Mémoires d’Algérie

MEMOIRES D’ALGERIE (1/5)

1954-1957 : les premiers témoignages sur les exactions en Algérie sont formels, mais la France ne veut rien savoir.

Torture: «l’Express» en première ligne

Le combat du journal rejoint celui de Mendès France, qui prône la «conciliation» en Algérie.

Par NICOLE GAUTHIER , Libération, Le lundi 11 juin 2001

Quarante-cinq ans après les premiers témoignages sur la torture, la guerre d’Algérie a resurgi dans les mémoires. Pendant une semaine, «Libération» revisite cette histoire inconnue des plus jeunes.

Le 15 janvier 1955, la une de l’Express est solennelle: «Mauriac accuse». Depuis neuf mois déjà, l’écrivain catholique prête sa plume au jeune journal de Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondé pour accompagner le parcours atypique d’un homme de la IVe République: Pierre Mendès France, dit PMF. Ce samedi-là, François Mauriac utilise son «bloc-notes» hebdomadaire pour dénoncer l’usage de la torture en Algérie. Il y relate un dialogue avec l’un de ses amis: «Ils n’ont pas renoncé aux coups de nerf de bœuf, vous savez! confie R., prêtre de la région de Constantine, à l’écrivain. Mais la baignoire, ou plutôt le baquet d’eau sale où la tête est maintenue jusqu’à l’étouffement, mais le courant électrique sous les aisselles et entre les jambes, mais l’eau souillée introduite par un tuyau dans la bouche jusqu’à ce que le patient s’évanouisse…» L’ami de Mauriac donne des noms de victimes et de témoins. «Je suis comme un homme qui a pris part, sans le vouloir, à un crime et qui hésite à aller se livrer», conclut Mauriac. Qui choisit de se «livrer». «Il était l’homme le plus libre que j’aie jamais connu», témoigne aujourd’hui Françoise Giroud, cofondatrice de l’Express avec JJSS.

Ce 15 janvier 1955, Pierre Mendès France est encore, pour quelques jours, président du Conseil. Les «événements» d’Algérie ont officiellement démarré depuis deux mois, avec plusieurs dizaines d’attentats perpétrés le 1er novembre 1954 et la dissolution du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) de Messali Hadj, dont personne ne s’est vraiment ému. PMF s’en est expliqué dès le 6 novembre à l’Assemblée: «Qu’on n’attende de nous aucun ménagement à l’égard de la sédition, aucun compromis avec elle […]. Les départements d’Algérie font partie de la République […] Il n’est pas de sécession concevable.»

Mendès renversé. Mais, en janvier, Mendès France admet que de nombreux actes de torture sont pratiqués par la police française en Afrique du Nord – il ne s’agit pas encore de l’armée – et donne l’assurance que des enquêtes sont diligentées sur les cas signalés. Deux semaines plus tard, son gouvernement est renversé. Edgar Faure lui succède. De ces enquêtes l’opinion n’entendra plus parler, et le pays s’enfonce dans la crise algérienne. Dans la presse, les nouveaux témoignages sur la torture sont rares. Mais qui peut ignorer les exactions, évoquées régulièrement à l’Assemblée? «Les musulmans du bled savent maintenant ce qu’est l’électricité, ironise M. Benbhamed (SFIO), député socialiste de Constantine (le Monde du 5 février 1955). Il faudrait encore parler du goulot de bouteille introduit vous savez où. J’affirme que tous ces supplices ont cours actuellement en Algérie.» Le Monde publie aussi le récit du massacre de vieillards, femmes et enfants à la mechta Zef-Zef (25 et 30 août 1955). D’autres récits suivront, quand se préparent les élections législatives, d’abord prévues pour juin 1956.

Le 13 octobre 1955, l’Express devient quotidien. L’objectif est clair: en faire un outil de propagande au service du mendésisme. Les échéances se précipitent. L’Assemblée nationale est dissoute et les élections fixées au 2 janvier 1956. Jean-Jacques Servan-Schreiber imagine un «front républicain» (constitué des mendésistes, de la SFIO de Guy Mollet, de la majorité de l’UDSR de François Mitterrand et des républicains-sociaux de Jacques Chaban-Delmas), que son journal portera à bout de bras. L’Express distribue des «bonnets phrygiens» dont seuls sont affublés les «vrais» mendésistes. Les «événements» d’Algérie sont au centre du débat électoral. PMF plaide pour la paix, la «conciliation» et le «progrès social» de l’Algérie. Mais, dans cette campagne pourtant virulente, les arguments sont plus politiques que moraux. De torture il est fort peu question, de maintien de l’ordre et de «rétablissement de la paix», beaucoup. «Au fond, les gens ne voulaient pas savoir», témoigne Françoise Giroud.

Nouveaux récits. Pourtant, Jean Daniel vient de parcourir une nouvelle fois, pour l’Express, son pays natal. Il en rapporte de nouveaux récits d’exactions, publiés à cinq jours du scrutin: il y met en cause, entre autres, un gendarme français qui a froidement abattu un musulman dans le dos, «pour permettre à [des] cinéastes (américains, ndlr) de tourner une bande d’actualités sur la guerre d’Algérie», explique le journaliste. Cinq photos confortent l’accusation (voir ci-dessus). Depuis trois mois, le film a fait le tour du monde; il a été interdit en France, et aucune sanction n’a été prise contre le gendarme incriminé. «Ce document révèle un crime commis en Algérie dans des circonstances si révoltantes qu’il est, tout compte fait, nécessaire et qu’il est peut-être finalement salutaire que le public français en ait eu connaissance», commente le Monde (30 décembre 1955). Qui ajoute: «Sans doute, nous voulons l’espérer, s’agit-il d’un cas exceptionnel. Mais ce cas permet aux propagandes hostiles d’étendre l’opprobre à toutes les opérations dites de pacification.»

Le 2 janvier 1956, le «front républicain» remporte un succès mitigé, obéré par l’émergence du mouvement poujadiste. Gaston Defferre, qui a joué les intermédiaires entre Mendès et Mollet, s’en va trouver ce dernier: «Laisse la présidence du Conseil à Mendès, qui a plus d’expérience des affaires mondiales, de l’Afrique du Nord.» Mendès, c’est alors l’homme de la paix en Indochine et en Tunisie. Mais c’est Guy Mollet, plus assuré d’obtenir une majorité à l’Assemblée, que le président Coty nomme président du Conseil. Mendès est ministre d’Etat, titre symbolique. Le sort de la guerre en est jeté. A Alger, où il tient à se rendre malgré tous les avertissements, le président du Conseil est accueilli par des hurlements («A mort Guy Mollet!»), des tomates, «des oranges pourries, des immondices et des pierres» (1). La suite n’est que l’histoire de la démission du politique en Algérie. Les renforts succèdent aux renforts, la répression à la répression. Le 12 mars 1956, l’Assemblée nationale vote les pouvoirs spéciaux par 455 voix pour (communistes, socialistes, radicaux, MRP) et 76 contre (dont celles des poujadistes). L’armée à les coudées franches. Trois jours plus tôt, l’Express quotidien se saborde pour redevenir hebdomadaire: «Le rôle politique de l’Express serait dérisoire s’il consistait à préférer tel ou tel gouvernement à partir du moment où la politique générale demeure essentiellement la gestion du statu quo», écrit Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Bourdet arrêté. Au total, pendant la guerre d’Algérie, l’Express sera saisi à cinq reprises. Le 1er avril 1956, Claude Bourdet, patron de France Observateur, compagnon de la Libération, est arrêté. «Le gouvernement ne pouvait rester insensible au développement d’une entreprise de démoralisation de plus en plus malfaisante», dit un communiqué du ministère de la Défense nationale. Le Monde doit défendre son indépendance. La presse est fragilisée. Le 23 mai, PMF démissionne: «Toute politique qui ignore les sentiments et les misères de la population autochtone mène, de proche en proche, de la perte du peuple algérien à celle de l’Algérie, et ensuite, immanquablement, à la perte de notre Afrique tout entière. C’est cela la politique d’abandon.»

C’est dans ce contexte que la question de la torture s’imposera, notamment sur l’impulsion des intellectuels chrétiens (André Mandouze, Henri-Irénée Marrou, Pierre-Henri Simon…) et de leurs journaux (Esprit, Témoignage chrétien). A partir du mois d’août 1956, Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, écrit à Pierre Mendès France, à Guy Mollet…, pour s’alarmer des exactions. Pourtant, le directeur du quotidien reste prudent, comme le raconte Laurent Greilsamer (2). Il alterne publications audacieuses et mouvements de repli. Une lettre de jeunes prêtres détaillant les tortures dont ils ont été témoins ne sera jamais publiée. Beuve hésite longuement sur l’avenir de l’Algérie. Il faut attendre 1957 pour que le quotidien s’engage de façon décisive. «Dès maintenant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus tout à fait le droit de condamner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans les destructions d’Oradour et les tortionnaires de la Gestapo.» Signé Beuve-Méry, le 13 mars 1957.

(1) Mendès France de Jean Lacouture, Seuil, 1981.

(2) In Hubert Beuve-Méry, Fayard, 1990.

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L’historien Benjamin Stora rappelle le climat de l’époque.

«La sensibilité “droits de l’homme” n’existait pas»

Recueilli par N.G.

Benjamin Stora historien, professeur d’université, est chercheur au Centre Jacques-Berque de Rabah (Maroc). Il a publié «la Grangrène et l’Oubli» (La Découverte) et «Histoire de la guerre d’Algérie» (Repères/La Découverte).

La France et la presse française semblent découvrir aujourd’hui la torture et les sévices pra tiqués pendant la guerre d’Algé rie. Que savait-on à l’époque?

Il faut se rappeler le contexte: en 1954, les principaux responsables politiques sont tous d’accord sur le fait que l’Algérie est française et doit le rester. La question de l’indépendance n’interviendra que plus tard. Depuis 1951, les seuls à dénoncer la torture, pratiquée d’abord par la police des Renseignements généraux à la villa Mahieddine, avant de l’être par l’armée, sont des groupes trotskistes et anarchistes, radicalement anticolonialistes, très liés aux nationalistes algériens, en complicité totale avec eux. Ce sont, en fait, les premiers «porteurs de valises». Ils évoquent les exactions et les arrestations arbitraires dans leurs journaux – la Vérité, le Libertaire -, dont la diffusion est relativement confidentielle.

La presse de diffusion plus importante n’en parlait donc pas?

En 1951, Claude Bourdet l’évoque dans France Observateur. Mais le premier acte déterminant, c’est la dénonciation d’actes de torture par François Mauriac, dans l’Express, en janvier 1955. Elle émane d’un écrivain catholique, qui ne peut guère être suspecté d’anticolonialisme virulent. C’est une interpellation très forte d’une intelligentsia française toujours majoritairement favorable à l’Algérie française, que l’on peut comparer au coup de tonnerre qu’avait provoqué Gide lors de son retour d’URSS. Puis Hubert Beuve-Méry s’émeut des pratiques de l’armée française dans le Monde, mais un an et demi plus tard, au cours de l’année 1956.

Les chrétiens ont beaucoup fait pour accélérer cette prise de conscience. Leurs revues – Témoignage chrétien, Esprit – étaient plus influentes qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Le PCF, qui dénonce la torture dès 1954, ne prend position en faveur de la paix et de l’indépendance de l’Algérie qu’à partir de l’été 1956, au moment où le PCA (Parti communiste algérien) rejoint le FLN. Il ne s’engage complètement qu’au début de la bataille d’Alger, en janvier 1957. Quand paraît la Question d’Henri Alleg, en janvier 1958, on sait déjà tout sur la torture en Algérie.

Pourquoi la dénonciation est-elle si tardive et ne s’amplifie-t-elle qu’avec l’affaire Audin, arrêté en juin 1957?

Là encore, il faut se reporter au contexte de l’époque. Les préoccupations ne sont pas centrées sur les droits de l’homme. Nous sommes dans une période d’affrontement idéologique dur entre l’Est et l’Ouest. 1956, c’est aussi l’année de Budapest (intervention de l’armée soviétique en Hongrie, ndlr) et de Suez (intervention franco-anglo-israélienne suite à la nationalisation du canal de Suez décidée par Nasser, ndlr). La sensibilité «droit-de-l’hommiste» est en train de se forger, elle n’existe pas encore. Elle naîtra précisément pendant la guerre d’Algérie.

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MEMOIRES D’ALGERIE (2/5)

Le 16 mai 2001, Josette Audin a déposé une nouvelle plainte afin «d’établir la vérité et de rendre justice» à son mari.

L’affaire Audin, un mensonge d’Etat

De non-lieux en lois d’amnistie, tout s’est conjugué pour enfouir la vérité sur Maurice Audin, mort en 1957 sous la torture.

Par BRIGITTE VITAL-DURAND; Libération, Le mardi 12 juin 2001

Quarante-quatre ans de combat

Juillet 1957: plainte de Josette Audin pour homicide volontaire.
Avril 1959: transfert du dossier à Rennes. L’instruction est confiée au juge Etienne Hardy.
Avril 1960: le Comité Audin, défendu par Robert Badinter, porte plainte en diffamation contre la Voix du Nord qui réfutait la thèse de la mort d’Audin.
Mai 1960: le tribunal de Lille relaxe la Voix du Nord. Le Comité fait appel. Un arrêt définitif ne lui donnera raison que dix ans plus tard, en janvier 1970.
16 juin 1961: un nouveau procureur général, René Cénac, est nommé à Rennes.
22 mars 1962: publication du décret déclarant amnistiés les «faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne». A Rennes, René Cénac requiert un non-lieu.
20 avril 1962: estimant l’affaire amnistiée, le juge Hardy prononce le non-lieu, en y ajoutant l’«insuffisance de charges». Il grimpe dans la hiérarchie et sera nommé substitut. L’appel du Comité étant rejeté, celui-ci se pourvoit en cassation.
Juin 1966: nouvelle loi d’amnistie.
Décembre 1966: s’appuyant sur l’un des articles de cette loi, la Cour de cassation déclare éteinte l’affaire Audin.
Janvier 1978: le Conseil d’Etat déboute Josette Audin et ses enfants de leur demande d’indemnisation. René Cénac prend sa retraite comme président de la chambre honoraire à la Cour de cassation.
16 mai 2001: plainte de Josette Audin pour séquestration et crime contre l’humanité.

Nuit du 11 au 12 juin 1957. Centre de triage d’El-Biar, avenue Georges-Clemenceau, Alger. «Il était environ 1 heure du matin […] Audin était en slip, allongé sur une planche […] des pinces reliées par des fils électriques à la magnéto étaient fixées à l’oreille droite et au pied gauche [….] J’ai, pendant longtemps, entendu les cris de Maurice Audin, cris qui me paraissaient étouffés par un bâillon.» Nuit du 12 au 13 juin, même lieu. « »Allez Audin, dites-lui ce qui l’attend. Evitez-lui les horreurs d’hier soir. » C’était Charbonnier qui parlait. […] Au-dessus de moi, je vis le visage blême et hagard de mon ami Audin qui me contemplait tandis que j’oscillais sur les genoux.» « »Allez, parlez-lui », dit Charbonnier. « C’est dur, Henri », me dit Audin. Et on le remmena.»

«Charbonnier», c’est André Charbonnier, lieutenant au 1er régiment des chasseurs parachutistes. Devenu colonel et commandeur de la Légion d’honneur, il est mort en 1995 dans son lit. «Henri», c’est Henri Alleg, journaliste, directeur d’Alger républicain de 1950 à 1955, militant communiste (1). Il a fait le récit des tortures qu’il a subies dans son livre la Question, paru en 1958 aux Editions de Minuit. Et «Audin»? Maurice Audin était un jeune homme au visage d’enfant, cheveux en bataille. Il avait 25 ans. Il était mathématicien, assistant à l’université des sciences d’Alger, militant du parti communiste. Il avait une épouse, Josette, et trois enfants. Comme nombre d’autres habitants d’Alger, Arabes et Européens, que les parachutistes soupçonnaient de «terrorisme», il avait été arrêté par les militaires français et «assigné à résidence» dans un immeuble de la ville transformé par les paras en centre d’interrogatoire. Les militaires, à la recherche des poseurs de bombes, avaient reçu du général Massu la mission de «rétablir l’ordre», «par tous les moyens» .

Torturé. Le 18 juin, le jeune homme vit encore. D’après le récit de l’un de ses codétenus, le Dr Hadjadj, arrêté 24 heures avant lui, lui aussi torturé, on sait que ce jour-là, il portait «au niveau du lobe de l’oreille droite et au niveau du gros orteil gauche des traces de brûlures». Maurice Audin a la force de parler au médecin, de lui dire comment il est torturé par les militaires: «Electricité et eau.» Que s’est-il passé le lendemain, puis le 20 juin, et le 21? Les parachutistes sont les seuls à pouvoir témoigner sur les dernières heures du professeur. Ils n’ont jamais rien dit. Personne n’a plus revu Maurice Audin, disparu cette nuit d’été dans la bataille d’Alger.

Entre janvier et septembre 1957, 3 024 personnes arrêtées par les paras ont «disparu». Mais, ce disparu-là avait une épouse, aimante (Josette Audin ne s’est jamais remariée), enseignante elle aussi, militante comme lui. Et extrêmement tenace. Il avait mieux qu’un métier: il était membre de l’enseignement supérieur. Son directeur de thèse s’appelait Laurent Schwartz, médaille Fields 1950 (prix Nobel des mathématiciens). Il était militant d’un parti politique alors puissant: le parti communiste, premier parti de France, avait récolté 25,9 % des voix aux élections législatives de 1956 et comptait 150 députés à l’Assemblée. Audin, enfin, était un Européen. Objet d’attention de la part des parachutistes, dont ne bénéficiaient pas leurs obscurs suspects arabes. Huit jours après l’arrestation, le 19 juin, le président de la République René Coty avait été averti que l’assistant de la fac d’Alger était entre les mains des paras. La présidence était intervenue. Trop tard.

Quand Maurice est arrêté, le plus jeune de ses enfants a un mois. Son épouse est encore en congé maternité lorsqu’elle le voit pour la dernière fois, s’éloignant de leur HLM de la rue Flaubert, ce 11 juin 1957, à 23 heures, après le couvre-feu, encadré des parachutistes du 1er RCP venus le chercher au domicile familial. Elle a très vite appris que, trois heures plus tard, on étouffait ses cris avec un bâillon. Et elle a eu, très tôt aussi, la conviction qu’il était mort sous la torture. Ou étranglé par Charbonnier. Elle en garde, aujourd’hui encore, la foi inébranlable. Le secrétaire général de la FEN, bastion syndical de l’Education nationale, lui suggérera en décembre 1957 qu’en acceptant la thèse de l’évasion elle pourrait continuer à recevoir le traitement de son mari, alors que, veuve d’un si jeune époux, elle n’aura pas droit à une retraite. Josette Audin a résisté. Elle n’a jamais accepté la thèse officielle, celle des militaires qui ont camouflé la mort de son mari pour se préserver de toute enquête gênante.

Mise en scène. La seconde partie de «l’affaire Audin» commence le 21 juin au soir. A 22 heures, l’armée française a mis en scène une évasion fictive. «Un faux corporel», selon l’expression du procureur général de la Libération, André Boissarie, relevée par Pierre Vidal-Naquet. L’historien, alors jeune assistant à la faculté de Caen, s’est appliqué à démontrer, pièce par pièce, témoignage après témoignage, comment l’évasion était un mensonge destiné à cacher le meurtre. Il en a fait un ouvrage paru en mai 1958 sous le titre l’Affaire Audin (2). Un modèle de contre-enquête. La version des militaires, d’abord. Vers 21 heures, Charbonnier prévient Alleg et le Dr Hadjadj qu’ils vont être transférés, ainsi qu’Audin. Une Jeep quitte le centre de triage d’El-Bair vers 21 h 30. Elle est conduite par le sergent Yves Cuomo. Un autre sergent, Pierre Misiri, est à l’avant. Il est armé. «Audin» est à l’arrière. Six cents mètres plus loin, dans un virage, la Jeep a un «léger accident», elle ralentit, «Audin» s’enfuit, Misiri bondit, mitraille le fugitif, le manque, et court à sa recherche dans les rues d’Alger. En vain.

Pierre Vidal-Naquet montrera qu’Alleg et Hadjadj n’ont jamais réellement vu le transfert d’Audin. Ils n’en ont qu’entendu parler par Charbonnier. Voilà deux témoins que l’on ne soupçonnera pas de partialité en faveur des militaires, mais qui sont inventés. L’historien s’apercevra que l’évasion, à 600 mètres du centre de triage, donc à pas plus d’une minute en Jeep dans les rues désertes, ne pouvait pas avoir eu lieu dix minutes après le départ de la Jeep, comme l’ont dit les paras. Il prouvera que les militaires ont oublié d’établir immédiatement un bulletin de recherches. Que, lorsqu’il a été rédigé, le 24 juin, le document fait état d’un «léger accident», qui ne sera jamais consigné dans le registre du service auto. Alors, une seconde version du même bulletin – un autre faux – évoquera un simple «ralentissement». Les tirs de mitraillette? Le lendemain, on n’a retrouvé ni trace de balle ni douille. Est signalée l’évasion d’un «Européen, grand, fort, […] 32 ans, Audin Maurice». Le vrai Audin n’avait que 25 ans, il mesurait 1,72 m, était très mince… «C’est plutôt le profil d’un para…», s’amuse aujourd’hui Pierre Vidal-Naquet à qui ni l’armée ni la justice n’ont toujours pas donné, quarante-quatre ans plus tard, de confirmation officielle à sa contre-enquête. Pourtant, l’historien avait relevé toutes les contradictions de la fausse évasion. Les unes après les autres: le sergent qui a laissé «Audin» s’échapper ne sera sanctionné que cinq jours plus tard, comme si on avait, là encore, oublié qu’il avait fauté, on arrêtera de torturer Henri Alleg dès le lendemain, et le domicile des Audin est surveillé très mollement.

A partir de juillet 1957, la disparition du jeune homme provoque l’émotion dans les milieux universitaires, chez les intellectuels, et les militants de gauche. Une pétition nationale est lancée. Signataires: des enseignants, comme Michel Crouzet, un spécialiste de Stendhal, ou le futur découvreur du virus du sida, Luc Montagnier, alors jeune biologiste. Un Comité Audin se monte, qui ne cessera de se battre pour alerter l’opinion publique contre la torture. Le visage du professeur «à l’éternelle jeunesse», selon l’expression de Pierre Vidal-Naquet, était devenu la figure symbolique des communistes dénonçant les horreurs de la guerre coloniale.

S’ouvre alors la troisième affaire Audin, douloureuse elle aussi, et qui ne s’est toujours pas achevée. Josette Audin avait porté plainte le 4 juillet 1957. Procédure mort-née: le crime des militaires, comme le faux qu’ils ont monté pour le dissimuler, ont été recouverts à la fois par une succession de «non-lieux» décrétés par des tribunaux et cours de justice en France, et par le vote de lois d’amnistie. Le 22 mars 1962, un décret déclare amnistiés «les faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigés contre l’insurrection algérienne». Un second décret, le 18 juin 1966, élargit l’amnistie aux infractions «commises dans le cadre d’opérations de police administrative ou judiciaire», comme le précise son article 3. Lequel «semble rédigé exprès pour cette affaire», écrit l’historien. Résultat: six mois plus tard, la Cour de cassation (qui avait attendu plus de quatre ans pour statuer) déclare éteinte l’action de Josette Audin.

Dernière tentative. La dernière tentative pour lever ce mensonge d’Etat remonte au mardi 16 mai 2001. L’avocate de Josette Audin s’est rendue au palais de justice de Paris, dans le bureau du doyen des juges d’instruction. Me Nicole Dreyfus y a déposé une plainte contre X avec constitution de partie civile, notamment pour «séquestration». Une plainte. Encore une. A l’avenir incertain. «Ça ne me rendra pas mon mari, mais le minimum qu’on puisse faire, c’est d’établir la vérité, de rendre justice», réclame aujourd’hui encore une Josette Audin combative. Le général Paul Aussaresses écrit dans son livre de mémoires sorti le 3 mai que c’est lui – il était alors commandant – qui a ordonné à Charbonnier d’interroger Audin. Le vieux militaire a 82 ans, il est commandeur de la Légion d’honneur. Il se contente de ces quelques lignes: «Comme on sait, Audin disparut le 21 juin» (page 190). Le conducteur de la Jeep, Yves Cuomo, vient de sortir d’une retraite paisible à Pau. Il a donné une interview, le vendredi 11 mai, à la République des Pyrénées. Le journal écrit qu’il est «bardé de décorations». Cuomo affirme avoir été manipulé. Il aurait transporté «un prisonnier cagoulé» dont il n’a, en conséquence, jamais vu le visage. Toujours selon lui, sa hiérarchie lui aurait dit qu’il s’agissait d’Audin, seulement après l’évasion. L’ancien sergent, démobilisé en 1971 avec le grade d’adjudant-chef, ne «demande pas mieux» que de se rendre à une convocation de justice. Il affirme aussi qu’il est prêt à rencontrer Josette Audin. Celle-ci lui oppose un refus catégorique: «Tout le monde veut apparaître comme n’ayant rien fait, comme n’étant pas responsable. Eh bien, non». Elle pèse ce qu’elle dit, lentement, mot après mot: «On ne peut pas réconcilier les assassins avec les assassinés.».

(1) Les membres du Parti communiste algérien (PCA) étaient recherchés par les militaires qui les soupçonnaient de fabriquer des bombes pour le FLN (Front de libération national).

(2) Réédité aux Editions de Minuit, et complété en 1989, il est toujours disponible.

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MEMOIRES D’ALGERIE (3/5)

Le 18 février 1957, il adresse une note à ses officiers pour demander le rejet «sans équivoque» de la torture.

Bollardière, le général qui a dit «non»

En désaccord avec les méthodes du général Massu, il demande à être «relevé de ses «respon- sabilités» en 1957. Il quittera l’armée en 1961.

Par JEAN-DOMINIQUE MERCHET, Le jeudi 14 juin 2001

Sa vision de la pacification

Voici le texte de l’engagement signé par les volontaires des «commandos noirs» créés par Jacques de Bollardière.

«J’accepte de servir dans une équipe de nouveaux commandos nomades, dont la mission est de rétablir la confiance dans la population algérienne et de créer des conditions d’insécurité pour les fellaghas.

Je sais que ces équipes légères auront à subsister, et éventuellement à se défendre, par elles-mêmes, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, en parcourant des territoires difficiles. Je mesure ce risque et je l’accepte.

Je m’engage, en outre, sur l’honneur, à respecter les règles des commandos nomades: tout musulman sera considéré par moi comme un ami et non comme un suspect, sauf preuve du contraire. Je mesure aussi le risque supplémentaire que cette règle, indispensable à la réussite de notre mission, me fait courir, et je l’accepte pleinement.»
ussaresses Vs Bollardière, l’infâme contre le saint? L’un se vante d’avoir tué et torturé durant la guerre d’Algérie, alors que l’autre demanda à être relevé de son commandement pour ne pas avoir à cautionner de telles pratiques. Deux histoires d’officiers, deux cas limites qui balisent tout l’éventail des réactions de militaires plongés dans une sale guerre. Sans doute plus qu’Aussaresses, Jacques Pâris de Bollardière – mort en 1986 – reste une figure importante de la guerre d’Algérie. «A quand une promotion Bollardière à Saint-Cyr?», demandait souvent le général Georges Buis (1). Simone, sa veuve, est aujourd’hui l’une des «Douze», le groupe de personnalités (avec Pierre Vidal-Naquet, Germaine Tillion, Henri Alleg, etc.) qui demande que «toute la vérité soit dite sur la torture».

La lettre est datée du 7 mars 1957, en pleine bataille d’Alger (2). Signée par le général de brigade de Bollardière, elle est adressée au général d’armée Salan, commandant interarmées de la 10e région militaire (Alger). «Convoqué ce jour à dix heures par le général Massu, j’ai été obligé de prendre nettement conscience du fait que j’étais en désaccord absolu avec mon chef sur les méthodes employées. […] J’ai donc l’honneur de vous demander d’être immédiatement relevé de mes responsabilités.» Ce courrier fait l’effet d’une petite bombe. «Bollo», comme l’appellent les militaires, n’est pas n’importe qui. Compagnon de la Libération, grand officier de la Légion d’honneur, ancien SAS, commandant des paras en Indochine, général à 49 ans. Un personnage qui impose le respect, mais une personnalité un peu fantasque, «bordélique» dit même un ancien d’Algérie. «Après trois ans passés à Saint-Cyr – au lieu de deux – il n’en est sorti que sergent-chef!», ajoute-t-il.

«Je méprise ton action.» A la lecture de la lettre, le général Massu est fou de rage. Lui aussi est un gaulliste de la première heure, lui aussi s’est couvert de gloire au combat, lui aussi est catholique pratiquant. Depuis deux mois, le gouvernement lui a confié le soin de démanteler l’appareil politico-militaire du FLN à Alger. Par tous les moyens. On sait ce que cela veut dire. Massu prend sa plume et écrit aussitôt à Salan: «A la suite de l’entretien d’une heure que j’ai accordé au général de Bollardière, il m’a quitté en déclarant: « Je méprise ton action. »» Les deux hommes se détestent et «Bollo» supporte mal d’être sous les ordres de Massu.

Bollardière a quitté l’Ecole de guerre pour l’Algérie en juillet 1956. Il a pris le commandement d’un secteur rural proche d’Alger, la Mitidja et l’est de l’Atlas blidéen. Sous ses ordres, une troupe d’aviateurs du Sud-Ouest qui viennent d’être rappelés sous les drapeaux par le gouvernement Mollet, la demi-brigade de fusiliers de l’air. Pas vraiment une unité d’élite, comme les paras. A ses côtés, un ancien de la France libre, le colonel Roger Barberot et un certain Jean-Jacques Servan-Schreiber, 32 ans, rappelé comme lieutenant-aviateur de réserve. JJSS est surtout le patron de l’Express, l’un des journaux les plus engagés contre la politique algérienne du gouvernement.

Dès le début de la bataille d’Alger, Bollardière reçoit des ordres «auxquels [il a] estimé en toute conscience ne pas pouvoir [se] conformer», expliquera-t-il dans un rapport après son départ d’Algérie. Ces ordres portent sur «la mise sur pied dans les villages de la Mitidja d’équipes policières formées avec les troupes de secteur et opérant de façon identique aux équipes de parachutistes chargées du maintien de l’ordre à Alger» ainsi que sur «la fouille par la troupe de toutes les mosquées». Les méthodes employées dans la capitale algérienne le révoltent. Dans un message du 18 février 1957 adressé à tous les officiers de son secteur, il écrit: «La tentation à laquelle n’ont pas résisté les pays totalitaires de considérer certains procédés comme une méthode normale pour obtenir le renseignement doit être rejetée sans équivoque, et ces procédés condamnés formellement.» Massu jugera, non sans raison, cette «directive en totale contradiction avec celle du ministre résident» Robert Lacoste. Opposition de principe, mais aussi guerre des chefs, assurent tous les témoins de l’époque. Bollardière reconnaîtra lui-même qu’il n’acceptait pas de voir «les paras intervenir à leur propre initiative à l’intérieur de [son] territoire»…

Les «commandos noirs». La méthode Massu – qui est celle du gouvernement – est le contraire de la manière «Bollo». Bollardière est en désaccord avec la directive qui assure que «la pacification ne pourra être entreprise que lorsque le FLN aura été éliminé». Son modèle, c’est Lyautey qui, au Maroc, «pensait au contact entre deux civilisations». Son père, René, a d’ailleurs servi à l’état-major du maréchal Lyautey durant la Première Guerre mondiale. Avec ses aviateurs peu motivés, Bollardière crée des «commandos noirs», afin de rétablir un climat de confiance avec la population algérienne. A la manière boy-scout de l’époque, il leur fait prêter serment: «Tout musulman sera considéré par moi comme un ami et non comme un suspect, sauf preuve du contraire.» Son action lui vaut les félicitations de Jean Mairey, directeur général de la Sûreté nationale, dans un rapport au président du Conseil. Evoquant «la magnifique réussite» d’un «jeune général», il conclut: «Que n’avons-nous quelques dizaines de chefs qui comprennent leur mission de la sorte?» Le secrétaire d’Etat à la Guerre, Max Lejeune (SFIO), n’est pas du tout de cet avis: «Ce que vous faites faire à l’armée est indigne de l’armée. C’est indigne de vous, Bollardière», raconte son adjoint Roger Barberot (3).

Relevé de son commandement, Bollardière rentre en France. Il rend visite au général de Gaulle, qui n’est pas encore revenu au pouvoir. «Il me reçut longuement avec une parfaite courtoisie. Il a peu parlé et j’ai eu l’assurance qu’il ne me tenait pas rigueur de mon attitude», confie «Bollo». Sa hiérarchie cherche un moyen de le punir. Il le lui fournit quelques jours plus tard, le 29 mars 1957, en publiant une lettre dans l’Express. Sans l’approbation de ses chefs, ce qui est contraire au règlement militaire.

Au terme de sa période de réserve, JJSS est en effet rentré à Paris et a repris la direction de l’hebdomadaire. Il publie une série d’articles qui deviendront un livre, Lieutenant en Algérie. Sous la forme d’un récit romancé, JJSS raconte ce qu’il a vu là-bas. Il cite son ancien patron, Bollardière, rebaptisé «Galland»: «Si nous en sommes réduits là, c’est que nous n’avons plus rien à faire ici.» L’article fait scandale, autant chez les militaires que chez les politiques. Pourtant, J.J.S.S. ne parle pas de la torture, «oubliant» même de raconter sa participation à un combat contre les rebelles qui lui vaut une citation. Le gouvernement de Guy Mollet réagit vivement. Quand JJSS est inculpé d’«atteinte au moral de l’armée», Bollardière lui apporte aussitôt son soutien public. Dans un courrier à l’Express, il confirme que ce que rapporte le journaliste est vrai et dénonce «l’effroyable danger qu’il y aurait pour nous à perdre de vue, sous le prétexte fallacieux de l’efficacité immédiate, les valeurs morales qui seules ont fait jusqu’à maintenant la grandeur de notre civilisation et de notre armée».

Soixante jours de forteresse. Le 5 avril, le Conseil des ministres se saisit de l’affaire Bollardière. Le communiqué officiel parle d’«une campagne organisée par les ennemis de la France». Gaston Defferre, ministre de la France d’outre-mer, est l’un des rares à prendre la défense de l’officier. «Son geste a un caractère symbolique aux yeux d’une fraction croissante de l’opinion qui désapprouve les écarts de la répression en Algérie», explique-t-il en Conseil des ministres, rapporte la presse de l’époque. Il ajoute qu’une «sanction passerait pour une approbation de certaines méthodes». Finalement, le ministre de la Défense nationale, Maurice Bourgès-Maunoury, le punit de «soixante jours de forteresse». Motif: «A approuvé par une lettre publiée dans la presse avec son assentiment une campagne portant atteinte à l’honneur des troupes qu’il avait eues sous ses ordres.» Il est invité à se présenter au fort de La Courneuve le lundi 15 avril «avant midi».

C’est là qu’il recevra de nombreuses lettres de soutien et surtout un mot de Gaston Defferre, le seul ministre à se mouiller pour lui. Celui-ci lui annonce que, au terme de ses deux mois de «trou», il sera mis à disposition du ministre de la France d’outre-mer. Il séjournera deux ans et demi à Brazzaville comme «adjoint au général commandant supérieur des forces armées de la zone de défense AEF-Cameroun». Un poste obscur, qu’il quittera pour en rejoindre un autre à Coblence (Allemagne). Toutes ses démarches pour retourner en Algérie resteront vaines. A Coblence, il apprend le putsch des généraux d’Alger (avril 1961). Sa décision est prise: il fonce à Paris et, «éprouvant le besoin d’un choix clair», annonce sa décision de quitter l’armée. Le 1er octobre 1961, Jacques Pâris de Bollardière est rendu à la vie civile.

Extrême gauche. Dès lors, ce militaire de tradition va basculer dans le militantisme d’extrême gauche, plus Gandhi que Trotski. Chrétien, il s’engage dans des mouvements d’éducation permanente. Il sera de tous les combats des années 70: régionalisme breton, immigrés, Larzac, Lip, comités de soldats, non-violence, antinucléaire, etc. En 1973, il participe à une campagne de protestation contre les essais nucléaires à Moruroa, en compagnie de Brice Lalonde et de l’actuel ministre de la Coopération, Charles Josselin… Le gouvernement décide alors de le sanctionner. En le mettant à la retraite (4)… comme Aussaresses aujourd’hui. «Bollo» écrit alors au chef de l’Etat afin d’être rayé de l’ordre de la Légion d’honneur. Georges Pompidou lui répondra: «Si nul ne peut dire qu’il est digne de la Légion d’honneur, nul ne peut dire qu’il en est indigne.».

(1) Ancien de la 2e DB de Leclerc, écrivain puis collaborateur du Nouvel Observateur, Georges Buis, mort en 1998, fut l’un des généraux les plus brillants de l’armée française.

(2) Jacques Bollardière, Compagnon de toutes les libérations. Un album indispensable reproduisant de très nombreux documents, réédité par Non-Violence actualité, BP 241, 45202 Montargis Cedex. Tél.: 02 38 93 67 22.

Les mémoires du général de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, sont parus en 1972 chez Desclée de Brouwer.

(3) Roger Barberot, Malaventure en Algérie, Plon, 1957.

(4) En 1983, Bollardière refusera d’être rétabli dans ses droits militaires, comme le lui proposait le gouvernement, après le «pardon» des officiers putschistes.

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MEMOIRES D’ALGERIE (4/5)

Qu’ont dit ou qu’ont tu les combattants? A travers trois familles, trois histoires de transmission de la guerre d’Algérie.

Le silence en héritage

Libération, Le vendredi 15 juin 2001

La guerre en chiffres

Appelés
Deux millions d’appelés, nés entre 1932 et 1943, ont effectué leur service en Algérie entre 1955 et 1962.
Au plus fort de la guerre, les appelés représentent 80 % des 400 000 militaires français présents sur le terrain.

Harkis
Pendant toute la durée de la guerre, 250 000 harkis furent recrutés par l’armée française. L’épuration de 1962 en Algérie, après l’indépendance, fit selon les historiens entre 60 et 70 000 victimes parmi les harkis et leurs familles.

Algériens
Le bilan de la guerre suscite toujours des controverses. Côté algérien, les autorités s’en tiennent à «un million et demi de martyrs», tandis que les Français retiennent le chiffre de 200 000 morts.
Côté français, les pertes militaires s’élèvent à près de 25 000 morts (dont plus d’un tiers par accident), 7 541 blessés et 875 disparus.
‘histoire se forge aussi avec la mémoire. Comment s’est transmise celle de la guerre d’Algérie? Qu’ont raconté à leurs enfants les hommes qui ont combattu là-bas? Qu’ils soient appelés du contingent, harkis embarqués par le destin aux côtés de l’armée française ou algériens sympathisants des combattants du FLN, quels furent leurs récits ou leurs silences. C’est cette histoire «existentielle» que retracent ces trois familles.

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Bernard Demoy, ancien appelé

«Le repli sur soi»

Par MARIE GUICHOUX, Cuverville envoyée spéciale, Libération

Bernard Demoy sort une valise en bois. «Ne la pose pas sur le canapé!, je viens de l’encaustiquer…», proteste sa femme. Cette valise, il s’y est accroché comme à un radeau, il avait 20 ans et une vague idée des lendemains. Incorporé direct le 4 juillet 1958, Bernard Demoy a quitté son village de Normandie et débarqué trois jours plus tard à Alger. «Pour ne pas inquiéter mémé, on lui a dit que j’allais faire mon service au Mans. Elle m’a dit: « Prends la valise de tonton Robert, si t’as pas de place dans le train, tu pourras t’asseoir dessus » et y a rangé des pantoufles et un gilet gris.» Mais, là où il allait, c’était «pas l’air frais de Granville».

Vingt-huit mois dans le Sahara à assurer le ravitaillement des camps et la protection des convois. «Fleur bleue», comme l’appelaient les copains, parce qu’il lisait de la poésie, aurait pu se faire réformer avec son dos tordu comme un S. «Mais on voulait être soldat, c’était un point d’honneur. Un réformé ne trouvait pas de cavalière dans les bals.» Il a mangé plus de sable que de rations, vécu une dizaine d’accrochages, connu «l’angoisse mais pas la peur», parce qu’à «20 ans on est inconscient». Et, pour finir, il est rentré «sur un beau bateau sanitaire». Arrivé en fond de cale, il est reparti «en cabine, avec un interne accompagnateur». Vexé et mal à l’aise «de tout ce déploiement pour [lui]», à deux doigts d’y rester d’une primo-infection.

Les gens du village ont dit: «Il a mûri.» Et puis, c’est tout. Pour eux: «On rentrait d’Algérie, mais ça aurait pu être les Indes, c’était pareil: il n’y avait alors que deux ou trois postes de télévision. Et puis, avec l’Indochine, tout le monde avait chanté « Nuits de Chine, nuits câlines »… Alors les colonies, c’était forcément le paradis.» Surtout, les aînés avaient connu les «vraies» guerres. Rien que dans la famille Demoy, il y avait le grand oncle tué au chemin des Dames, l’oncle fusillé le 7 juillet 1944, les femmes terrorisées pendant les bombardements. «Pour les anciens, on ne pouvait pas comparer Verdun et les embuscades en Algérie, puisqu’il n’y avait pas de front.» Donc, pas de guerre (1). Ecolier, Bernard Demoy chantait la Marseillaise avec sa classe et les anciens combattants les jours de 11 Novembre. «Et, là, on avait combattu et on n’était pas invité! On ne comptait pas. ça, c’est la première blessure.» Aux silences succédera la réprobation sociale, la guerre était sale, colonialiste et perdue. La France tourne la page. Après le «repli sur soi», l’appelé du contingent rattrape sa jeunesse dans le tourbillon des «jupes ballons».

A 30 ans de distance, Isabelle, sa fille, n’a guère senti plus d’enthousiasme à évoquer ce passé-là. «En terminale, j’ai proposé de faire une expo sur la guerre d’Algérie. La réception, c’était pas ça. Sur les sept profs d’histoire-géo, une seule a été intéressée. Mon père est venu, mais peu d’élèves sont venus en parler. Pourtant, beaucoup étaient des enfants de combattants.» Aujourd’hui, elle est infirmière au bloc opératoire. Elle parlait déjà sciences quand son père parlait d’histoire et de son travail aux archives départementales. Il lui a raconté le choc du climat, «le thé sous la tente avec des Algériens», lui a «plus parlé des points positifs que négatifs». «Il est très secret. Peut-être attendait-il que je lui pose davantage de questions?» Elle s’est rendue avec lui à des réunions de la Fnaca, l’association d’anciens d’Algérie qu’il a rejointe en 1972, mais n’a jamais demandé s’il avait tué, torturé. Se dit que, s’il l’a fait, «c’est qu’il n’avait pas le choix». Bernard Demoy ne croit pas «ceux qui disent avoir été forcés. Ils ne demandaient jamais à quelqu’un dont le tempérament n’était pas porté sur la violence». Sans doute sa chance fut-elle aussi d’être sous les ordres d’un «capitaine qui n’était pas un tortionnaire». Il en a croisé au camp d’instruction de Béni-Messous, où, dit-il, dès l’arrivée, «on savait». Il y avait celui qui montrait ses «trophées: une collection de doigts de fellaghas conservés dans un bocal avec du formol», le «collier d’oreilles» d’un autre. Dans la balance, il met «des Durand, des Dupont, qu’on retrouvait le sexe tranché». Tout ça enfoui, que sa femme n’a découvert que peu à peu. Comme lorsqu’ils sont allés voir la Guerre sans nom, le film de Bertrand Tavernier, et qu’elle lui a chuchoté: «T’as connu ça, toi?» Parfois aussi, ça ressort bêtement. «Ce type qui voulait prendre la place de parking, tout d’un coup, sans savoir pourquoi, je lui dis: « Si je suis là aujourd’hui, c’est parce qu’un jour j’ai tiré plus vite qu’un autre. »» Au début à Cuverville, «il était un peu pris pour un farfelu», dit Isabelle. Mais il a fini par obtenir qu’un passage porte le nom d’un beau garçon, artisan boulanger, qui n’est jamais revenu d’Algérie. «J’aurais voulu, dit-il, que ce soit une place.» La place était déjà prise par les Cuvervillais morts sous les bombardements.

(1) Il faudra attendre 1999 pour qu’une loi restitue la réalité et dénomme «guerre d’Algérie» ce qui était encore dans les textes de la République «les opérations de maintien de l’ordre» en Afrique du Nord.

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Dahmane Guessas, sympathisant FLN

«D’abord, l’intégration des enfants»

Par CHARLOTTE ROTMAN, Givors envoyée spéciale, Libération

Souvent, les anciens moudjahidin d’Algérie installés en France se sont tus. Loin de leur terre natale, ils ont enfoui leurs souvenirs et leurs blessures dans le silence. Difficile de partager cette histoire ici, en France, avec d’anciens ennemis – vaincus qui plus est – ou de la transmettre à leurs enfants, français pour la plupart. Beaucoup d’Algériens ont ainsi verrouillé leurs récits, renvoyant la deuxième génération aux livres d’histoire.

Chez les Guessas, la guerre d’Algérie n’est pas taboue. Ni encombrante. «Pour mes enfants, j’ai voulu éviter toute vengeance. Que ces années de guerre ne recommencent pas», souffle Dahmane, le père de famille, adhérent à l’association pour la promotion de la culture algérienne, à Givors, une émanation d’une ancienne amicale FLN.

Dahmane Guessas a vécu les «événements» d’abord adolescent, puis jeune homme, dans les environs de Sétif. Témoin direct des violences et des exactions, il a été aspiré par la guerre: «Quand il y avait des rafles, on se faisait embarquer. On était tous parqués dans le stade des jours entiers. Des types dégringolaient des estrades, se faisaient massacrer. Certains n’en revenaient pas.» Comme son oncle et plusieurs des siens. «L’épisode du stade, non, il ne nous l’a pas raconté. Les disparitions de membres de la famille, ça oui», raconte son fils de 29 ans, Rabah. «La torture, ce n’était pas que les massacres, ajoute le père, Ma maison était à côté de l’école, je voyais passer les petits Français qui allaient en cours et moi je gardais les chèvres, je ne mangeais rien. C’était aussi ça le colonialisme.»

Après 1962, l’Algérie, «c’était le chaos». La France a besoin de main-d’œuvre et lui tend les bras. Dahmane, carte d’identité française en main, retrouve à Givors les militants FLN qui ont combattu en France – le deuxième front – et qui ne rentrent pas: «On était analphabètes, sans diplômes, l’Algérie avait d’abord besoin de cadres pour se reconstruire», se souvient un ami de Dahmane. Lui se rappelle la solidarité entre Algériens. Il s’installe donc en terre ennemie, dans l’ancienne puissance coloniale, dont l’arrogance a pavé sa mémoire de drames. «Là, chapeau à mes parents, qui ont vécu dans le pays qui avait commis des crimes chez eux. Quelle force», admire Rabah. «On nous disait: « L’Algérie, c’est la France. » On avait les papiers français, alors nous, on avait juste l’impression de changer de patelin», nuance son père. Et puis, Dahmane a pensé qu’il retournerait au bled. Mais ses enfants sont nés ici, ont grandi. «Mes parents se sont dit: « On vit en France, sur le territoire français. » Ils ne voulaient pas que les souvenirs d’Algérie posent des problèmes pour notre intégration. Ils voulaient qu’on soit des enfants comme les autres.» A tout prix, il fallait éviter les disputes politiques à l’école. Ou les dérapages lors des contrôles d’identité. Le père a pris soin de ne pas alimenter la colère de Rabah ou de ses frères et sœurs: il ne leur a pas donné d’arguments pour haïr la France. «La seule phrase qu’on entendait, c’était: « La France a fait du mal », rappelle Rabah. Mais aucune description ne suivait.» Aussi, dans l’héritage historique familial, on a plus parlé des héros et de la victoire que des morts et des victimes. La gloire de l’indépendance a éclipsé le funeste. Tous les ans, la famille Guessas célèbre les accords d’Evian de 1962 et l’insurrection de la Toussaint de 1954.

Pour Rabah, la guerre d’Algérie pèse comme un «fardeau invisible». Pas au sein de la famille ni dans son identité («200 % française, 200 % algérienne»), mais «dans les mentalités» de la société française et de l’administration. Pour lui, la discrimination dont il s’estime trop souvent victime est la suite d’une histoire coloniale. Son père approuve: «Mes enfants trouvent les portes fermées. Ce que j’ai ressenti au bled, mes enfants le ressentent ici aujourd’hui.» Et, chagriné: «Ils ont la même révolte.»

Certains «anciens» de l’association trouvent salutaire que le général Aussaresses ait «crevé l’abcès» et apprécient que le débat sur la torture soit sur la place publique. Rabah, lui, avoue: «Tout ce tapage m’est passé au-dessus de la tête. On savait déjà qu’il y avait eu de la torture. On le sait depuis l’époque de la guerre.» Sa sœur de 17 ans, Naïma, en première littéraire, «ne connaît pas grand-chose à la guerre d’Algérie» et n’a «jamais entendu parler d’Aussaresses». Les aveux du vieux général ont remué la mauvaise conscience de la France. Pas les blessures de la famille.

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Farid Haroud, fils de harki

«Un mouchoir sur l’Histoire»

Par MICHEL HENRY, Lyon envoyé spécial, Libération

Un mouchoir, formé d’un bout de chemise déchiré, aux bords tressés. Dessus, il y a brodé cette phrase malhabile: «J’ais été arrêter (sic) le 15 juillet 1962.» Khelifa Haroud, quatre ans harki, puis cinq ans interné par les Algériens après l’indépendance, sans jugement, l’a brodée dans sa cellule, en Algérie, avec une clé de boîte de conserve transformée en aiguille et des bouts de fils arrachés à ses habits. Un morceau de mémoire. Khelifa a écrit son nom, celui de ses enfants, ses endroits de détention. Il ne savait ni lire ni écrire, il a suivi de son aiguille les signes gravés au stylo par un copain lettré. Puis, ce mouchoir, il l’a cousu dans un pantalon qu’il a remis à sa femme au parloir, pour être sûr qu’il sorte. Khelifa libéré, la famille Haroud est venue en France, l’exil des harkis. Le mouchoir a suivi, enfoui.

Mme Haroud l’a ressorti pour le donner à sa fille quand elle s’est mariée en 1971, sa fille l’a repassé à sa mère en 1997 quand elle a su que son frère Farid faisait des documentaires sur les harkis. Farid avait 30 ans et il l’a pris en pleine tronche. Son père n’en avait jamais parlé: «Pour lui, être harki, c’est une malédiction, il a voulu nous protéger.» Farid n’avait pas cherché à voir: «Trente années à fuir la vérité, à nier ce que nous avions vécu.»

Avec son mouchoir, Farid part sur le chemin du souvenir. Mémoire familiale, mémoire collective, tout un puzzle à reconstituer pour un documentaire télé à venir. Ça s’appellera le Mouchoir de mon père. Silence, on tourne? Non, pas de silence, des paroles, on a trop tourné autour de cette histoire pour l’éviter. Farid lui-même n’en a rien vécu. Conçu pendant une permission de son père, né en 1967, parti à 2 mois d’Algérie, puis resté quatre ans dans un camp de harkis et hameau de forestage à Rians (Var), avant que le père se dise qu’il ne fallait pas rester là, à ressasser. Le père a emmené sa famille à Vienne (Isère), il est devenu OS, un immigré comme les autres, et «on n’a plus reparlé de cette histoire, on a mis le mouchoir dessus», dit Farid. Harki, moi? Jamais. De la guerre, rien non plus. Farid a quand même cherché «harki» dans le dictionnaire, «deux lignes, « de 54 à 62, supplétif de l’armée française »», et il est retourné à son oubli.

Devenu journaliste, un jour, en reportage pour France 3 Rhône-Alpes à Largentière, camp de harkis dans l’Ardèche, il arrive avec ses idées, «fallait se bouger, les cocos, quittez les camps plutôt que jouer les pleureuses». Mais il se heurte à la réalité, doute: «C’est pas si simple, entre eux et moi, il n’y a pas une si grande différence», et soudain cette question: «Si c’est pas un mec comme moi qui raconte cette histoire, qui?» Parce qu’on en manque, des raconteurs. «Les Harkis continuent d’être exclus de l’Histoire, écrivent Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou (1). Condamnés au silence, ils le sont depuis longtemps par une réécriture de l’histoire et un carcan idéologique qui leur dénient le droit d’exister, de se souvenir et surtout de revendiquer le souvenir.»

Parce que l’histoire n’est pas facile, traîtres pour les uns, héros pour les autres. Mais les harkis, pour Farid, ne sont ni l’un ni l’autre, comme son père qui s’est retrouvé harki comme ça, «un itinéraire guidé par la nécessité de survie, ni honte ni fierté», juste celle, plus tard, de voir que «ses enfants s’en sont tirés», en partie parce qu’il a occulté ce passé. Farid constate: «Je suis fils d’un ancien harki», il insiste sur ancien. «Je suis porteur de cette histoire. Soit tu l’occultes et elle te rattrape, soit tu vis dans le mythe, celui de la victime, à réclamer tout le temps: « On nous doit, on nous doit. » Mais, d’abord, on nous doit la mémoire.»

Farid a réalisé d’abord un 26 minutes, Fils de harki, un titre comme l’insulte que les gosses d’Algérie s’envoyaient dans la cour d’école en France. Sa famille lui dit: «Pourquoi tu veux réveiller tout ça? Calme-toi.» Le film passe à la télé, en 1998, sur France 3, «ça lave la honte». Puis le mouchoir sort de son oubli, et Farid continue sa pêche aux mémoires chavirées. Son père a 79 ans, Farid, 34, il est père lui aussi. Entre eux, il n’y a que l’épaisseur d’un bout de tissu couleur crème avec des traces dessus, comme un suaire. L’histoire d’un mouchoir, un mouchoir pour l’Histoire.

(1) Les Harkis, une mémoire enfouie, Autrement, février 1999.

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MEMOIRES D’ALGERIE (5/5)

Paroles cachées d’appelés

En rentrant d’Algérie, 25% n’ont pas envie d’en parler, 40% évoquent la mort et la souffrance, 10% les tortures.
Paroles cachées d’appelés

Une enquête inédite de 1959, bien que limitée à des militants d’organisations de jeunesse, témoigne de l’écœurement des appelés rentrant d’Algérie.

Par BRIGITTE VITAL-DURAND Le samedi 16 et dimanche 17 juin 2001, Libération

(1) «La Guerre d’Algérie et les Français», sous la direction de Jean-Pierre Rioux, pages 86-98 (Ed. Fayard, 1990). «De jeunes militants dans le contingent: l’enquête des organisations de jeunesse de 1959-1960», par P. Achard, J. Jenny, J.-C. Lagrée, P. Lew-Fay Lagrée, R. Santo Martino, F. Tétard, E. Desbois et C. Mougin.

(2) Groupe spontané créé à l’automne 1956, au moment de la mort de Jean Muller, rappelé en juin 1956, qui fut le premier à témoigner de la guerre. Le comité réunissait des prêtres ouvriers, des protestants, comme Daniel Parker, des personnalités, François Mauriac ou Robert Barrat, le gaulliste de gauche René Capitant, le fondateur de l’Arche Lanza del Vasto, Paul-Henry et Marie-Jo Chombart de Lauwe, Jacques Berque, Régis Blachère, Henri-Irénée Marrou ou encore Paul Ricoeur.
vez-vous envie de parler de l’Algérie?», «Quel est votre plus mauvais souvenir?», «Avez-vous l’impression que les autres vous trouvent changé?» «Qu’est-ce qui vous a le plus frappé à votre retour?» Quarante questions ont été posées, en novembre 1959, à 533 jeunes soldats qui venaient de rentrer chez eux en France. Il leur avait aussi été demandé d’attribuer une valeur à des mots comme justice, amitié, famille ou honneur. Leurs réponses sont bouleversantes. Elles disent comment la mort et la souffrance, parfois la torture, mais aussi simplement la soif, la peur, l’ennui, la désillusion qu’ils ont eux-mêmes éprouvés ont été le quotidien de ces appelés du contingent entre 1954, au tout début des événements, et la fin de l’année 1959.

Leurs témoignages, recueillis en pleine guerre d’Algérie, sont restés inédits jusqu’à ce jour. A l’exception d’une brève publication en 1990 (1), cette enquête dort dans des cartons depuis quarante et un ans. Or, par son ampleur, la rigueur de sa démarche, la sincérité des réponses recueillies, il s’agit d’un exceptionnel travail de sociologie.

Début 1959, le problème lancinant de la torture motive un groupe de recherche réuni au sein du Comité de résistance spirituelle (2). L’un de ses membres, le sociologue Paul Rendu, historien de formation, est de ceux qui furent à l’origine de l’enquête: «On voulait savoir deux choses, ce qui se passait en Algérie et si ce qui se passait bafouait les orientations morales de la jeunesse.» Pierre Mauroy, alors secrétaire d’un regroupement d’une quarantaine d’associations de jeunesse, le Gerojep, donne son accord au projet. Le sociologue Paul-Henry Chombart de Lauwe «gratte ses fonds de tiroir» au CNRS pour financer l’impression des questions. Tout le reste fut affaire de bonne volonté. C’est pourquoi, si 27 000 exemplaires du questionnaire ont été imprimés à l’automne 1959, seule une partie est parvenue jusqu’aux organisations de jeunesse chargées de contacter les appelés; 621 réponses sont revenues en temps voulu, dont 533 exploitables.

Les questions, soigneusement préparées, excluaient les lieux, armes ou opérations militaires considérés comme une atteinte au «secret défense». «La censure était omniprésente», se souvient Paul Rendu. Une seconde censure s’est exercée, en 1960, lors du dépouillement. Volontaire, celle-ci. En pleine période de contestation de la politique française en Algérie, le groupe de chercheurs – chrétiens de gauche en majorité – n’a pas voulu publier ses travaux. «On s’était dit, explique Paul Rendu, que, tant que la guerre n’était pas finie, on ne remettrait pas une arme psychologique à l’armée. Les résultats auraient pu servir à mieux préparer les jeunes, à contourner leurs réticences.» Certes, l’enquête – militante tant par les questions posées que par le public visé, des membres d’organisations – n’était pas représentative de la jeunesse. Mais elle dit plein de choses: 25 % n’ont pas envie de parler de l’Algérie, 40 % évoquent la mort et la souffrance, 10 % les tortures. La moitié critique l’action de l’armée, les chefs, la vie militaire ou, simplement, l’œuvre de la France. A la question «quel est votre meilleur souvenir?», ils sont plus de 100 à répondre «la quille», la fin du service.

Aujourd’hui, les documents éparpillés dans une vingtaine de cartons sont en cours de regroupement pour être versés aux Archives départementales du Val-de-Marne.

«Avoir entendu crier un gosse torturé et rire grassement les copains»

En novembre 1959, 40 questions furent posées aux appelés de retour d’Algérie. Extraits de leurs bouleversantes réponses.

«La Guerre sans nom»
Voilà dix ans, le cinéaste Bertrand Tavernier et l’écrivain Patrick Rotman plantaient une caméra à Grenoble. Face à elle, une trentaine de soldats du rang venus raconter la guerre d’Algérie. Des hommes sortant du silence et revenant sur ces années où ils n’étaient que des gosses de 20 ans. Il y avait là des communistes, des chrétiens, des fervents de l’OAS, des «bouffeurs de fel», des démocrates épouvantés. Près de 60 heures d’entretiens qui donnèrent, en 1992, un documentaire unique de quatre heures: la Guerre sans nom. Diffusé en salles, puis sur Canal +, Arte et France 3. Mais, «après, la lutte pour le faire passer sur une grande chaîne publique a été homérique» et a échoué, raconte Tavernier. «Quand Jean-Pierre Elkabbach est arrivé à la tête de France 2, je lui ai rappelé dans une lettre combien il avait soutenu le film à sa sortie, je n’ai eu aucune réponse.» Le choix de Grenoble avait été guidé par le souvenir des 3 000 personnes qui, le 18 mai 1956, s’étaient opposées violemment au départ de jeunes soldats. «Il ne faudrait pas réduire cette guerre à la torture, conclut Tavernier, il y avait aussi une masse d’exactions quotidiennes et de conduites infâmes.»

Mauvais souvenir
– Voir les camarades déchiquetés par une mine.
– La façon dont on traite blessés et cadavres algériens.
– 38 morts rebelles empilés dans un camion et montrés à tout un village.
– Atrocités rebelles.
– La mort des copains.
– Exposition sur la place d’un village du cadavre d’un fellagha.
– Torture: une séance qui fut la dernière et la première faite dans ma compagnie.
– Me promenant dans une rue de la ville, j’ai caressé la tête d’un enfant qui avait 6 ou 7 ans. Celui-ci m’a mordu cruellement la main, me disant: «Français tous méchants, moi pas aimer.»
– D’avoir participé à l’évacuation et à la destruction d’un village. Le suicide d’un camarade après son retour.
– Tortures au camp sur de simples suspects.
– Ma présence forcée à l’interrogatoire d’un rebelle soumis à la torture (électricité) par des bourreaux, tous militaires de carrière: un commandant, un capitaine, un lieutenant.
– Voir des rappelés et des hommes de la DST s’amuser avec des cadavres de soldats FLN (tirer dedans, plaisanteries obscènes) en face de suspects.
– J’ai bu l’huile d’une boîte de sardines pour essayer de faire disparaître ma soif.
– Avoir entendu crier un gosse qu’on torturait, et rire «grassement» les copains devant ce gamin…
– La mort en un mois de 40 jeunes soldats du régiment (avril-mai 1957). Les représailles barbares des mêmes mois.
– Les cadavres obstinément mutilés par les rebelles.
– Un vieillard, une fillette assis sur le bord de la route. Des soldats qui rient, qui les ont tués.
– Au retour, l’incompréhension des Français. On m’a dit que j’avais les mains pleines de sang, alors que je n’ai jamais même sifflé un seul Arabe. J’ai passé mon temps à les soigner dans le bled.
– Un jeune garçon français crachant sur un blessé musulman en train de mourir.
– La nuit du 30 septembre au 1er octobre 1956 où une recrudescence de rébellions s’est manifestée en Kabylie et où l’on a compris que mes quatre mois de présence n’avaient fait qu’échauffer les esprits!
– J’hésite entre: 1. La mort d’un camarade. 2. Le souvenir d’une lâcheté commise pour ne pas aller en opération. 3. Une semaine de sirocco et de dérèglements de tous ordres.
– Un de mes bons copains montant dans un camion pour aller faire une «corvée de bois»: visage d’enfant assassin…
– La torture «stratégique», les opérations, la peur. […] J’ai tué, j’ai vu des gosses et des femmes assassinés par l’aviation et l’artillerie, les hommes torturés. Je ne pardonnerai jamais aux hommes politiques qui […] ont permis que je commande ou assiste à de tels actes.

Souffrance
– La chaleur.
– La faim.
– La soif.
– Manger des conserves.
– L’éloignement.
– La solitude.
– La fatigue.
– L’injustice.
– Les mauvais chefs.
– L’esprit de ceux qu’on nomme «pieds-noirs».

Honneur
– Si je n’avais pas été marié, j’eus sans doute refusé certains actes. Je ne l’ai fait qu’une fois, en refusant de participer à une répression consistant à jeter vivants des musulmans d’hélicoptères sur leur village (Palestro, février 1956).

Hiérarchie
– Capitaine ivre incapable de diriger une opération. Sous-lieutenant vidant un bordel à l’heure de la fermeture… pour avoir de la place pour lui.

Amitié
– L’amitié franco-musulmane est une utopie. Un bataillon (force 825 hommes) recule devant 23 FLN. Vécu.
– Il suffit d’un peu de compréhension pour lier amitié avec une race que l’on dit sauvage.

Liberté
– Pour le référendum, je n’ai reçu que le bulletin «oui».
– Le stade de Mascara rempli d’Algériens pendant quatre jours, accroupis sans rien qu’un peu d’eau.

Justice
– Un Français d’Algérie: «Pour un des nôtres tué, il faut tuer dix Arabes.»

Dignité
– J’ai vu des copains semblables à des bêtes avides de gibier.
– Défilé en pleine cour du quartier des prisonniers musulmans devant le cadavre mutilé de l’un des leurs.
– Utiliser des Arabes pour porter le matériel lourd, les lâcher n’importe où quand on n’en a plus besoin.
– Déconcerté par la facilité avec laquelle les hommes deviennent des brutes – incendiaires -, les Français aussi feraient de bons SS.
– C’est ce que cherche le plus les musulmans. C’est ce qu’avant tout il faut leur donner: rien ne peut faire plus de mal que d’entendre encore des personnes et des jeunes écoliers les appeler «ratons», «bougnoules», «fils de chèvres», etc.
– Des traitements infligés au service des renseignements: goulot de bouteille dans l’anus, magnéto branchée entre la verge et la langue, gifles, coups de poing.
– Un prisonnier arabe enchaîné à un arbre devant des militaires qui riaient et refusaient de lui donner à boire.
– Sérum administré en plein bled à un Arabe piqué par un scorpion.

Argent
– D’un côté: misère, tentes nomades, haillons, enfants nus. De l’autre: luxe, boîtes de nuit d’Oran, palaces splendides.

Force
– [Je suis] ennemi de la «pacification» en Algérie, elle n’aboutit qu’à créer des forces contraires. Exemple: pour un fellagha qui est torturé, dix de ses frères, jusque-là passifs, prennent le maquis pour le venger.
– Liberté, devoir, justice: tout cela a été piétiné par les «durs»; je pense à beaucoup d’anciens d’Indochine qui ne pensent qu’à écraser.

Patrie
– Vision de torturés.
– L’Algérie étant la France, ses habitants devraient se dire français et non européens.
– N’existe pas dans mon esprit. Je préfère la fraternité d’un kabyle à celle de Michel Debré.

Vie humaine
– Tout le monde sait qu’il vaut mieux sacrifier plusieurs hommes qu’un camion.

Famille
– Ce petit tas d’êtres vivants agrippés les uns aux autres pendant la fouille de la maison.
– Des victimes que l’on [se] surprend à aimer tout en haïssant l’Arabe. On a beau lutter contre cette haine, le sang d’un ami ne s’efface que difficilement et le pardon est cher.
– Vieux pleurant devant sa mechta brûlée et nous demandant de le tuer.

Enfants
– Ils venaient retirer les boîtes de conserve dans les trous à détritus pour les «lécher» ou venaient réclamer de la soupe pour toute la famille.

Femmes
– Viols commis dans les mechta. Razzias des poulets.
– Il faut avoir vu les femmes arabes marcher dans la poussière avec un baril de 50 litres d’eau sur le dos pour imaginer la tristesse de leur condition dans le monde musulman.
– Prostitution organisée en Algérie, dans tous les villages, dégradation de la femme dans l’esprit des gars; pour beaucoup, elle devient un objet de plaisir animal.
– N’est plus placée sur un piédestal comme avant l’armée..

Envie d’en parler?

OUI
– Quand l’occasion se présente, en douce.
– Lorsque je reverrai les camarades qui étaient avec moi.
– Parler me libère d’un poids trop lourd.
– Parce que l’on s’y bat, on s’y torture, on s’y dégrade et il n’est pas bon de taire les scandales.
– Parce que c’est pas une vie pour des jeunes de 20 ans.

NON
– Comme les anciens de «14», on a l’impression de «barber» les autres avec nos histoires.
– Parce que j’en suis revenu, comme beaucoup, écœuré.
– Il n’est possible d’en parler sérieusement qu’avec ceux qui y ont été.
– C’est terminé (pour moi), c’était trop horrible.
– Pour oublier certains passages de ma vie là-bas.
– Incompréhension des interlocuteurs […]. Cette incompréhension par contre n’existe pas dans d’autres drames humains (révolte de Hongrie, inondations en Hollande).
– Quand, dans une réunion ayant pour sujet «les tortures», il faut faire revivre ces scènes atroces […]; et quand des gars, des filles vous demandent des précisions, je les donnais, croyant qu’après cela il y aurait des militants de plus pour lutter contre cette guerre. […] En sortant, les gars et les filles disaient: «C’est horrible.» Oui, c’est horrible, mais ce qui est surtout horrible, c’est que la plupart de ces gars, de ces filles reprenaient leurs habitudes de tous les jours, en attendant la prochaine réunion sur l’Algérie. Pourquoi continuer dans ce cas-là?
– Parce que personne n’y croit.
– Moins on en parle, moins on nous prend pour des imbéciles.
– Parce que ça n’intéresse personne.

 

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