La mémoire torturée

La mémoire torturée

Robert Solé, Le Monde, 2 décembre 2000

POURQUOI, brusquement, toute la France se met-elle à débattre des actes de torture commis en Algérie entre 1954 et 1962 ? Les lecteurs du Monde sont en droit de poser la question, puisque leur journal a été en première ligne, sinon à l´origine, de cette plongée inattendue dans les oubliettes.
Tout a commencé le 20 juin dernier avec le témoignage d´une Algérienne, Louisette Ighilahriz, recueilli par Florence Beaugé. Cette ancienne militante du FLN racontait le calvaire qu´elle avait subi pendant trois mois, à l´automne 1957, avant d´être arrachée à ses tortionnaires par un médecin militaire français. Un article saisissant, mais auquel il manquait les réactions de Jacques Massu et Marcel Bigeard, directement mis en cause et qui, en bonne règle, auraient dû être cités.
Le Monde s´est rattrapé deux jours plus tard, en interviewant les deux généraux, et c´est là que l´affaire a pris corps : d´un simple témoignage (recueilli sans but précis et dont la publication n´était liée à aucune actualité), on a vu naître un événement. Non pas en raison des déclarations du général Bigeard, qui niait les faits avec indignation, mais de celles du général Massu, qui les confirmait pour l´essentiel en précisant : « Non, la torture n´est pas indispensable en temps de guerre. (…) En Algérie, on aurait pu faire les choses différemment. »
L´Humanité y a consacré sa manchette, tandis que douze intellectuels demandaient à la France de « condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d´Algérie » : en somme, de reconnaître solennellement sa responsabilité, comme elle l´a fait pour les crimes du gouvernement de Vichy.
De son côté, Le Monde a relancé ce débat de diverses manières : en interviewant Louisette Ighilahriz (26 juin) ; en donnant la parole à des militaires ou à des appelés du contingent qui avaient participé ou assisté à des tortures (11 novembre) ; en interviewant le général Aussaresses et à nouveau le général Massu (23 novembre) ; puis l´historien engagé Pierre Vidal-Naquet (28 novembre) ; enfin, en interrogeant des hommes politiques et en publiant les résultats d´un sondage d´opinion (29 novembre).
A quoi rime toute cette agitation, quarante ans après, demandent des lecteurs, alors que nul n´ignorait l´existence de la torture pendant la guerre d´Algérie, que de grandes plumes du Monde, comme Pierre-Henri Simon, l´avaient dénoncée dès la première heure et que le général Massu lui-même l´avait reconnue à demi-mot, en 1971, dans son livre La Vraie Bataille d´Alger ?
En réalité, peu de gens se rendaient compte de l´ampleur du phénomène. Les divers témoignages publiés ces dernières semaines confirment que la torture ne se limitait pas à l´emploi de la sinistre « gégène », mais prenait des formes dignes des pires régimes totalitaires. Une ambiance détestable conduisait de jeunes Français à adopter des comportements inimaginables ou à assister sans réagir à de terribles souffrances et à des humiliations infligées à des hommes et à des femmes de tous âges.
Tourner cette page d´histoire n´implique-t-il pas d´abord de la lire, sans restriction, dans toute son horreur ? Si le débat ressurgit aujourd´hui, quarante ans après, en prenant une dimension qu´il n´avait jamais prise, c´est peut-être parce que les temps sont mûrs et que le silence devient insupportable à beaucoup d´acteurs de ce drame.
Certains y ont trouvé un soulagement, comme ce lecteur de Rueil- Malmaison (Hauts-de-Seine), Jean-Yves Templon, qui écrit : « Les aveux tardifs, mais ô combien nécessaires, des généraux Massu et Aussaresses peuvent »assainir« la mémoire vive de nombreux appelés dont j´ai été. Classe 57-2B, je me suis trouvé »servir« en Grande Kabylie d´août 1958 à mars 1960. J´ai toujours été hanté par les scènes auxquelles j´ai assisté. Hanté parce que témoin passif. Je me suis reproché – je me le reproche encore aujourd´hui – de n´avoir pas réagi. (…) Peut-être ai-je été »sauvé« par ce métier d´enseignant que je viens tout juste de quitter… Peut-être que ce que j´ai donné aux enfants de France, au retour de la guerre d´Algérie, m´était nécessaire pour me déculpabiliser, redevenir un homme »propre«… »
En revanche, beaucoup de lecteurs s´étonnent que l´on ne dénonce pas les atrocités commises par l´autre camp. « Le devoir de mémoire ne peut et ne doit pas être pratiqué à sens unique, affirme Michel Brassens, de Compiègne (Oise). Pourquoi occulter sous le voile pudique de la repentance les exactions et crimes commis par le FLN et le sort affreux réservé aux 120 000 harkis, exécutés, écorchés vifs ou brûlés pour crime de fidélité à la France, ainsi que le sort tout aussi cruel réservé à de nombreux pieds-noirs ? Jusqu´à quand nous présentera-t-on la réalité douloureuse de ces événements par le prisme déformant d´une histoire revisitée, partiale et partielle ? » Gaël de Keroüartz, de Paris, enchaîne : « L´Histoire est une, et il faut la présenter ainsi sans en occulter une partie. » Même demande de la part de François Forgeot, de Bassussarry (Pyrénées-Atlantiques) : « Puisque nous en sommes à rouvrir les plaies et que »ce travail de vérité n´affaiblit pas la communauté nationale« (Lionel Jospin), rouvrons-les toutes, que d´autres libèrent aussi leurs consciences. » Fanny Seguin, de Boujan-sur-Libron (Hérault), ajoute : « S´accabler constamment de tous les maux en taisant les atrocités inouïes de l´adversaire ne fait que monter chaque jour un peu plus la tête des jeunes beurs de chez nous. »
On pourrait rétorquer que ce remords-là est l´affaire des Algériens. A eux de respecter leur propre « devoir de mémoire », en sachant que les massacres et la torture restent malheureusement pour eux une question d´actualité. Mais il est vrai que Le Monde aurait pu rappeler en détail ce qu´on sait sur les violences commises contre des soldats français, des pieds-noirs et des harkis.
Si toutes les guerres sont atroces, il ne s´y passe pas que des atrocités. Plusieurs lecteurs nous adressent des témoignages d´une autre nature, qui appartiennent aussi à l´Histoire. « Je suis fier d´avoir servi en Algérie et d´y avoir accompli, avec beaucoup d´autres, des tâches dignes d´un officier », écrit Henry Trouja, lieutenant dans les SAS (sections administratives spécialisées), qui détaille les actions sociales et humanitaires entreprises par son unité. « J´ai toujours travaillé, ajoute-t-il, avec l´aide et sous la protection de cinquante supplétifs maghrébins. Abandonnés sur ordre en 1962. C´est le grand regret de ma vie. »
Les sondages d´opinion sur la torture sont-ils instructifs et nécessaires ? On peut se poser la question, après le sondage réalisé par Amnesty international, auquel Le Monde a fait largement écho dans son numéro du 19 octobre. Fallait-il s´étonner qu´un quart des Français jugent la torture acceptable dans « certains cas exceptionnels » (tout le monde pensant spontanément à la bombe posée dans un lieu public, un train, une école…) ? Fallait-il même poser ce genre de questions ? La torture, qu´Amnesty s´honore de combattre inlassablement, est un acte trop grave pour donner lieu à des exercices de mauvaise conscience qui, par un effet pervers, conduisent finalement à la relativiser.

Le Monde daté du dimanche 3 décembre 2000

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