Les aveux du général Aussaresses

Les aveux du général Aussaresses

Le Monde, 2 mai 2001

Militaire de carrière et agent secret, il fut, durant la première guerre d’Algérie, l’un des partisans de la lutte à outrance contre le mouvement nationaliste algérien. Personnage central de la bataille d’Alger en 1957, il y fut l’homme des pires besognes, des exécutions sommaires, de la torture systématique. Au nom de la France et de la République… Le 23 novembre 2000, le général Paul Aussaresses, 83 ans, s’était déjà confié au « Monde », reconnaissant qu’il avait lui-même exécuté des prisonniers et ordonné la mort sans jugement de centaines de suspects. Dans « Services spéciaux, Algérie 1955-1957 », qui paraît le 3 mai aux éditions Perrin, il va bien au-delà. Des massacres de Philippeville à la pendaison du leader du FLN, Larbi Ben M’Hidi, il assume et revendique les horreurs dont il fut l’organisateur ou le protagoniste. Sans remord A la Toussaint de 1954, alors que je me trouvais encore en poste à Paris au service action du SDECE, je reçus un ordre d’affectation à la 4e demi-brigade parachutiste de Philippeville, en Algérie.

Couverture de l’ouvrage aux éditions Perrin

J’avais trente-cinq ans et, quoique je n’aime pas beaucoup ce mot, j’étais ce qu’on appelle un agent secret. Bien entendu, quand on m’interrogeait sur mon métier, je répondais que j’étais capitaine de l’armée française et, si l’on insistait, j’ajoutais que j’appartenais à l’infanterie parachutiste. En apparence, je menais d’ailleurs une vie normale et tranquille d’homme marié et père de famille. Rien dans ma formation n’avait pu laisser supposer un instant que j’étais destiné à de pareilles aventures: ni mon premier prix de version latine au concours général, ni la khâgne du lycée Montaigne de Bordeaux où je fus le condisciple de l’universitaire pacifiste Robert Escarpit, futur chroniqueur au Monde, et d’André Mandouze qui devait s’illustrer comme ténor des intellectuels critiques à l’égard de l’armée française en célébrant la « juste cause » du FLN, ni ma licence de latin-grec-philologie.

Tout cela me prédisposait plutôt à une carrière universitaire tranquille. Au pis, j’aurais pu être diplomate. C’est sans doute ce qu’aurait aimé mon père. Cet historien, ami de Colette, s’était égaré dans la carrière préfectorale et les cabinets ministériels avant de devenir secrétaire général d’un grand journal de province. Mais il me semblait loin maintenant, le temps où je lui récitais par cœur le Pro Archia de Cicéron ou le Don Juan de Lenau. Depuis, il y avait eu la guerre et, le 27 novembre 1942, j’avais pris l’une des décisions les plus importantes de ma vie: après avoir opté pour la carrière des armes et pour Charles de Gaulle, je m’étais engagé dans les services spéciaux. J’allais ainsi accomplir, dans l’intérêt de mon pays et dans la clandestinité, des actions réprouvées par la morale ordinaire, tombant souvent sous le coup de la loi et, de ce fait, couvertes par le secret: voler, assassiner, vandaliser, terroriser. On m’avait appris à crocheter les serrures, à tuer sans laisser de traces, à mentir, à être indifférent à ma souffrance et à celle des autres, à oublier et à me faire oublier. Tout cela pour la France. (…)

PHILIPPEVILLE, 1955

Une jeep m’attendait sur le quai pour me conduire au PC de la demi-brigade. Quand je me suis présenté, l’élégant colonel de Cockborne, qui commandait l’unité, me reçut avec une courtoisie toute britannique. « Ça tombe vraiment bien que vous veniez des services spéciaux, j’ai justement besoin d’un officier de renseignements. – Je suis heureux de cette coïncidence, fis-je en souriant à mon tour. Seulement, il y a un problème. – Et lequel ? – On a dû mal vous informer : je ne suis pas du tout un spécialiste du renseignement. Je viens du service action. – Je suis parfaitement au courant de vos états de service et je suis sûr que vous allez très vite vous adapter. Et de l’action, je vous garantis que vous en aurez, car si la ville est calme, du côté de la campagne, c’est beaucoup plus agité. D’ailleurs, mes bataillons sont en opérations. »

C’est ainsi que je devins officier de renseignement. (…) Jusqu’à mon arrivée à Philippeville, j’avais été amené à interroger des prisonniers, mais je n’avais jamais torturé. Avec le métier que j’avais choisi, j’avais déjà tué des hommes et fait des choses éprouvantes pour les nerfs, mais je ne m’attendais vraiment pas à ça. J’avais souvent pensé que je serais torturé un jour. Mais je n’avais jamais imaginé la situation inverse: torturer des gens. Dans la Résistance, puis au sein du service, les copains m’avaient dit qu’il était impossible de résister à la torture et qu’il venait un moment où il était légitime de parler. La moindre des choses était de tenir quarante-huit heures en criant le plus fort possible. Il y a des tortionnaires qui sont plus fragiles que leurs victimes et que ça peut impressionner. Et puis, crier, ça fait du bien quand on a mal.

Les policiers de Philippeville utilisaient donc la torture, comme tous les policiers d’Algérie, et leur hiérarchie le savait. Je ne tardai du reste pas à me convaincre que les circonstances exceptionnelles expliquaient et justifiaient leurs méthodes. Car, pour surprenante qu’elle fût, l’utilisation de cette forme de violence, inacceptable en des temps ordinaires, pouvait devenir inévitable dans une situation qui dépassait les bornes. Les policiers se tenaient à un principe: quand il fallait interroger un homme qui, même au nom d’un idéal, avait répandu le sang d’un innocent, la torture devenait légitime dans les cas où l’urgence l’imposait. Un renseignement obtenu à temps pouvait sauver des dizaines de vies humaines. (…) La quasi-totalité des soldats français qui sont allés en Algérie eurent plus ou moins connaissance de l’existence de la torture, mais ne se posèrent pas trop de questions car ils ne furent pas directement confrontés au dilemme. Une petite minorité d’entre eux l’a pratiquée, avec dégoût, certes, mais sans regrets. (…)

Des informations commencèrent à me parvenir sur les militants du FLN, sur leurs sympathisants, sur les gens du MNA, mouvement concurrent du FLN fondé en décembre 1954 par Messali Hadj. J’eus très vite des noms de suspects indiscutablement impliqués dans les crimes les plus sanglants. Quand ils furent arrêtés, je ne trouvai pas de héros, juste des brutes. Vint le moment de les interroger. Je commençai par leur demander ce qu’ils savaient. Mais ils me firent comprendre qu’ils n’avaient pas l’intention d’être bavards. Alors, sans état d’âme, les policiers me montrèrent la technique des interrogatoires « poussés »: d’abord les coups qui, souvent, suffisaient, puis les autres moyens, dont l’électricité, la fameuse « gégène », enfin l’eau. La torture à l’électricité se pratiquait à l’aide des générateurs de campagne utilisés pour alimenter les postes émetteurs-récepteurs. On appliquait des électrodes aux oreilles, ou aux testicules, des prisonniers. Ensuite, on envoyait le courant, avec une intensité variable. Je suppose que les policiers de Philippeville n’avaient rien inventé. Par crainte de ces méthodes ou grâce à elles, les prisonniers se mirent à donner des explications très détaillées et même des noms grâce auxquels je procédai à de nouvelles arrestations. (…)

LE MASSACRE DU 18 JUIN

Au printemps de 1955, après plusieurs mois d’attentisme que l’instabilité politique avait renforcé, le pouvoir comprit enfin à quel point la situation se dégradait. Il lui fallait éviter à tout prix la guérilla urbaine. Le nouveau gouvernement présidé par Edgar Faure, avec Maurice Bourgès-Maunoury à l’intérieur, en remplacement de François Mitterrand, et Robert Schuman à la justice, décida enfin de contre-attaquer. Le 3 avril, le Parlement vota la loi de l’état d’urgence qui permettait notamment de resserrer les liens entre la police et les services militaires de renseignement. C’était une façon d’institutionnaliser ce que je pratiquais déjà officieusement.

D’une manière plus générale, l’action militaire et l’action policière allaient dorénavant être étroitement associées. Le 18 juin 1955, une série d’incidents terroristes se produisirent à Philippeville. J’ai ressenti cette vague inopinée d’attentats comme une offense personnelle et une provocation. Des groupes isolés s’en étaient pris aux passants européens, à coups de feu, à l’arme blanche ou au bâton. Un pied-noir qui se promenait dans la rue avait été abordé par un musulman. Ils se connaissaient bien. Pourtant, le musulman lui avait fendu le crâne à coups de hache. Le blessé avait soufflé le nom de l’agresseur. Le renseignement m’étant parvenu, nous l’avions presque aussitôt arrêté pour commencer à l’interroger. Je voulais absolument savoir si ces attentats étaient commandités par une organisation et quels en étaient les membres. Il était important qu’il parle. De tels incidents pouvaient se renouveler à tout moment. Et d’autres bombes exploser dès le lendemain. Le plus odieux de l’histoire, c’était qu’on ne s’en était pris qu’aux civils.

L’homme refusait de parler. Alors, j’ai été conduit à user de moyens contraignants. Je me suis débrouillé sans les policiers. C’était la première fois que je torturais quelqu’un. Cela a été inutile ce jour-là. Le type est mort sans rien dire. Je n’ai pensé à rien. je n’ai pas eu de regrets de sa mort. Si j’ai regretté quelque chose, c’est qu’il n’ait pas parlé avant de mourir. Je n’ai pas eu de haine ni de pitié. Il y avait urgence et j’avais sous la main un homme directement impliqué dans un acte terroriste: tous les moyens étaient bons pour le faire parler. C’étaient les circonstances qui voulaient ça.

A 22 kilomètres à l’est de Philippeville se trouvait une mine isolée où l’on exploitait du sulfure de fer. Elle avait été choisie comme une des cibles du FLN. A El-Halia, deux mille musulmans cohabitaient avec cent trente Européens. (…) Pourtant, Zighoud Youssef, chef local du FLN, avait donné comme consigne de tuer tous les civils européens, et de les tuer avec toute la cruauté possible. De ces exactions, il escomptait que les Français, frappés de stupeur et terrorisés, déclenchent une répression sans précédent qui souderait définitivement la population musulmane contre les pieds-noirs et sensibiliserait l’opinion internationale. (…) Deux ouvriers pieds-noirs de la mine parvinrent à s’échapper et arrivèrent hors d’haleine, au camp de Péhau. Ils criaient et disaient en pleurant que des hommes tuaient avec une férocité inouie, qu’ils s’étaient emparés des bébés pour les écraser contre les murs, qu’ils étripaient les femmes de tous âges après les avoir violées. (…)

Vers 16 heures, Nectoux appela Mayer au téléphone : « Mon colonel, je suis là-haut, à la mine. Ah, mon Dieu ! C’est pas beau à voir ! – Combien à peu près? – Trente. Quarante, peut-être, mon colonel. Mais dans quel état ! – Vous avez des prisonniers ? – Oui, à peu près soixante. Qu’est-ce que j’en fais, mon colonel ? – Quelle question! Vous les descendez, bien sûr! » Un quart d’heure plus tard, nous avons entendu des bruits de moteur. Des camions GMC arrivaient. C’était Nectoux. « C’est quoi, tous ces camions, Nectoux? – Ben, je suis venu avec les prisonniers, mon colonel, puisque vous m’avez dit de les descendre. » Prosper et moi avons réprimé un rire nerveux qui n’était peut-être que de la rage. Je me suis tourné vers Nectoux : « C’est parce que vous êtes bourguignon, Nectoux, que vous ne comprenez pas le français ? Allez, débarquez votre cargaison et foutez-moi le camp, Nectoux ! » J’ai dit au colonel que j’allais m’en occuper. Dans le groupe de prisonniers, j’ai pris un homme pour l’interroger moi-même.

C’était un contremaître musulman qui avait assassiné la famille d’un de ses ouvriers français. « Mais pourquoi tu les as tués, bordel de Dieu, ils ne t’avaient rien fait! Comment tu as pu tuer des bébés? – On m’avait dit que je ne risquais rien. – Tu ne risquais rien? Comment ça? – Hier, il y a un représentant du FLN qui est venu nous trouver. Il nous a dit que les Egyptiens et les Américains débarquaient aujourd’hui pour nous aider. Il a dit qu’il fallait tuer tous les Français, qu’on ne risquait rien. Alors j’ai tué ceux que j’ai trouvés. » Je lui ai répondu en arabe : « Je ne sais pas ce qu’Allah pense de ce que tu as fait, mais maintenant tu vas aller t’expliquer avec lui. Puisque tu as tué des innocents, toi aussi tu dois mourir. C’est la règle des parachutistes. » J’ai appelé Issolah : « Emmène-le, il faut l’exécuter immédiatement! »
J’ai fait aligner les prisonniers, aussi bien les fels que les ouvriers musulmans qui les avaient aidés. J’ai été obligé de passer les ordres moi-même. J’étais indifférent: il fallait les tuer, c’est tout, et je l’ai fait. Nous avons feint d’abandonner la mine. Des pieds-noirs rescapés ont été chargés de faire le guet. Quelques jours plus tard, comme on pouvait s’y attendre, les fellaghas sont revenus. Une fois prévenus par nos guetteurs, nous y sommes montés avec le premier bataillon. Nous avons fait une centaine de prisonniers qui ont été abattus sur-le-champ.

LA MISSION

A la suite d’un accident de parachute, Aussaresses quitte l’Algérie en juin 1956. Quand il revient en novembre, les attentats font rage à Alger, principalement menés par un homme de trente-trois ans, Larbi Ben M’Hidi, et par Ali la Pointe. Le gouvernement de Guy Mollet, devenu président du conseil en janvier 1956, entend riposter. François Mitterrand a été nommé ministre de la justice, Maurice Bourgès-Maunoury ministre de la défense, assisté de Max Lejeune. Le ministre résident en Algérie n’est plus le général Catroux, favorable à la décolonisation, mais Robert Lacoste, adepte d’une position plus dure face au FLN. C’est le général Massu qui a reçu les pouvoirs de police, avec mission confiée à sa 10e division parachutiste d' »extirper le terrorisme du Grand Alger ». Massu va s’entourer de deux adjoints : le lieutenant-colonel Roger Trinquier, un homme des services spéciaux pour le renseignement, et Paul Aussaresses pour l’action.

Je fis rassembler mes hommes (une vingtaine de sous-officiers confirmés) pour leur expliquer que, s’ils acceptaient de travailler avec moi, ils auraient à mener des actions brutales, qu’ils n’avaient rien à espérer de cette mission temporaire à l’issue de laquelle, de toute manière, ils quitteraient les paras. Et tous acceptèrent de me suivre. J’utilisais des correspondants. L’un d’entre eux, que j’avais infiltré au sein du FLN, servait d’agent de liaison à Yacef Saadi. C’est grâce à lui que, bien après mon départ, Yacef Saadi put être arrêté, ce qui entraîna la mort d’Ali la Pointe et la fin de la bataille d’Alger.
Certaines nuits, je m’absentais sans explications et Garcet prenait alors la direction du groupe. Aucun des hommes ne savait que je disposais d’une seconde équipe, composée notamment de Pierre Misiry, Maurice Jacquet, Yves Cuomo et Zamid l’instituteur. Le fait d’utiliser deux groupes qui ne se connaissaient pas offrait une garantie au cas où une autorité pointilleuse aurait voulu enquêter sur nos étranges activités nocturnes. Personne ne s’en prit jamais à moi. Mon nom n’apparaissait pas dans la presse, je ne donnais pas d’interviews, j’évitais les photographes et je rasais les murs. Dans la journée, je passais pour un bureaucrate de plus. J’étais la discrétion même et, mis à part l’entourage de Massu ainsi qu’une poignée d’officiers de la 10e DP, nul n’a jamais soupçonné que j’étais le chef d’orchestre de la contre-terreur.

VILLA DES TOURELLES

La bataille d’Alger s’est déroulée la nuit. Et la nuit d’Alger en était l’enjeu. Il fallait la reprendre au FLN. Il n’était pas difficile de deviner que la face nocturne et secrète de ma mission m’amenait à organiser les arrestations, à trier les suspects, à superviser les interrogatoires et les exécutions sommaires. Même si cela n’était pas dit explicitement, les plus perspicaces comprirent vite que mon rôle était par ailleurs de soulager les régiments des corvées les plus désagréables et de couvrir celles qu’ils accomplissaient eux-mêmes. S’il y avait eu le moindre problème, on m’aurait tout mis sur le dos. Les OR (officiers de renseignement) le savaient et je le savais aussi. Parmi les gens que je voyais tous les jours, il n’y a que Paul Teitgen qui n’ait jamais rien compris, comportement surprenant parce qu’il ne semblait pas sot, et parce que ses supérieurs comme ses collègues de la préfectorale étaient au courant.

Très vite, Garcet nous avait trouvé un local discret à Mustapha, dans la périphérie d’Alger, une grande villa de deux étages sur cave entourée d’un jardin à l’abandon. Il y avait quatre pièces par étage. Le nom de cette villa était prédestiné: la villa des Tourelles, du même nom que la caserne parisienne qui abritait le SDECE. L’endroit où elle se trouvait avait l’avantage d’être isolé. Il n’y avait pas de voisins pour nous gêner. C’est là que se pratiquèrent les interrogatoires des prisonniers qui nous revenaient.

Dans la journée, nous étions au bureau de la préfecture, mais après, nous filions aux Tourelles. Là, avant que le soleil ne se couche, je travaillais à la synthèse des renseignements fournis par les régiments et, le cas échéant, j’arbitrais les problèmes de compétence territoriale. Puis, avec Garcet, nous commencions à préparer les opérations qui nous revenaient. Elles ne nécessitaient jamais la mise en place de moyens trop importants, car, dans ce cas, c’était aux régiments de s’en occuper.
Le principal était d’évaluer les risques de ces opérations. Si elles ne me paraissaient pas dangereuses, je donnais mes instructions au lieutenant Garcet qui s’en chargeait avec mon premier groupe, voire avec un seul homme.

Un Algérien, par exemple, s’était rendu à la préfecture. C’était Garcet qui l’avait reçu. Cet homme était marié avec une Française qui l’avait quitté pour un sympathisant du FLN, un dandy qui travaillait avec des poseurs de bombes. La nuit suivante, deux de mes hommes se présentèrent à l’adresse indiquée. Quand on vit l’un d’eux revenir à la villa, habillé avec un costume neuf de don Juan, légèrement étriqué parce qu’il avait une sacrée carrure, nous comprîmes que l’opération avait eu lieu. Ils avaient effectivement trouvé le suspect, qui possédait une superbe garde-robe. Comme il avait tout avoué séance tenante, ils avaient jugé inutile de s’encombrer en le ramenant à la villa.

Au coucher du soleil, nous enfilions nos tenues léopard et la cavalcade commençait. Notre équipe sortait vers 20heures et nous nous arrangions pour être de retour avant minuit avec nos suspects pour procéder aux interrogatoires. Pour tous les suspects arrêtés à Alger, c’était moi, en principe, qui décidais de ceux qui devaient être interrogés séance tenante et de ceux qui devaient être conduits directement dans les camps lorsqu’ils n’avaient pas une importance majeure. Les autres, dont la nocivité était certaine, ou du moins hautement probable, nous les gardions, avec l’idée de les faire parler rapidement avant de nous en débarrasser. Nous étions moins d’une dizaine, répartis dans notre grosse voiture, deux Jeep et deux Dodge. Nous faisions vite. Toujours à la course. Les nuits ne duraient pas.

Parmi les opérations qui nous revenaient et auxquelles je participais, la plupart amenaient à des interrogatoires. D’autres aboutissaient à des liquidations pures et simples qui se faisaient sur place. je me souviens, par exemple, de femmes qui avaient dénoncé les auteurs d’assassinats. Les coupables se cachaient dans une cabane près de la forêt de Zeralda. C’était dans le secteur de Fossey-François. Nous ne prîmes pas la peine de procéder aux interrogatoires et les hommes furent exécutés sur-le-champ.

Nous ne ramenions jamais plus d’une demi-douzaine de suspects à la fois. Le cas de ceux qui entraient aux Tourelles était considéré comme assez grave pour qu’ils n’en sortent pas vivants. C’étaient ceux qui avaient participé directement à des attentats. Les jours de grande affluence, on m’envoyait systématiquement ceux que les régiments, submergés, n’avaient pas le temps d’interroger. Nous procédions aux interrogatoires au fur et à mesure que les prisonniers arrivaient. Aux Tourelles, comme dans les régiments responsables de secteurs, la torture était systématiquement utilisée si le prisonnier refusait de parler, ce qui était très souvent le cas. Les renseignements obtenus nous amenaient la plupart du temps à effectuer nous-mêmes une ou plusieurs autres sorties, par exemple pour trouver un dépôt d’armes, de munitions ou d’explosifs. Quand un suspect avait parlé et qu’il semblait n’avoir plus rien à dire, le pire que nous pouvions lui faire était de le libérer séance tenante.

La plupart du temps, mes hommes partaient à une vingtaine de kilomètres d’Alger dans des « maquis lointains » et les suspects étaient abattus d’une rafale de mitraillette, puis enterrés. Les exécutions n’avaient jamais lieu au même endroit. J’avais demandé à Garcet, mon adjoint, de s’occuper de désigner ceux qui seraient de corvée. On me donnait aussi des gens qui, interrogés par les régiments, avaient parlé et dont on ne voulait plus. Dans ce cas, personne ne me demandait jamais ce que je comptais en faire. Bref, quand on voulait se débarrasser de quelqu’un, il finissait par arriver aux Tourelles.

A la fin de chaque nuit, je relatais les événements sur la page d’un carnet top secret, le manifold, qui permettait de rédiger manuellement un texte en quatre exemplaires, grâce à trois feuilles de carbone. L’original revenait à Massu et il y avait trois copies, une pour le ministre résident Robert Lacoste, une pour le général Salan, la troisième pour mes archives. Bien entendu, je gardais toujours ce carnet sur moi. En demandant aux militaires de rétablir l’ordre à Alger, les autorités civiles avaient implicitement admis le principe d’exécutions sommaires. Lorsqu’il nous a semblé utile d’obtenir des instructions plus explicites, ce principe a toujours été clairement réaffirmé.

Ainsi, à la fin du mois de janvier 1957, le 3e R.PC de Marcel Bigeard captura des tueurs chevronnés connus sous le nom de groupe de Notre-Dame d’Afrique. Une douzaine d’hommes au total. Ils avaient été identifiés comme ayant perpétré plusieurs attentats visant tant des Français que des Algériens. Bigeard me dit qu’il ne savait qu’en faire. J’en ai parlé à Trinquier. Le lendemain, nous devions justement assister à une réunion des chefs de corps de la division. Au cours de la réunion, Bigeard posa abruptement la question qui le travaillait : « Alors, qu’est-ce que je fais de ces types ? – Il faudrait peut-être leur faire prendre le maquis », dit Trinquier. « Oui, un maquis éloigné », précisa Massu. Tout le monde avait compris. « Attendez quand même un peu, reprit le général. Nous allons avoir la visite de Max Lejeune, secrétaire d’État à la guerre du gouvernement Guy Mollet. je vais lui en toucher deux mots. Ce sera une bonne occasion de savoir ce qu’il a dans le ventre . »

Lors de l’entrevue qu’il eut en tête-à-tête avec Max Lejeune, Massu lui dit qu’il avait appréhendé un groupe de terroristes et qu’il se demandait s’il valait mieux les remettre à la justice ou les liquider. « Vous vous souvenez du DC3 d’Air-Atlas, l’avion qui transportait Ben Bella, le chef du FLN, et ses quatre compagnons, le 22 octobre dernier? », demanda Max Lejeune. « Monsieur le ministre, qui ne s’en souvient pas! », fit Massu. « C’est une affaire que je connais bien puisque le président Guy Mollet m’a laissé me débrouiller avec le général Lorillot. Lorsque le gouvernement a su que ces hommes iraient en avion du Maroc en Tunisie, il a ordonné à la chasse d’Oran d’abattre l’appareil. Si nous avons annulé cet ordre, c’est qu’au dernier moment nous avons appris que l’équipage de l’avion était français. Pour le gouvernement, il est regrettable que Ben Bella soit encore vivant. Son arrestation est une bavure. Nous devions le tuer. »

Massu avait compris ce que Max Lejeune voulait dire. Il nous convoqua immédiatement, Trinquier et moi. Lorsqu’il nous raconta cette anecdote, ce fut également très clair pour moi: j’allais avoir douze hommes de plus à exécuter la nuit suivante. Quand il a fallu tuer ces prisonniers, nous n’avons pas douté un instant que nous exécutions les ordres directs de Max Lejeune, du gouvernement de Guy Mollet et de la République française. Il était rare que les prisonniers interrogés la nuit se trouvent encore vivants au petit matin. Qu’ils aient parlé ou pas, ils étaient généralement neutralisés.

Il était impossible de les remettre dans le circuit judiciaire. Ils étaient trop nombreux et les rouages de la machine se seraient grippés. Par conséquent, les exécutions sommaires faisaient partie intégrante des tâches inévitables de maintien de l’ordre. C’est pour ça que les militaires avaient été appelés. On avait instauré la contre-terreur, mais officieusement, bien sûr. Il était clair qu’il fallait liquider le FLN et que seule l’armée avait les moyens de le faire. C’était tellement évident qu’il n’était pas nécessaire de donner des ordres dans ce sens à quelque niveau que ce soit. Personne ne m’a jamais demandé ouvertement d’exécuter tel ou tel. Cela allait de soi.

Quant à l’utilisation de la torture, elle était tolérée, sinon recommandée. François Mitterrand, le ministre de la justice, avait, de fait, un émissaire auprès de Massu en la personne du juge Jean Bérard qui nous couvrait et qui avait une exacte connaissance de ce qui se passait la nuit. J’entretenais les meilleures relations possibles avec lui et je n’avais rien à lui cacher.

Les méthodes que j’ai employées étaient toujours les mêmes : coups, électricité, eau. Cette dernière technique était la plus dangereuse pour le prisonnier. Cela durait rarement plus d’une heure, d’autant que les suspects, en parlant, espéraient avoir la vie sauve. Donc ils parlaient vite ou jamais. Pour rassurer ses hommes, Massu avait tenu à être lui-même torturé à l’électricité. En un sens il avait raison: ceux qui n’ont pas pratiqué ou subi la torture peuvent difficilement en parler. Mais il n’était pas fou : il avait soigneusement choisi ses bourreaux parmi ses plus zélés courtisans. Si c’était moi qui l’avais torturé, je lui aurais appliqué exactement le même traitement qu’aux suspects. Il s’en serait souvenu et il aurait compris que la torture, c’est encore plus déplaisant pour celui qui est torturé que pour celui qui torture.

BEN M’HIDI

Dans la nuit du 15 au 16 février 1957, Ben M’Hidi fut arrêté. Nous avions obtenu son adresse, qui relevait du secteur du régiment Bigeard, le 3e R.PC. Ben M’Hidi était, sans aucun doute possible, le commanditaire de tous les attentats et le principal protagoniste de la bataille d’Alger en sa qualité de numéro un du CCE (Comité de coordination et d’exécution) créé pour remplacer l’équipe de Ben Bella.

Bigeard mit son prisonnier en confiance et le traita avec égards.

La manière dont Ben M’Hidi était traité n’était pas du goût de tout le monde. Massu avait nommé à son état-major le juge Bérard, dont le bureau se trouvait tout près du mien et que je voyais souvent à la préfecture. Ce juge d’instruction, on s’en souvient, avait pour mission de tenir le cabinet de François Mitterrand, le garde des sceaux, directement informé de ce que nous faisions, sans avoir à passer par le parquet. Bérard était très excité à l’idée de cette arrestation et ne cessait pas de m’en parler. « Mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir en faire, de ce Ben M’Hidi? », me demanda-t-il un matin. « Ce qu’on va en faire, ça m’est bien égal. Ce n’est pas moi qui l’ai arrêté et ce n’est pas mon affaire. Ça regarde Bigeard. – Mais il ne vous arrive pas de vous en occuper un peu tout de même ? – Pourquoi donc ? – Je voulais juste savoir si vous l’aviez fouillé. – Ce n’est pas à moi de faire ça. – C’est bien ce que je pensais : si vous ne l’avez pas fouillé, vous ne lui avez pas enlevé sa pilule de cyanure. – Qu’est-ce que vous racontez ? – Voyons, fit Bérard en appuyant bien chacun de ses mots, ce n’est pas à vous que j’apprendrai ça : tous les grands chefs ont une pilule de cyanure. C’est connu. » Ce que me demandait Bérard, qui représentait la justice, ne pouvait pas être plus clair. Je lui répondis donc sur le même ton : « Et à supposer qu’on le fouille, monsieur le juge, et qu’on ne trouve pas de pilule de cyanure : au point où nous en sommes, vous avez peut-être une idée de la boutique qui en vend car, voyez-vous, on a oublié d’en mettre dans mon paquetage. » Le magistrat resta imperturbable. « Alors ça, mon vieux, vous vous débrouillez. Vous êtes un professionnel. »

J’allai voir le docteur P., un chirurgien que Mayer et moi connaissions bien. Je savais qu’il était de toute confiance. Je dus lui expliquer que nous étions à la recherche de cyanure pour permettre à un haut dignitaire du FLN de se suicider. Il griffonna aussitôt un nom et une adresse sur un bristol. « Allez-y de ma part. On vous donnera ce qu’il faut. » Muni de cette étrange ordonnance, je me rendis à l’adresse indiquée, une pharmacie d’Alger. Le pharmacien, un pied-noir, eut un léger sourire quand je lui fournis les explications qui s’imposaient. « Et vous êtes pressé? – Non, non. Pas du tout. Absolument pas », fis-je d’un air absent. « Alors, repassez demain matin de bonne heure. » Le lendemain, il me tendit une bouteille de poison d’environ 75 centilitres. « Mais ce n’est pas une bouteille qu’il me faut, c’est une pilule! je ne vais pas lui donner à boire ! – Démerdez-vous, c’est tout ce que j’ai. Vous n’avez qu’à bien le tenir : vous verrez, ça ne pardonne pas. »

Ben M’Hidi ne souhaitant pas collaborer, Bigeard ne pouvait ignorer les conséquences de ce refus. Bigeard refusait catégorique ment de le livrer à ces policiers, pensant qu’ils l’auraient certainement torturé. Le 3 mars 1957, nous avons longuement discuté avec Massu en présence de Trinquier. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’un procès Ben M’Hidi n’était pas souhaitable. Il aurait entraîné des répercussions internationales.

« Alors qu’en pensez-vous ? », me demanda Massu. « Je ne vois pas pourquoi Ben M’Hidi s’en tirerait mieux que les autres. En matière de terrorisme, je ne suis pas plus impressionné par le caïd que par le sous-fifre. Nous avons exécuté plein de pauvres diables qui obéissaient aux ordres de ce type, et voilà que nous tergiversons depuis bientôt trois semaines! juste pour savoir ce que nous allons en faire! –Je suis entièrement d’accord avec vous, mais Ben M’Hidi ne passe pas inaperçu. On ne peut pas le faire disparaître comme ça. –Alors, laissez-moi m’en occuper avant qu’il ne s’évade, ce qui nous pend au nez si nous continuons à hésiter. –Eh bien, occupez-vous-en, me dit Massu en soupirant. Faites pour le mieux. je vous couvrirai. » Je compris qu’il avait le feu vert du gouvernement. C’est moi qui ai récupéré Ben M’Hidi la nuit suivante à El-Biar. Bigeard avait été prévenu que je prendrais en charge son prisonnier. Il s’était arrangé pour s’absenter. Je suis arrivé avec des Jeep et un Dodge. J’avais une douzaine d’hommes de ma première équipe, armés jusqu’aux dents.

J’ai fait monter Ben M’Hidi précipitamment dans le Dodge. Nous avons roulé à toute allure. Nous nous sommes arrêtés dans une ferme isolée qu’occupait le commando de mon régiment. C’était à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alger, à gauche près de la route. La ferme avait été mise à notre disposition par un pied-noir. Le bâtiment d’habitation était modeste et ne comprenait qu’un rez-de-chaussée. Ma seconde équipe m’attendait là-bas.

Le commando du 1er RCP comprenait une vingtaine d’hommes. Certains étaient des appelés. Mais des hommes de confiance. Le capitaine Allard, dit Tatave, en était le responsable. Il m’était très dévoué et je lui avais expliqué ce qui allait se passer. De ce fait, l’officier présent était briefé. Je lui ai dit qu’il fallait que ses hommes aménagent un coin pour installer Ben M’Hidi. La ferme ne s’y prêtait pas. Il fallait donner un coup de balai, déplacer des bottes de paille.

Pendant ce temps, nous avons isolé le prisonnier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en faction à l’entrée.
Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M’Hidi et nous l’avons pendu, d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide. Quand j’ai été certain de sa mort, je l’ai tout de suite fait décrocher et transporter à l’hôpital. Il était à peu près minuit. J’ai appelé aussitôt Massu au téléphone. « Mon général, Ben M’Hidi vient de se suicider. Son corps est à l’hôpital. je vous apporterai mon rapport demain matin. » Massu a poussé un grognement et a raccroché. Il savait bien que mon rapport était prêt depuis le début de l’après-midi, histoire de gagner un peu de temps. Ce rapport, le juge Bérard avait été le premier à le lire. Il décrivait dans les moindres détails le suicide qui se produirait la nuit suivante. Bérard était impressionné : « Mais c’est très bon, ça! Mais vous savez que ça tient l’eau ! »

Editions Perrin, 196 pages, 99 F., 15,09 euros.

 

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