Une journée d’hommage unique reconnaît officiellement le drame des harkis

Une journée d’hommage unique reconnaît officiellement le drame des harkis

Sylvia Zappi, Le Monde, 25 septembre 2001

Une journée d’hommage national aux harkis doit avoir lieu, mardi 25 septembre, pour apporter une reconnaissance officielle au drame de ces anciens supplétifs de l’armée française, pour la plupart abandonnés par la France en Algérie en 1962.
La République, enfin, leur rend hommage. Jacques Chirac devait, mardi 25 septembre, ouvrir les cérémonies de la première et unique « Journée d’hommage national aux harkis ». Le président de la République devait inaugurer mardi matin une plaque, dans la cour d’honneur des Invalides, reprenant l’article premier de la loi du 11 juin 1994, qui proclame : « La République française témoigne sa reconnaissance envers les rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie pour les sacrifices qu’ils ont consentis. » Dans vingt-sept sites emblématiques de France, les préfets poseront la même plaque, tandis que dans tous les départements, une cérémonie sera organisée en l’honneur des harkis.

Dans son discours, M. Chirac devait réaffirmer que les harkis sont des Français à part entière, envers lesquels la France se devait d’accomplir un geste « très fort et spécifique afin de leur témoigner sa reconnaissance ». Devant quatre anciennes unités coloniales – spahis, tirailleurs, régiment d’artillerie et zouaves – et en la présence symbolique d’un bélier (l’animal accompagnait toujours les musiques militaires de ces régiments), le chef de l’Etat devait remettre à quelque 150 Français musulmans rapatriés des décorations – Légion d’honneur, ordre du Mérite et médailles militaires. Jacques Chirac devait ensuite recevoir ses invités à l’Elysée. Pour ne pas être en reste, le gouvernement, représenté par la ministre de l’emploi et de la solidarité, Elisabeth Guigou, devait, dans la soirée, ranimer la flamme à l’Arc de triomphe en l’honneur de ces soldats oubliés. Les harkis voient ainsi reconnaître officiellement par l’Etat français le drame dont ils ont été victimes.

GRÈVE DE LA FAIM

Voilà bientôt quarante ans que les nombreuses et diverses associations des anciens supplétifs algériens qui se sont engagés aux côtés de l’armée française contre le Front de libération nationale (FLN) réclamaient une reconnaissance des massacres subis lors du retrait des troupes françaises en Algérie. La fin des années 1970 vit ainsi se multiplier les révoltes des camps de Bias et de Saint-Maurice-l’Ardoise contre des conditions de vie alliant encasernement, exclusion sociale, échec scolaire et discriminations. Manifestations, marches, occupations se sont succédé sans résultats.

Les différents gouvernements ont élaboré tour à tour des lois et des mesures spécifiques destinées à faciliter l’insertion des 400 000 Français musulmans, rapatriés et fils de harkis. Perçues comme des « aumônes », les aides allouées ne réussirent pas à panser les plaies de la communauté harkie, qui réclamait une reconnaissance officielle.

En 1997, quelques harkis entamèrent une longue grève de la faim pour sensibiliser l’opinion publique sur leur sort. Le 11 novembre 1999, plusieurs centaines d’anciens supplétifs se sont vu refuser le dépôt d’une gerbe à l’Arc de triomphe. Ultime affront, lors d’une visite en France en juin 2000, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, a refusé tout droit au retour aux anciens supplétifs, en les comparant aux « collabos » de l’Occupation.

Pour tenter d’apaiser le courroux des associations, M. Chirac a alors décidé, le 6 février, lors d’une réunion du Haut Conseil de la mémoire combattante, l’organisation d’une « Journée d’hommage national ». Mais celle-ci n’aura lieu qu’une fois, ce 25 septembre 2001. Certains y ont vu une manœuvre électorale trop voyante à quelques mois de l’élection présidentielle.

Faisant monter la pression, une quarantaine d’associations de harkis décidaient, fin mai, de déposer une plainte pour « crimes contre l’humanité ». Le 30 août, à l’initiative du Comité national de liaison des harkis, neufs Français musulmans rapatriés ont porté plainte contre X… avec constitution de partie civile devant le tribunal de grande instance de Paris, reprochant aux autorités françaises leur responsabilité dans les massacres accomplis après les accords d’Evian. Vendredi 21 septembre, le collectif Justice pour les harkis a déposé une plainte identique au tribunal de Marseille. Ces démarches ont peu de chances d’aboutir, mais elles permettent aux harkis de réclamer une fois de plus « justice ».

« LE GESTE EST INCOMPLET »

Dans ce contexte, la Journée nationale d’hommage a reçu un soutien quasi unanime des associations de harkis. La Coordination harkie estime que « cela va être une bonne journée », et le Conseil national des Français musulmans juge l’initiative « excellente ». Mais beaucoup attendent d’entendre le discours de M. Chirac pour juger. « Cette journée est bienvenue à la condition expresse qu’il y ait une reconnaissance de l’abandon, du désarmement et du massacre de harkis, commis avec la complicité de la France », juge Mohammed Haddouche, secrétaire général du collectif Justice pour les harkis. Même son de cloche au Comité national de liaison : « Le geste de reconnaissance est incomplet avec une journée non renouvelable, alors qu’il y a une Journée de la femme ou de la musique tous les ans », remarque son président, Boussad Azni.

L’exigence d’un devoir de mémoire a reçu le soutien d’Alain Madelin, président de Démocratie libérale, qui a invité le président de la République « à reconnaître la responsabilité de l’Etat français dans cet abandon criminel ». Il est aujourd’hui suivi par François Loncle, député socialiste de l’Eure, qui estime que les « les harkis ne pourront se contenter de cette commémoration unique avec l’idée qu’ainsi on s’est acquitté d’une tâche ».

« Nous devons vérité aux harkis en reconnaissant qu’un crime d’Etat a été commis », insiste M. Loncle. « Il va falloir dire que la France n’a pas su, alors qu’elle aurait dû, protéger la dignité et quelquefois l’existence de celles et ceux qui l’avaient choisie », déclare de son côté Louis Montchovet, délégué national aux rapatriés. La reconnaissance officielle n’ira pas jusque-là. Le président semble avoir exclu toute déclaration de repentance de l’Etat français.

 

 

 

Retour