La torture comme instrument

Guerre d’Algérie

La torture comme instrument

Comment, de 1954 à 1962, les techniques des tortionnaires ont pu naturellement prospérer sur le terreau de plus d’un siècle de colonisation.

RAPHAELLE BRANCHE
La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie 1954-1962
Gallimard, 474 pp., 175F (26,68 euros).

Jean-Dominique Merchet, Libération, 20 septembre 2001

Automne 1996. Une étudiante parisienne commence sa thèse de doctorat d’histoire sur «la torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie». Le sujet est loin de faire la Une des journaux. Pendant quatre ans, la jeune chercheuse travaille dans les archives, en particulier celles du service historique de l’armée de terre. Avec une limitation: respecter l’anonymat des personnes citées dans les documents. En décembre 2000, alors que la polémique fait rage à la suite des propos du général Aussaresses, Raphaëlle Branche soutient sa thèse devant un jury enthousiaste. Pur hasard de calendrier. Au premier rang, Pierre Vidal-Naquet, l’auteur de la Torture dans la République, ne cache pas son émotion devant les 1211 pages de ce travail scientifique. Le premier qui ne soit pas, d’abord, un acte militant.

Raccourcie, remaniée, cette thèse sort aujourd’hui en librairie. Il ne faut pas s’y tromper: ce n’est pas un livre sur la torture et les mauvais traitements durant la guerre d’Algérie en général. Ainsi, «on ne traitera pas ici des violences des nationalistes algériens», prévient l’auteur. Pas plus que de l’implication permanente et massive des forces de police. L’objet de l’ouvrage est plus limité: «l’utilisation de la torture par l’armée française dans la répression du nationalisme algérien».

Même fortement nourrie d’anthropologie, c’est une thèse d’histoire. Raphaëlle Branche «périodise» donc, car «la place de la torture a évolué en huit années» de 1954 à 1962. En novembre 1954, la torture ne surgit pas du néant: dès la conquête de l’Algérie en 1830, les opérations militaires ont été marquées par «une violence extrême». Puis la police a pris le relais, et c’est dans les commissariats que les soldats apprendront les techniques d’interrogatoires. La bataille d’Alger, au printemps 1957, représente un tournant qui permet «l’élaboration de nouvelles normes» de la guerre «contre-révolutionnaire». La torture «devient l’arme reine dans un conflit qui vise en premier lieu la population algérienne». Cette «nouvelle conception de la guerre», dans laquelle la torture «n’est pas un dérapage mais un système», aboutit à une «grande impunité des militaires» au moins jusqu’à la fin de l’année 1959. A partir du moment où de Gaulle commence à évoquer l’«autodétermination» des Algériens, le pouvoir s’efforce de reprendre les choses en main. «Amélioration lente et très imparfaite» constate l’auteur.

L’histoire de la torture, «fruit pourri d’une certaine vision du monde, des Algériens et de la guerre», ne peut être séparée du contexte colonial: «La torture peut prospérer sur le terreau des rapports inégaux fourni par la situation coloniale […] Elle signifie aux combattants et aux suspects algériens la puissance de la métropole par l’intermédiaire de la toute-puissance des tortionnaires». Raphaëlle Branche critique radicalement l’idée selon laquelle la torture était nécessaire pour obtenir des renseignements. «Plus que faire parler, elle voulait faire entendre» un discours de domination.

L’histoire que pratique Raphaëlle Branche s’apparente à celle des nouveaux historiens de la guerre de 1914-18. Une histoire qui cite Michel de Certeau ou Michel Foucault. Ainsi, sur l’usage de la «gégène» durant les séances de torture: «Jusque dans le corps des prisonniers, l’électricité peut être considérée comme une marque de la civilisation française: contrairement aux Algériens qui faisaient souffrir en répandant le sang, cette torture plaçait les Français du côté du sang retenu. […] Elle était technique, face à la barbarie.» Au terme de son exploration des salles d’interrogatoires, où elle tente d’«approcher au plus près les gestes pour comprendre les intentions» des soldats des DOP (Détachements opérationnels de protection), l’historienne constate que «la dimension sexuelle est centrale, physiquement et symboliquement. Les coups et l’électricité visent avec prédilection les parties sexuelles: seins brûlés, électrodes dans le vagin, sur les testicules, sur la verge».

Revenant, au final, sur la mémoire de la guerre d’Algérie, Raphaëlle Branche juge qu’«impliquer l’Etat est essentiel», mais surtout que «les manières de dire la responsabilité, dans le cadre privé comme dans le cadre public, sont encore largement à inventer».

 

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