TEMOIGNAGES G. M. Mattéï: Notes d’un rappelé

TEMOIGNAGES G. M. Mattéï
JOURS KABYLES (Notes d’un rappelé.)

Sur nos méthodes de « pacification » en Algérie, un certain nombre de témoignages ont déjà été publiés, notamment par le Comité de Résistance Spirituelle, par la revue Esprit et par nous-mêmes, dans notre dernier numéro. Ces textes étaient d’ordinaire anonymes, pour des raisons aisément compréhensibles, leurs auteurs, souvent, se trouvant encore mobilisés. Ceux-ci ne s’en déclaraient pas moins prêts à assumer leurs responsabilités et à porter témoignage devant toute juridiction compétente. Notre gouvernement, dont l’amour de la vérité est si exclusif qu’il ne tolère pas de se voir partagé; s’est soigneusement gardé de le leur demander. Allons donc plus loin. Le document que nous publions ci-dessous est signé par son auteur, un jeune soldat récemment démobilisé. Le texte original comportait tous les noms des officiers, sous-officiers et soldats mis en cause. Comme il n’est pas d’usage de publier de telles précisions, nous les avons rayés. Mais comme les faits rapportés sont d’une gravité exceptionnelle, nous avons adressé un exemplaire du texte intégral à la « Commission de sauvegarde des droits et libertés ». L’auteur, accompagné de plusieurs de ses camarades, est prêt à témoigner devant elle. Nous ne doutons pas qu’il sera entendu; et nous ne manquerons pas de tenir nos lecteurs au courant des résultats de l’enquête.
T. M.

Avec la voix, nous aurions perdu la mémoire s’il avait été aussi facile d’oublier que de nous taire. TACITE
Marseille, 27 juin 1956.
Nous sommes des milliers à attendre un numéro symbolique, tracé à la craie sur le casque neuf. A quoi penser ce jour-là, si ce n’est que demain, il ne sera plus possible de revenir en arrière, que demain ce sera….. l’Algérie. Là-bas, inconsciemment, chacun sait qu’il devra se taire. C’était une chaude journée: à dix-huit heures, l’Athos II, le même navire qui servit à l’embarquement des renforts pour l’Indochine, s’éloignait lentement `des côtes de France. Trois mille hommes silencieux… il y en a qui ne sont pas revenus.

LA « PACIFICATION »
Les événements qui suivent ont eu lieu entre le mois de juin et le mois de décembre 1956. Le bataillon dont je faisais partie était composé principalement de jeunes appelés, encadrés par des officiers et sous-officiers d’active, ayant tous un an d’A.F.N. La compagnie où je fus affecté, était à l’époque la plus éprouvée: trois morts et une vingtaine de blessés. Des embuscades cruelles avaient préparé le terrain à cette psychose de haine que j’ai vue naître et se développer crescendo, au cours de ces six mois. Lorsque nous sommes arrivés, mes camarades et moi, il existait un décalage profond entre ces jeunes soldats que la peur, le racisme, l’esprit de vengeance et le mythe du « baroudeur » entretenus par le capitaine B… avaient transformés en véritables soudards et nous autres, qui n’avions pas encore réalisé dans quel bouillon de culture on nous avait jetés. Ces jeunes Français de vingt ans s’étaient installés dans la guerre: corvées, opérations, fouilles, « gestapisme », escortes, travaux de terrassement ; ivrognerie et citations aux plus méritants. Nous étions des bouche-trous et des suspects. Les rappelés étaient mal vus en A.F.N. Une fâcheuse réputation nous avait précédés, tous les officiers ayant en tête les événements de mai 1956, où des centaines de jeunes gens avaient soutenu un siège en règle contre les C.R.S., dans une caserne du Nord de la France. Les « rappelés » c’était, pour eux, synonymes de… pauvres types, lâches, « cocos ». Une erreur de plus du gouvernement qui les employait. Surtout: le « rappelé », c’était la brebis galeuse capable de sortir de leur torpeur ces jeunes gars, influençables, qu’ils avaient bien en mains. Respect de la hiérarchie, course aux galons (un caporal-chef touchait 80.000 F par mois, un caporal 18.000 F, un deuxième classe 10.850 F, au-dessus de la durée légale, c’est-à-dire 18 mois.) Hélas! Le travail avait été bien fait: peu de ces jeunes paysans ou ouvriers de France étaient récupérables. Hors de cette atmosphère pourrie, peut-être ? Là-bas, non ! L’homme de troupe était harcelé, au point de ne pouvoir lire autre chose que les bandes dessinées des journaux de gosses, l’Echo d’Alger, les revues pornographiques et le journal du « Combattant d’Algérie », Le Bled. Nous étions espionnés, nos propos rapportés et malheur aux communistes détectés. L’adjudant G… me déclara un jour, que s’il avait un communiste dans sa section et si ce dernier essayait de faire du mauvais esprit, il n’hésiterait pas un instant à le descendre, à la première occasion. Et c’était relativement facile!… Le capitaine commandant notre unité était aimé de ses hommes: il les avait tous intégrés, même les fortes têtes qu’il avait su gagner, par le culte de la violence: « l’esprit choc ». Les durs étaient sous pression, en quête de citations, les autres, pour ne pas avoir l’air de lâches, suivaient, ce qui fait que la première compagnie était la meilleure compagnie opérationnelle du bataillon. Le commandant P… connaissait les tares de son meilleur officier. Il menait sa compagnie comme une bande. Il semblait ignorer les mythes de la pacification. Les seuls contacts qu’il avait avec la population étaient assez violents. Mais l’ordre ne régnait-il pas relativement, dans son secteur ? Ne fournissait-il pas une foule de renseignements utiles ? Ne travaillait-il pas pour son avancement ? C’était la première compagnie qui avait pris deux drapeaux aux rebelles ! P… fermait les yeux sur son officier d’élite. C’est ainsi que, toutes les semaines, une escorte accompagnait le commandant d’unité à T…-O… Les hommes allaient au bordel et le commandant rejoindre sa maîtresse. Des hommes sont morts, pour une bouteille de bière et pour que le capitaine puisse tirer son coup !

* * *

Le pays où se sont passés ces événements est la Grande Kabylie. Si on relit les journaux du mois de juin, la pacification a porté ses fruits dans cette région. Au mois de juin, Lacoste parle déjà d’élection ! Je suis arrivé au mois de juin dans le Haut-Sebaou, à trente kilomètres d’A…, dans le triangle constitué par F… N…, M… et A… Les routes étaient coupées, les arbres abattus, les poteaux électriques sciés, mais une idée prenait corps, l’isolement de la Grande Kabylie. Il fallait faire de la Z.O.K., une zone de pacification en vase clos. (Le blocus économique ne commença qu’en novembre.) Là, tout ce qui se passait ne pouvait sortir de ces montagnes. Le 12 novembre, un village fut rasé, après évacuation de ses habitants, par l’aviation et l’artillerie. Du poste, cela faisait un joli feu d’artifice. Je ne crois pas pouvoir trouver dans les journaux du mois de novembre un communiqué relatant ce bombardement. Il y a des victoires qu’il faut taire… Isolement du pays, isolement de la population, isolement du soldat. Le type qui avait des velléités de révolte, se retrouvait la nuit, seul, tondu, avec deux grenades, à cinq cents mètres du camp. Les méthodes gestapistes avaient faussé à tel point l’esprit des hommes vivant dans ce poste, qu’un jeune soldat de deuxième classe, R…, qui s’était battu avec un sous-officier fut passé à tabac par les gradés du camp et enchaîné une journée entière à un arbre. C’est ici que l’on peut voir le processus: d’abord, on frappe, puis on torture par nécessité l’ennemi, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas français, puis on torture au petit bonheur, régulièrement. Tous les soirs, un secrétaire tape à la machine les renseignements obtenus. On a derrière soi l’excuse du devoir !… Puis, c’est la torture réflexe, tout suspect est cuisiné. Un jour, un militaire se révolte, c’est le passage à tabac – réflexe. Le pas est fait. Ce n’est plus une torture raciste, c’est la torture de l’état établi, contre tout ce qui ne s’intègre pas à lui. En Algérie, depuis le stade de la torture « pratique » de gros progrès ont été réalisés, c’est le temps des bourreaux !

* * *

29 juin. – Au petit jour, Alger.
Ceux qui, naïvement, regardaient la ville, un appareil photographique en bandoulière, virent une cité géométrique et moderne, mangée sur la droite par un chancre, sombre et hérissé, la « Kasba ». Là, encore, le silence de mes compagnons, la tristesse de la jeunesse de France. Une délégation des étudiants d’Alger nous attendait, six ou sept jeunes filles, souriantes, bras et jambes nus, sous des robes d’été claires. Elles nous achetèrent avec un paquet de bonbons et quelques brioches, que personne ne refusa. Premier contact avec l’Écho d’Alger. Des « sciuscias » de 10 ans nous tendaient le journal en braillant. La police municipale vint interrompre leur commerce, à grands coups de matraque. Protestations, acquiescements, indifférence. Il se forma dans ce matin de juin un peu moite, les trois clans qui s’opposèrent pendant les six mois de cette fausse aventure, que fut notre guerre d’Algérie. Première séparation. Les officiers d’un côté, les sous-officiers d’un autre, les hommes de troupe, et j’en étais, prirent au petit matin le chemin de T…-O…. Fin juin, l’État-Major avait compris qu’il avait tout intérêt à scinder les détachements de rappelés et à les utiliser par petits paquets de cinq ou six, comme « bouche-trous ». Je fus donc, avec une vingtaine de mes camarades, expédié au Neme B.C.A.-Bataillon de chasseurs alpins, stationné dans la région d’A…, à 70 kilomètres de T…-O… – Je fus affecté, avec mes cinq compagnons, à la première compagnie de ce bataillon. Aucun d’entre nous n’était « chaud ». Le rappel, pour eux, comme pour moi, fut catastrophique, sur le plan social et affectif. Sur les cinq rappelés de la compagnie, deux étaient mariés. L’un d’eux, M…, avait un petit garçon de huit mois, dans la vie civile, il était chauffeur de poids lourds. Quant à la guerre d’Algérie, aucun n’y avait bien songé avant ce jour. « La guerre d’Algérie…, moi je m’en fous, tant qu’ « ils » m’emmerderont pas. » Le 3 juillet, notre chef de bataillon, le commandant P…. nous fit appeler un par un. Pour cet officier de chasseurs, en tenue d’été impeccable, nous étions une bande de « cloches ». Le débraillé de nos tenues était pour lui le reflet de notre patriotisme. (Il y avait treize jours qu’on nous avait déguisés en soldats. Comme « bouche-trous » nous n’avions pas encore d’ armes.) Le commandant P… nous expliqua que nous étions en zone opérationnelle, que son bataillon était le plus beau de France: « fourragère rouge avec olive verte ». Il profita qu’en ce mois de juillet 1956, les montres officielles marquaient l’heure Clemenceau, pour nous rappeler que « le Tigre » en personne avait jadis… décoré de la Légion d’honneur le bataillon anéanti dont nous faisions aujourd’hui partie. Nous allâmes avec lui sur un petit terre-plein, d’où il nous expliqua la topographie des lieux. Il y avait cinq compagnies au bataillon, « quelques morts », « quelques blessés »; il eut au moins l’honnêteté d’oublier « la pacification » et de nous dire qu’ici, on faisait la guerre. La seule faiblesse de son discours: il oublia de nous dire «quelle sorte de guerre ». Ce jour-là, vers 14 heures, je serrai la main des camarades affectés aux autres compagnies, et j’embarquai sur un G.M.C. blindé, sans fusil, avec mon sac marin, ma tenue de combat, et mon casque neuf. Des gosses à l’uniforme en guenilles, les yeux rouges, les ongles noirs, nous escortaient. Les semaines précédentes, des éléments de la 1er compagnie étaient tombés dans une embuscade. Bilan: deux morts et sept blessés, dont plusieurs très gravement. Les camions roulaient à vive allure sur la piste, les hommes d’escorte, pour braver leur peur, nous montraient le lieu des dernières embuscades, en ricanant. C’est ici que commença, pour mes camarades et moi, notre guerre d’Algérie. Traces de coupures sur la route, arbres abattus. Une présence invisible s’installait à côté de nous. C’est ici, sur un G.M.C., que je compris que nous n’avions pas seulement contre nous quelques bandes rebelles, mais tout un pays. Le lieutenant C…, jeune officier d’active, nous accueillit dans sa baraque, amical, derrière sa table, la pipe aux lèvres. Il nous prévint: Vous n’êtes pas en vacances, il y a eu un peu de casse dans la compagnie, ces temps derniers. Il ne s’agit pas de savoir si notre cause est juste, il s’agit de savoir qui est le plus fort. » Un quart d’heure après, nous avions touché un fusil américain, 90 cartouches, et nous étions à plat ventre dans l’herbe à tirer sur un rocher. « Peu importe la position, ici, on tire pour tuer! »

* * *

Nous quittâmes sans pépins la « colonie de vacances » du col de T… et son confort relatif pour un piton anonyme: S.P. 86.079. Nos compagnons étaient presque tous originaires de la 8e région militaire, c’est-à-dire Lyon et Haute-Savoie, quelques Lyonnais dissimulateurs, et surtout de solides Savoyards. Le capitaine commandant la compagnie nous boudait. C’est là que je le vis pour la première fois. Il est aimé de ses hommes: « C’est un dur, il ne nous emmerde pas. » Quelques sous-officiers d’active, fats et racistes ; les événements qui suivent les feront sortir de l’anonymat. Ici, deux races: le militaire et le bougnoule. Comme je m’en aperçus plus tard, « tous des bougnoules » et le mot n’avait plus rien de péjoratif. C’est-à-dire, il n’y avait plus d’hommes en Kabylie, rien que des « bougnoules » qui se bouffaient entre eux. (Il y avait tout un vocabulaire raciste que je livre aux ethnologues: le raton, le « tronc », le « bicot », les chacals – s’emploie toujours au pluriel – les « sales chiens puants » – même remarque – et enfin, le « bougnoule », roi.) La compagnie emménageait; nous avions le temps de prendre contact avec nos compagnons. Les embuscades entre A… et T… prenaient corps. Les types qui s’y trouvaient nous contaient avec forces détails: « Ils étaient une trentaine… j’y étais quand « Malick » est descendu vers la route en se tenant le ventre. A quinze jours de la quille. On en a descendu cinq ce jour-là, avec les « dragons ». Il y en avait deux dans une grotte. C’était presque la nuit: pour les avoir, on a versé de l’essence, en montant au-dessus de la grotte. Ils sont sortis en tirant, ça crâmait dur. On a tous tiré en même temps. Il y en a un qu’avait la peau dure, il a dégringolé du rocher, il était blessé, il a encore essayé de fuir. Les dragons l’ont rattrapé, qu’est-ce qu’ils lui ont passé, à coups de pied, à coups de crosse. Comme il a pas voulu parler, ils l’ont fini sur le moteur de l’A.M.X. Il devait avoir chaud. Les « dragons » voulaient venger les copains. Il était tondu… c’est marrant, ils étaient tous tondus… Il avait une tenue de combat comme la nôtre .» Un maintenu de la classe 54 2-A, R…, me montra une photo, sur laquelle on voyait un homme torse et pieds nus, sur le moteur d’une A.M. On apercevait les impacts d’un nombre assez important de balles. L’homme était tondu. Mais enfin, tout cela, ce n’était que les racontars de l’Écho d’Alger rapportés par les acteurs de ces drames, que le journal de M. de Sérigny transformait en « faits divers ». C’était à qui nous épaterait: « Mon vieux, la nuit, pas moyen de dormir avec le mortier de 120 mm. Quand « ils » nous emmerdaient, on balançait des pelos » sur le village, un tous les quarts d’heure. Ça devait être leur fête. » « Un jour, tout le village, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. T’aurais vu leur gueule, quand « ils » nous voyaient porter de l’eau à leur femme. Tu parles si je me suis régalé. Elles puent comme des chèvres, mais la main au cul, rien que pour les entendre gueuler, je me suis pas privé. » C’est à cette époque qu’on me rapporta que, quelques mois avant notre arrivée, une section de la 1re compagnie était allée de nuit, sur ordre du capitaine, couper les arbres qui bordaient la route entre un village dont j’ai oublié le nom et le poste de T… Ceci dans le but de déclencher une opération de représailles. La route coupée, une opération de représailles était justifiée. Au cours de la nuit, après le départ de la section, les habitants du village déblayèrent la route. Le capitaine fut très déçu. J’avais des difficultés à croire tous ces « exploits » qu’on me vantait… On me parla aussi de « passage à tabac », de « téléphone », en échangeant des regards complices. Ce qui me frappa, surtout, ce fut ce manque total de pudeur de la part de ces jeunes soldats, tous plus jeunes que moi, appelés depuis un an, certains depuis deux ans. Je fus stupéfait de voir comment tous « ces braves petits paysans de France » étaient dans le coup. Apparemment, ils évoluaient dans cet atmosphère, sans en ressentir l’ horrible. De véritables soudards. Les cadres d’active avaient fait du « bon boulot ».

* * *

Avant tout, nous sommes désormais des flics
Colonel BIGEARD (Echo d’Alger, 16 février 1957.)
S.P. 86.079
.
Quelques baraques, une murette de pierre, cinq ou six oliviers faméliques, une sorte de falaise derrière laquelle se trouvait un petit village appelé T… En face de nous la piste serpentant vers I…, notre P.C., d’où gouvernait notre distingué commandant P…. Au bord de la piste, la surplombant, deux villages, A…, M…, bien visibles, avec leurs toits rouges. Plus loin, à droite, sur un piton boisé, un village que nos compagnons surnommaient « le petit Paris », à cause de sa propreté… I… B…. C’était le soir du 13 juillet, une dizaine de types contrôlaient les Kabyles qui circulaient sur la piste venant d’A… (Notre poste était situé à la rencontre de trois pistes.) Les hommes et les jeunes gens des douars voisins ont l’habitude de descendre de leur village, sur leur bourricot, chapeaux de paille enfoncés sur les oreilles ou battant leur dos. Je pensais aux films mexicains, aux peones silencieux. Ce jour-là, j’avais été d’escorte. Fatigué, j’essayais de lire un peu pour échapper à l’abrutissement de cette vie. Levé cinq heures. Escorte sur la piste, ocre de poussière, sueur, peur, la montagne hostile, au retour, charrier des pierres, un casque d’eau pour la journée… Un copain me montra le soleil et me dit « qu’il devait se coucher vers la gare de Tizi Ouzou ». – J’amène des clients ! Le caporal-chef A… entra dans le poste, poussant devant lui deux Kabyles, précédés de leur mule. Mouvements divers dans le poste. – Qu’est-ce que c’est ? Où les as-tu piqués ? Pourquoi ? Le caporal-chef, un grand blond, veule, nous montra un paquet de chaussettes kaki, en riant. (Depuis quelques mois le port du vêtement kaki est interdit en A.F.N.) Les deux Kabyles, sous la menacé d’un P.M., déchargèrent leur mule. Les hommes de garde éparpillèrent paquets de sucre, café, semoule, boules de gomme. Je regardais cette scène, de loin, je pensais que nous faisions un boulot de flic. Des éclats de voix me tirèrent de mes réflexions.. Des hommes se disputaient autour des deux prisonniers. Le caporal-chef aidé d’un deuxième classe, D…, une petite frappe qui bouffe du bougnoule (un an d’A.F.N.), le type du tueur. Ils empoignèrent un des deux hommes, le poussèrent vers le mirador et se mirent en demeure de le ligoter. C’était le plus jeune des prisonniers. Il tenta de s’expliquer. – C’est pas la justice, j’ai rien fait! L’autre lui cloua le bec d’une gille. Le Kabyle se tut, puis continua de se lamenter: « C’est pas juste… » Un cercle s’était formé. Pas un responsable ne se montra. C’était l’heure de l’apéritif au mess. Chacun donnait son avis : – C’est dégueulasse. – Ça se voit que vous débarquez, vous ne les connaissez pas. – Nous ne sommes pas des flics. – Tous des salauds. – Enfin, devant les deux prisonniers qui avaient compris que la compagnie s’engueulait à cause d’eux, ce fut le début d’une altercation. Les prisonniers furent malmenés, quelques coups de poing furent échangés entre les militaires de différents avis. L’affaire se termina par l’intervention de l’adjudant B…, qui élimina l’hystérique D…, par un K.O. spectaculaire. Comme punition, D… fut affecté à l’escorte personnelle du commandant P… Quelques jours plus tard, au cours d’une fouille, celui-ci abattait un homme caché dans un buisson. Ce dernier était sans arme et immobile. – Je ne crois pas qu’il y ait eu enquête à la suite de cette exécution sommaire. Le Kabyle abattu était du village d’I… (Tentative de fuite… c’était classique.) Quant aux deux suspects de cette soirée, ils furent libérés, le lendemain matin, après un contact avec la gendarmerie. Le plus vieux m’a serré la main: – Mon fils va être content, me dit-il simplement.

* * *

Ifighia, 16 juillet.
A 7 heures, je prenais un thé à la menthe au café maure du village. Une demi-heure plus tard, nous étions à A… A notre retour, longues colonnes d’hommes kabyles en rang par trois, encadrés par quelques militaires, nous saluant du bras. Sur la place du village, les hommes étaient accroupis par terre, le chapeau de paille sur le crâne, silencieux. Des rouleaux de barbelés les entouraient. Un Kabyle, debout dans un coin, le visage taché de sang, s’affaissa. Un militaire le releva à coups de crosse. Les: hommes étaient énervés. Nous ne savions rien, le G.M.C. s’arrêta. « Que s’est-il passé ? » – « Ils » ont fait les cons ! » A 9 heures, ce matin, au village d’I…, deux militaires, fusils en bandoulière, un caporal et un caporal-chef, entrent dans la boulangerie qui fait face au campement du P!C. Les deux hommes viennent acheter du pain, pour l’ordinaire de leur compagnie. Le caporal, tourné vers le patron, fouille dans sa serviette pour y prendre quelques papiers, son compagnon est près de lui. Il y a quelques clients dans la boulangerie. En face, à 20 mètres, une sentinelle, les deux militaires ont le dos tourné à la porte. « Haut les mains ! » Des mains nerveuses ont arraché les fusils, les appuient sur les reins des deux hommes. Les militaires sont neutralisés avec leurs propres armes. Le caporal-chef se dégage, le rebelle tire à bout portant, la balle siffle aux oreilles des miliaires. Un client musulman tombe, frappé à mort. Les rebelles s’enfuient. Il est 9 heures du matin, la sentinelle n’a rien vu. Un groupe de femmes traverse la rue, empêchant une poursuite immédiate. « Les rebelles viennent de récupérer deux fusils de guerre. » Hier I… était un village tranquille, on sciait les poteaux électriques, on coupait les routes, les militaires faisaient leurs achats chez les épiciers locaux avec confiance, aujourd’hui, les hommes sont parqués, on vérifie leur identité, les suspects seront passés à tabac; brimades, énervement, des deux côtés, cette région a perdu son calme relatif. Les jeunes soldats un peu niais ne caresseront plus les têtes brunes des enfants kabyles. Ceux-ci les regarderont avec crainte et avec haine. Un geste équivoque déclenchera une rafale de pistolet mitrailleur. Des jeunes hommes de vingt à vingt-cinq ans s’installent dans la violence. L’homme au visage ensanglanté, les bras tendus vers le ciel, s’affaisse, un coup de crosse sur les reins. (Il a attaqué des militaires à coups de fourche, « on s’occupera de lui ce soir »). Les hommes fouillent les maisons, menus larcins, qui déclencheront des haines solides. Les femmes apeurées, criant, se démènent; des militaires font lever les jupes sous la menace de leurs armes, et caressent les filles. Ce soir, les habitants gratteront les tuiles des mechtas, avec leur fourche, taperont sur leur vaisselle – les sentinelles tireront dans la nuit sur l’invisible. – Demain matin, les routes seront coupées; les poteaux électriques sciés. « Il ne s’est rien passé. Personne n’a rien vu. »

* * *

Tout commença pour moi avec cette histoire de fusils. C’était un dimanche d’août 1956. Les camarades charriaient des cailloux pour construire la baraque du capitaine et des sous-officiers du camp. Le convoi allait partir pour A… Je vis venir trois véhicules sur la piste, et me préparais à aller m’allonger sur mon lit, lorsqu’une explosion sourde me rappela à la piste et au convoi. Une fumée noire s’élevait, le deuxième véhicule, un Dodge 4 X 4 avait sauté sur une mine. Dans la matinée trois mines de fabrication locale avaient endommagé trois véhicules du bataillon, une mine sur chaque piste. La mine avait été posée à la hauteur d’A… Le capitaine B…, deux mètres, charpenté comme un catcheur, le visage d’un aristocrate décadent, deux séjours en Indochine, alcoolique et fornicateur. Le capitaine B… prit ses jumelles, observa, et commanda de mettre en batterie le mortier de 80 mm, tandis que deux sections se préparaient. I1 avait fait son plein d’alcool. J’assistais à la première opération « Cognac ». D’abord quelques obus sur le village; ce fut chose faite. Ensuite, ce fut la marche sur A… La progression de la première compagnie du Neme B.C.A. se suivait aux colonnes de fumée qui grimpaient le long de la montagne, dix colonnes de fumée, dix maisons qui brûlaient. (Sur le rapport, on mettrait: découverte de dépôts d’effets militaires.) Violentes fusillades… Un fuyard abattu. Les G.M.C. firent la navette. La compagnie récupérait les tuiles des mechtas brûlées, que les femmes furent invitées, par notre galant capitaine à porter jusqu’à la route. Ensuite, tous les hommes et les femmes valides furent embarqués jusqu’au camp. Là, un « parc à buffles » les attendait; les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Les femmes gémissantes… Une formidable plainte, monotone et ininterrompue. Les hommes, accroupis et silencieux, tremblaient de peur. Au mirador, la sentinelle, la mitrailleuse braquée sur cet étrange bétail humain, veillait. Ils passeront plusieurs jours ainsi, souffrant du soleil dur d’août, et de l’humidité des nuits kabyles. On avait jeté le cadavre d’un fuyard dans le fossé, devant le « parc à buffles > – Ça les fera réfléchir », déclara l’adjudant B… Ce fut la nuit. Des chèvres que certains avaient récupérées bêlaient. C’était l’excitation rétrospective de l’opération punitive. Tous ces « braves petits paysans de France », gonflés par les cadres d’active, se défoulaient dans un flot de pensées sadiques. « Je suis entré avec mon F. M. Elle puait un peu le bouc, mais je lui ai mis deux doigts dans le con, histoire de me marrer. La mère gueulait, je lui ai fait fermer sa gueule » – « Putain, j’ai tué au moins cinq ou six moutons, histoire de dérouiller mon canon ! » Je m’endormis difficilement… Vers deux, heures du matin, un cauchemar m’éveilla, qui se continua hors de mon sommeil. J’eus peur ! J’entendis un râle, un long hô ! douloureux, je pensai brutalement que la sentinelle qui était près de la baraque s’était fait égorger. Je me levai d’un bond, et j’allai devant la porte, j’entendis un copain tousser: « Laisse tomber », dit-il – « Qu’est-ce que c’est ? » Un râle énorme me glaça. Je vis contre la murette la lueur d’une torche éclairer un groupe d’hommes accroupis. Alors, tout s’expliqua: c’était le jeu de la question » comme me dit plus tard le sergent-chef B…, 26 ans, médaille militaire, plusieurs citations, fait prisonnier à Dien-Bien-Phu. – Où est ton fusil ? – Ma parole… Des coups sourds, des râles. – Pardon, chef, je sais pas. – Va chercher le téléphone. Le caporal-chef A…, jeune appelé, de la classe 54 2-B s’empressa. (En dehors du sergent-chef B…, du capitaine, de l’adjudant G…, de l’adjudant B… occasionnellement, les autres sous-officiers et le jeune cyrien, C…, apparemment ne goûtaient pas ce genre de « surprise-party », mais comme tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec ces méthodes, ils se taisaient.) Le jeu du téléphone consiste à appliquer les deux fils d’un téléphone de campagne sur les parties les plus sensibles du corps humain (les testicules par exemple). Lorsque le corps est humide, le rendement est meilleur. Ainsi, toute la nuit, ce fut une succession de gémissements, de cris, de hurlements. Cette nuit-là, les tortionnaires démocrates de l’armée française se payèrent le luxe de faire crier à un de ces pauvres diables « Vive la France! » Ces hommes étaient des suspects… J’insiste. Cette opération de représailles fut spontanée, nous n’avions aucun renseignement sur le village. Les hommes « questionnés » ont été choisis au hasard. Aucun d’entre eux n’a parlé. Le lendemain, quatre loques humaines se tenaient couchées contre le mur, en plein soleil, visage déformé par les coups, djellabas sales de sang, les yeux mangés par les mouches. Ce fut ma première vision, au petit jour. La seconde, ce fut celle du cadavre décomposé dans le fossé, puis les femmes et les hommes, transis et silencieux dans le « parc à buffles ». Épuisées, les femmes ne gémissaient plus. Le sergent-chef L…, que je n’ai jamais vu mêlé à ces histoires, m’interpella et me donna l’ordre de prendre mon arme, de choisir trois types, et d’enterrer le « macchabée ». Trois jeunes hommes furent volontaires, et un étrange convoi se forma. Trois hommes portant le cadavre raidi et moi, suivant, mon fusil sous le bras. Je leur dis de creuser un trou sous les oliviers; les trois Kabyles avaient peur, ils croyaient que j’étais là pour les tuer. Le soleil se levait, les feuilles des oliviers encore humides brillaient dans le matin kabyle, des fumées domestiques » grimpaient, au-dessus des douars. Un copain qui était en train de déféquer m’interpella: « Alors vieux, tu commences ta journée par un enterrement ? » Il essaya de rire, mais le cour n’y était pas. Quand ils eurent fini de creuser, gauchement, je me recueillis un instant, je leur dis qu’ils pouvaient prier, dire quelque chose, que c’était « leur mort ». Mais la Kabylie était dans ce matin d’été 1956, le pays de la peur: « Je le connais pas. » Nous repartîmes vers le poste, il y avait entre les figuiers et les oliviers un rectangle de terre fraîchement retournée, à vingt mètres des W.C. (réservés aux hommes de troupe), la hiérarchie des cabinets… Trois autres hommes moururent, ce jour-là. Vers midi, le capitaine essaya sa carabine U.S., en compagnie de ses sous-officiers. Auparavant, les caporaux-chefs s’offrirent une petite fête. Du lieu où se trouvaient ce qui avait été des hommes, au W.-C. (réservés aux officiers, sous-officiers) il fallait monter une vingtaine de mètres. Les trois suspects montèrent les derniers mètres de leur vie, sous les coups haineux de jeunes appelés et d’un rappelé. (A l’exception d’un seul, le caporal-chef A…. les autres ne s’en vantèrent pas.) Je sais que L…, rappelé avec moi, ne se montra pas tellement fier, le soir, lorsque je lui exposai mes dégoûts – « Tu comprends, c’est le seul moyen de savoir quelque chose. » (Combien de fois l’ai-je entendue cette fausse explication.) C’est le seul rappelé du camp qui se soit laissé aller à ces extrémités. Comment cette histoire sordide se transforma-t-elle en victoire des forces de l’ordre ? Il y avait quatre suspects qui devaient mourir ce matin-là, les trois premiers furent abattus, sans rien dire et pour cause: il fallut les appuyer contre un arbre, car ces trois loques humaines n’étaient plus capables de réagir et encore moins de parler. Le quatrième, moins abîmé, voyant les autres cadavres, « cracha le morceau »: c’était un « supplétif » il indiqua où il cachait son fusil. Trois vieux fusils de chasse, récupérés lors d’une opération antérieure donnèrent le change. Quatre rebelles abattus, quatre fusils récupérés… Victoire des forces de l’ordre.

* * *

Les spécialistes de la torture furent: le sergent-chef B…. l’adjudant G…, le caporal-chef A…, jeune appelé, et notre capitaine. Occasionnellement, quelques hommes de troupe, par curiosité, venaient donner la main à ce petit travail quotidien et nocturne, accompagnés des sous-officiers d’active qui venaient, eux, pour se distraire. Je me souviens que, de temps en temps, lorsque le cinéma ambulant du bataillon venait nous projeter un film, et qu’il ne plaisait pas à ces messieurs, ils se levaient, et allaient tranquillement passer la fin de la soirée en compagnie des prisonniers… Les cris étaient en partie couverts par la musique du film. Un des sous-officiers du camp avait un berger allemand; souvent, il s’amusait à confier un des suspects à sa bête. Ceci se passait sous les yeux des hommes de sa section, qui excitaient la bête, de la voix, en riant. Ces jeunes garçons sont, ou seront, prochainement libérés. Le « cuisinage » durait jusque vers les 3 heures du matin. Je me souviens avoir recueilli les doléances du tortionnaire n°1, le sergent-chef B…! J’ai encore passé la nuit, j’en ai mal aux jointures, enfin il a parlé celui-là. » Etant secrétaire à la compagnie à cette époque-là, il était commun qu’il vienne me réveiller pour recevoir les aveux spontanés d’une de ses victimes. Il serait difficile d’établir le nombre de « suspects » qui lui passèrent dans les mains, de tous les âges, de tous les douars environnants. En principe, ces suspects étaient choisis au petit bonheur, au cours d’opérations de ratissage. Le gros des prisonniers, pour la gendarmerie, et quelques-uns, pour l’officier de renseignements de la compagnie. On ne pouvait faire un pas dans le camp sans rencontrer, tassé dans un coin, un de ses « protégés ». Un jour que le gros de la compagnie participait à une opération, le nombre des « suspects en réserve » fut supérieur au nombre de militaires restant pour la garde, une quarantaine pour trente-cinq militaires.

* * *

C’était une chaude journée, à l’heure de la sieste. La sentinelle, sur le mirador, vidait une bouteille de bière… Un crépitement sec nous tira hors du lit. Le Dodge 6 X 6 qui était parti sur la piste d’Ait-AÎcha chercher du sable était tombé dans une embuscade. Ce jour-là, le capitaine B… était fin saoul. Il fut donc incapable d’entreprendre quoi que ce soit. Une vingtaine d’hommes sautèrent en hâte dans un G.M.C. Alors ce furent de longues rafales, puis là-bas, sous le village rallié de Tifrit Ait ou Malek, un violent incendie allumé par les balles explosives. Deux Kabyles qui travaillaient près de la piste furent tués. Les cinq fellaghas qui avaient fait le coup passèrent la fin de l’après-midi et la nuit au village de T…. Ce n’était pas nous qu’ils attendaient sur la piste, mais l’officier S.A.S. et la harka de T…. Une vieille querelle entre quelques isolés de Quamhane et le caïd de T…, qui avait eu son père égorgé par les fellaghas. Le village de T… A… ou M… s’était rallié pour échapper à cette vendetta et pour, à l’occasion, exercer sa vengeance sur les assassins du vieux caïd. La moitié de la compagnie stationnait à T… Ce jour-là, nous l’avions su par le service de renseignements du sergent-chef B…, cinq rebelles armés de P.M. voulaient descendre l’officier S.A.S. et le fils du caïd. L’arrivée inopinée de ce véhicule militaire isolé précipita l’événement. Une mechta qui se trouvait près du lieu de l’embuscade fut brûlée par un ancien militant communiste, que la compagnie avait intégré. Son désir d’action avait été le plus fort. L’incendie, les coups gratuits, les petits larcins dans les villages contrôlés faisaient partie des réflexes de mes compagnons. C’est quelque temps plus tard que je fus volontaire pour une opération locale, dans un village situé près d’A… Je passerai sur le contrôle du village, comment on fait sortir femmes, enfants, vieillards des mechtas et qu’on les pousse, en gueulant et en les insultant vers la « djemma ». J’étais chargé de récupérer les cartes d’identité. Un camarade tenait en respect les hommes du village qui se trouvaient là, d’un autre côté, un compagnon essayait vainement de faire taire les femmes. Je palpais les corps poisseux, ouvrais les portefeuilles, violant les petits secrets: lettres des enfants, certificats de bonne conduite, diplômes de médailles. Je comptais les sommes d’argent (une grosse somme d’argent est suspecte). Des vieillards blessés dans leur honneur me disaient, ironiques: « Tu crois que, moi, j’ai de l’argent ? Si j’avais de l’argent je retournerais à Marseille pour travailler aux sucres Saint-Louis. Tu connais ? » Un humoriste me dit un jour: -Ici, c’est pas l’Afrique du Nord, c’est l’Afrique des morts. Le dégoût de sa propre peau. J’avais dans les poches de ma tenue de combat toutes les cartes des hommes présents au village. J’étais un flic! C’est ce jour-là que je vis également une scène qui me força à rire, car elle fit perdre beaucoup de sa dignité à un sous-officier superbe. Alors qu’il gueulait pour faire taire une femme, celle-ci qui allaitait un enfant, saisit un de ses seins, le pressa, en envoyant à notre sous-officier, interloqué et humilié, une giclée de lait chaud en plein visage. Ce jour-là, on me confia la surveillance d’un Kabyle qu’on avait raflé dans le village, mais qui n’était pas originaire de celui-ci. Il était du village de T…, et, à cette époque, on préparait une petite opération-surprise sur ce village qui hébergeait régulièrement une des sections de Ouamrane. On avait déjà réuni pas mal de renseignements et il était pratiquement impossible d’en avoir d’autres. Tout type interrogé ne pouvait nous dire que ce que nous savions déjà. L’homme marchait à côté de moi. il avait peur, il m’expliqua que c’était la vie, qu’il aurait pu prendre un autre chemin, mais qu’il voulait vendre ses figues, qu’il avait une femme et des enfants, quatre, qu’il avait été prisonnier des Allemands. Ensuite, il me parla de la Libération… Moi, je savais qu’il était « choisi ». Ce soir, il serait questionné ». Alors, tout doucement, avec mauvaise conscience, je lui dis, que lui et moi nous étions les couillons, qu’il fallait penser à lui, à sa femme, à ses gosses qui l’attendaient. Enfin l’absurde de sa situation (on allait le torturer pour rien, pour entendre la même chose, une fois de plus), me fit lui dire doucement: « Écoute, tout à l’heure? le chef va te questionner, on sait tout sur le village de T… » J’avais honte, mais je voulais qu’au moins celui-ci passe à travers, puisque lui je pouvais le prévenir… Ça ne vaut pas le coup de jouer les héros!… Souffrir et mourir… Je devenais con, j’essayais de lui expliquer que tout était truqué, que l’on était tous les deux prisonniers, et que l’important, en somme, pour lui, c’était que ses quatre gosses puissent manger, pour que demain !… Mais quoi demain ! Puisque je l’avais invité à parler. Huit jours, Mokram fut torturé. Un soir que j’étais de relève, j’entrai dans la salle de torture. Je vis une ombre tassée dans un vieux fauteuil, venant de je ne sais où, une corde autour du cou, les poings liés, il gémissait. J’avais parlé avec cet homme, il m’avait parlé. Je n’osai rien lui dire. J’avais peur qu’il ne reconnaisse ma voix. Pour lui j’étais aussi un tortionnaire. Je sortis en silence. – Alors, Mattéi, on vient se faire la main ? Rien à faire, il ne parlera pas, celui-là! J’avais mon P.M. sur le ventre, l’envie de tuer ce chien cynique. Mais la bonne sagesse des lâches !… – Ça m’étonne qu’il ne parle pas, mais vous manquez d’imagination. Parlez-lui de sa femme, de ses gosses, il n’y a pas que la force, il y a la psychologie !… C’est moi qui avais parlé ainsi. Je voulais qu’ils arrêtent de cogner ce pauvre type, c’est tout. – Rien à faire, celui-là, c’est un bon »! – Il ne parlera pas, c’est comme ce salaud, qui a gueulé toute la nuit: Vive les soldats de l’armée de libération nationale ! » Mokram…. Comme il devait penser à ses fils en se taisant.

* * *

1er octobre. — Rentrée des classes. Quelque part, au pied du Djurjura, près du village A… M…, des enfants kabyles sont appelés à venir à l’école par une rafale de mitrailleuse. Huit heures, les enfants ne sont pas là. Huit heures un quart, une rafale au-dessus des mechtas. Les enfants viennent tristement, sans comprendre. Il n’y a que la haine que l’on sait, sans apprendre. Si les enfants tardent, la sentinelle tirera sur les tuiles. Le capitaine P… faisait volontiers les discours aux Kabyles. – Si vous faites les cons, je transforme votre village en terrain de football. Rompez, bandes de chacal ! Le capitaine était un « vieil Africain ».

Le 11 novembre 1956.
Depuis quelques semaines, on raflait dans les villages environnants les hommes valides que l’on expédiait sur la piste en aménagement d’A… A…-T… Ait Aïcha était le fief de la Neme compagnie et de l’officier S.A.S du secteur, le lieutenant G… Là, les ruines d’une école que les fellaghas avaient brûlée, aux premiers jours de la rébellion, servaient de chambre de tortures. Des camarades rappelés, affectés à cette compagnie, me rapportèrent des faits, en tous points identiques à ceux que j’ai pu voir dans ma compagnie. Le cadre, seul, changeait, non les méthodes. Les hommes étaient prisonniers d’un vice. On comprend que les fellaghas aient eu quelques comptes à régler avec la S.A.S. d’A.. A…. Où exerçaient quelques tortionnaires kabyles. J’ai parlé avec eux, ils se vengeaient. Les fellaghas avaient assassiné un membre de leur famille, eux-mêmes étaient condamnés. L’armée française était le refuge et le moyen de réaliser leur vengeance J’ai vu toute la cruauté et le fanatisme de ces hommes dans le personnage d’un caporal fellagha qui déserta d’une section de Ouamrane. Son frère avait été exécuté pour une faute grave. Il vint se rendre, un matin de novembre, et depuis exerce sa vengeance… De toutes façons, tous ces types sont foutus, ils n’ont pas la confiance des Français, et ils sont traîtres aux yeux de leurs frères de race. Généralement, on les utilise, puis on les abat. Lacoste, avec l’automne, avait lancé l’idée des chantiers, constructions de bordjs, de pistes, d’écoles. Autant de coups de bâton dans l’eau. La pacification n’était pas ce qu’il croyait, ou ce qu’il voulait. Personne n’acceptait de travailler sur les chantiers, les fellaghas menaçaient d’un côté et de l’autre, les Français venaient avec leurs G.M.C., et leurs jeunes soldats tristes et cruels. Ils faisaient le plein: cent, deux cents, trois cents, plus il y avait d’ouvriers, plus le gouvernement général allongeait d’argent. Ainsi, on déclarait trois cents ouvriers, en réalité, l’on avait récupéré avec peine et par la force deux cents pauvres types, tremblants de peur, que l’on parquait et nourrissait aussi mal que la troupe. Un bon bénéfice. C’est un de ces chantiers que surveillait une section d’éclopés du poste de T…, et une vingtaine de types de la harka. L’attaque fut rapide et sournoise. Leur coup fait, les fellaghas poursuivis par la harka décrochèrent et se réfugièrent dans le village, que mes compagnons surnommaient le « Petit Paris ». La population du village s’interposa entre la harka et les rebelles. Les hommes de la harka, qui voulaient venger leurs morts se replièrent. Un camarade, blessé mortellement, attendit quatre heures l’hélicoptère qui devait l’emmener à l’hôpital de T…-O… On entendait les nouvelles que communiquait le poste radio, à peine voilées. Ces morts nous faisaient mal. Je savais que je devais quitter l’A.F.N. dans un mois environ, je voyais ces jeunes gars inconscients, immobiles sur les cailloux de la piste. J’avais mal, car leur mort était injuste. Et cet hélicoptère qui ne venait pas ! Tout le monde était volontaire pour venger les copains. « Haine pour haine . » A quoi sert de penser, puisque tout se termine comme cela. « Violence pour violence. » Les tièdes s’échauffaient en pensée. L’ombre ridicule de l’hélicoptère qui arrivait trop tard… « Ils s’en foutent, eux, à T…-O… C’est comme les fellaghas, il faudrait les buter, tous des bougnoules… » « Demain ! disait la radio,… le village de.. appelons-le « Petit Paris »… serait évacué par sa population. Les avions viendraient le raser, le rayer de la carte. » Le lendemain, désouvré, je vis arriver le bombardier, je m’assis sur un rocher, pour mieux voir de larges cercles concentriques – il aurait tout aussi bien pu nous prendre pour cible. Deux heures de l’après-midi, 12 novembre 1956. Les nuages bas, c’était raté, un quart d’heure après, l’artillerie de Yakuren s’en donna à cour joie. Cent obus! Le lendemain matin deux sections de la première compagnie allèrent achever le travail des obus. « Détruire pour détruire. » Iril Boukaissa, petit village kabyle, n’existait plus.

* * *

Je peux affirmer que le principe des tortures était appliqué dans les cinq compagnies qui composaient le bataillon. Des amis qui se trouvaient rappelés, à la même époque, dans d’autres parties de l’Algérie, m’ont rapporté des faits identiques. « A Orléansville, les légionnaires enfermaient les suspects dans un frigo, puis leur chatouillaient le nombril avec une baïonnette. » Mais le plus grave, c’est ce qu’étaient devenus, après douze mois d’A.F.N., ces jeunes appelés avec qui j’ai passé six mois: de véritables mercenaires ! En Algérie, 700.000 jeunes Français ont été prisonniers d’un mythe: la pacification. Sous cette couverture, tous ces soldats « démocrates » ont été installés dans une guerre sans honneur. On se bat, on accepte certaines concessions avec notre dignité, notre honneur. On voit certaines tortures, on se tait, car derrière tout cela, il est également question d’ « Algérie Française » – « On est chez nous, ici ! » Prisonniers d’un mythe, leur honneur de Français les oblige à se taire, alors que leur honneur d’homme devrait les obliger à parler. Les jeunes qui se battent aujourd’hui en Algérie ont vingt ans; ils feront tous dix-huit mois d’A.F.N. Quelle génération nous prépare-t-on, dans ce bouillon de culture qu’est aujourd’hui l’Algérie ? C’est la nazification de mes compagnons que l’on prépare. Ils sont à l’âge où la violence sert volontiers de catalyseur, l’apprentissage du racisme-réfiexe, de la toute-puissance de la force, ce que les officiers parachutistes appellent : I’esprit-choc -la haine de l’intellectuel, le mépris de la pensée humaine: la philosophie du pistolet rnitrailleur. Il y a actuellement en Algérie une vaste entreprise de déshumanisation de la jeunesse française. C’est le temps des bourreaux et des assassins !
G. M. MATTÉI

Retour