, à la minimisation, au mensonge ? Dès le début de la guerre d’Algérie, les témoignages ont fleuri sur ce que faisaient bien des policiers dans les villes, sur les pratiques de nombre de militaires dans le bled. Claude Bourdet, Colette et Francis Jeanson, André Mandouze, François Mauriac furent de ceux qui tirèrent la sonnette d’alarme. Parmi les gouvernants, seul ou presque Pierre Mendès France s’inquiéta. On le sait depuis longtemps, les autorités étaient au courant de tout par des informateurs qu’elles pouvaient difficilement récuser. Mais les voix officielles ne parlaient que des crimes de ceux que nous combattions.

Le recueil posthume rassemblé par Denise et Robert Barrat et publié par leurs enfants montre ce qu’il était possible de savoir en 1956, pour peu qu’on s’en donnât la peine. Si des rappelés ont témoigné en 1957, c’est sur ce qu’ils avaient vu en 1956, au temps où Guy Mollet dirigeait le pays et Robert Lacoste l’Algérie. Chacun y allait de son slogan ; ainsi René Coty le 17 juin à Verdun :  » Nos gens -quel langage féodal !- font là-bas l’admiration de tous par leur vaillance comme par leur discipline et aussi par cette humaine gentillesse qui, de ces guerriers, fait vraiment des pacificateurs. » Ainsi encore Guy Mollet : ces  » actes répréhensibles (…) pourraient presque se compter sur les doigts de la main »(14 avril 1957).

Que reste-t-il aujourd’hui de ces dénégations ? Hélas, on les rencontre encore sous la plume de Charles Pot, dans une revue intitulée Histoire(s) socialiste(s). On y lit par exemple que, si plusieurs dizaines d’Algériens sont morts asphyxiés dans des chais à vin, c’est parce que,  » pour échapper à la justice, ils se cachaient dans les cuves à vin, vides bien entendu, mais, asphixiés (sic) par les émanations fixées (sic) d’alcool éthique (sic), méthylique et l’acide carbonique (sic). Ils ne pouvaient plus ressortir ». Voilà ce que même M. Faurisson n’avait pas découvert !

Est-on pour autant passé aujourd’hui du temps des témoins à celui des historiens ? Nous avons été quelques-uns à témoigner en pensant à ce que pourrait être l’histoire de demain, à nous livrer à un travail de juges d’instruction, à publier des documents que le gouvernement possédait mais ne révélait pas. Nos petits journaux (Témoignages et Documents, Vérité-Liberté) réimprimaient et diffusaient. Bien sûr, nous touchions essentiellement des convaincus, mais il y eut des exceptions, dont la plus retentissante fut La Question, d’Henri Alleg (Minuit), dont la diffusion fut massive, avant et après la saisie par les pouvoirs publics.

Il serait injuste de mettre tous les gouvernants dans le même sac. Certains tentèrent d’agir, ainsi Robert Lecourt, garde des sceaux du gouvernement Félix Gaillard, ou Edmond Michelet, qui occupa les mêmes fonctions dans le gouvernement Debré et parla à propos de la torture des  » séquelles de la vérole nazie », mais leur action se révéla peu efficace.

Entre les pouvoirs publics et une fraction de l’opinion, ce fut donc un combat inégal. Nous n’avions accès ni à la radio ni à la télévision, et celles-ci gardaient un silence total. Et après 1962, l’éclatement du FLN, les débuts chaotiques de l’Algérie indépendante, le silence s’étendit à tous. Les uns voulaient oublier, les autres n’avaient jamais eu envie d’entendre. Il y eut, certes, avant le choc lié à la publication dans Le Monde du 20 juin 2000 du témoignage de Louisette Ighilarhiz, suivi des aveux mêlés, de mensonges, des généraux Massu et Aussaresses, et de la campagne de Charles Silvestre dans L’Humanité, des petits retours, ainsi en 1971, avec et après la publication de La Vraie Bataille d’Alger du général Massu. Le point le plus bas de la courbe a probablement été atteint en 1980, à la fin du septennat de M. Giscard d’Estaing, alors que Maurice Papon était ministre. Jean-Pierre Vittori publie alors chez Ramsay les Confessions d’un professionnel de la torture. Rééditant son livre en 2000, il écrit. « Le silence a été quasi général. » Une lente remontée s’esquisse à partir de l’élection de François Mitterrand en mai 1981, qui suscita un appel d’air. Des hommes devinrent ministres qui avaient combattu la guerre. La télévision se libéralisa, diffusant, par exemple, le film de Harris et Sédouy, Français, si vous saviez. De nouvelles générations se mirent à interroger parents et grands-parents. D’autres témoignages sortent aujourd’hui des tiroirs comme les carnets de Jean Faure (Flammarion). Un père jésuite, Pierre Gibert, grand spécialiste de l’exégèse biblique, publie un témoignage admirable Il ne se passe rien en Algérie (Bayard), .

Reste que le fait majeur depuis 1990 et la publication du colloque édité par Jean-Pierre Rioux, La Guerre d’Algérie et les Français (Fayard), est l’intervention massive des historiens. « Professionnels » ou « amateurs », comme Jean-Luc Einaudi qui, avec La Bataille de Paris (Seuil, 1991) ressuscita une journée portée disparue, le 17 octobre 1961. Dans ces travaux, les thèses de doctorat tiennent une telle place qu’on est tenté de dire qu’en France les tragédies historiques ne finissent pas par des chansons mais devant des jurys universitaires, à la Sorbonne, à Nanterre ou à Reims. Ainsi, pour ne mentionner que ces trois  » jeunes femmes intrépides » (Robert Bonnaud), Claire Mauss-Copeaux (Appelés en Algérie, Hachette, 1999), Sylvie Thénault (Une drôle de justice) et Raphaëlle Branche (La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie).

Ne nous masquons pas les yeux. Ces historiennes ont des valeurs. Elles ne sont pas indifférentes à leur sujet, pas plus que Mohammed Harbi, ancien dirigeant du FLN devenu historien du FLN (1), ce qui suppose un changement radical de perspective, pas plus que Gilbert Meynier qui achève une Histoire intérieure du FLN qui montrera la double figure de ce mouvement, structure autoritaire et instrument de libération, pas plus qu’Annie Rey-Goldzeiguer qui publie en novembre, à La Découverte, Aux Origines de la guerre d’Algérie, un livre centré sur la journée, joyeuse en France, tragique en Algérie, du 8 mai 1945, qui vit disparaître tout espoir de maintenir un contact réel entre Européens et musulmans. Reste que ces hommes et ces femmes sont des historiens, c’est-à-dire qu’ils sont capables de croiser les sources, les témoignages bien sûr, mais aussi les documents d’archives, français ou algériens, de les faire parler les uns par les autres, de susciter les interrogations et les dialogues. J’ai participé au jury des thèses de Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche. Mon jugement sur la première est reproduit en postface et je n’y reviendrai pas. Qu’on me permette de dire que le livre de Raphaëlle Branche est, sur un sujet difficile, un chef-d’œuvre de précision, de questionnement, d’utilisation de toutes les techniques pratiquées par les spécialistes des sciences humaines, et notamment de l’anthropologie, avec un hommage mérité à Pierre Clastres.

L’apparition de tels livres témoigne dans la conscience des historiens mais aussi, je le crois, dans celle de nombre de Français, d’une lucidité croissante. A mon sens, trois procès ont contribué à cette évolution : le procès Barbie en 1987, qui frappa un tortionnaire allemand mais inévitablement rappela qu’il existait aussi des tortionnaires français (même si l’Algérie n’était pas Auschwitz), celui de Paul Touvier (1994), accusé d’avoir fait tuer des juifs uniquement parce qu’ils étaient des juifs (mais les ratonnades ne faisaient pas le détail), le procès Papon (1998), qui permit de rappeler que l’homme qui avait mis des juifs dans les trains en partance pour Auschwitz était aussi celui du massacre du 17 octobre 1961. Pouvait-on juger une moitié de Papon, en oubliant l’autre ?

En 2001, les temps sont donc mûrs. Mais, en histoire, rien n’est jamais achevé. Il s’en faut, par exemple, de beaucoup qu’on sache tout sur la tragédie des harkis, sur le sort exact des pieds-noirs enlevés par le FLN après les accords d’Evian. L’ouverture récente des archives a donné un formidable signal. Puisse-t-il être entendu par d’autres.

(1) Le premier tome de ses Mémoires politiques (Une vie debout) paraît en octobre à La Découverte.La découverte poche a récemment réédité le dossier réuni par pierre vidal-naquet, les crimes de l’armée française en algérie 1954-1962, paru en 1975 et augmentée d’une préface inédite de l’historien (184 p., 6,40 euro -42 f-).

 

 

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