Torture: la question ne sera pas posée

Torture: la question ne sera pas posée

Jean-Paul Hébert, Le Monde, 8 février 2001

APRÈS les déclarations des généraux Massu et Aussaresses, les dénégations butées du général Bigeard ont pu apparaître comme la réaction solitaire d’un acteur de la guerre d’Algérie qui, parlant de lui à la troisième personne, s’est toujours montré soucieux de soigner son image dans l’opinion. Auquel cas, cette réaction isolée n’aurait guère d’importance. Cependant, il n’est pas si sûr que la reconnaissance de l’existence de la torture et des conditions dans lesquelles s’est déroulée la guerre d’Algérie soit aussi établie qu’on pourrait le penser.

C’est ainsi que la lecture d’un cours supérieur d’état-major (lieutenant-colonel Marril) consacré aux « ruptures et adaptations de la doctrine militaire française » dans le cadre du CDES (commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur de l’armée de terre, ancienne Ecole supérieure de guerre) ne laisse pas de surprendre tant son contenu et sa tonalité sont éloignés de ce que l’ensemble des travaux historiques aujourd’hui disponibles ont mis en évidence.

Cette brochure consacre quatorze pages (plus trois de bibliographie) à « l’Algérie ». Le titre est laconique mais significatif: on ne parle pas une seule fois dans l’analyse de « guerre d’Algérie », alors que le chapitre précédent consacré à « l’Indochine » n’empêchait pas l’auteur d’employer l’expression « guerre d’Indochine ». Ici, il n’y a pas de guerre, mais des opérations de « maintien de l’ordre » (sept occurrences) où les « forces de l’ordre » (six fois) ont affaire à une rébellion (vingt fois), à des « rebelles<» (quarante-deux fois), à des « bandes rebelles » (dix fois). On reconnaît là le vocabulaire officiel d’il y a quarante ans. En face de l’armée française, il n’y a pas de soldats (une seule mention de l’ALN) ; on n’emploie qu’une fois l’expression « combattant rebelle ». Il y a seulement dans les « événements » des « bandes qui sèment la terreur » (p. 66).

Des causes et des objectifs de cette « guérilla » (cinq occurrences), le lecteur ne saura rien : on dit seulement que « le brasier s’enflamme » à la fin de l’année 1954 (p. 55). Mais qu’est-ce qui peut bien alimenter ce brasier ? Silence. Aucun exposé, même succinct des revendications ni des problèmes qui se posaient. De la révolte de 1945 et de la terrible répression qui s’ensuivit, on ne parlera pas. Du bourrage des urnes de 1948 sabotant la tentative d’un nouveau statut, il ne sera rien dit. Sur la longue et tumultueuse histoire du nationalisme algérien, pas une phrase. C’est tout juste si le mot « indépendance » est écrit une fois (p. 62). Encore n’est-ce, selon l’auteur, qu’une étape sur le chemin de la révolution censée être le but du FLN.

Guérilla sans cause, sans histoire et sans soldats, ces « événements » paraissent plutôt se rattacher à une confrontation plus générale puisque reviennent régulièrement les concepts de « guerre révolutionnaire » (huit occurrences), « guerre subversive » (sept fois) quand ce n’est pas « guerre sainte » (trois fois). Cela n’est guère étonnant puisque l’auteur croit pouvoir caractériser le FLN comme un « parti d’inspiration communiste » (p. 62), ce qui ne manquera pas d’intéresser les membres du Parti communiste algérien dont on sait les démêlés avec le FLN.

Le texte analyse les tactiques mises en ouvre : une première période 1954-1956 est caractérisée comme celle d’un « échec » (p. 58) due à ce que « l’engagement massif de l’armée contre les faibles bandes de rebelles donna à l’insurrection un impact inversement proportionnel à ses capacités militaires sur le terrain » (ibidem) et la critique de cette tactique est faite en citant longuement le colonel Trinquier. Une deuxième période s’ouvre alors, selon l’auteur, avec l’échec de la grève générale de janvier 1957 : « L’armée française reprend l’initiative sur le terrain car ses méthodes de combat s’étaient adaptées » (p. 62) et la mise en ouvre, à partir de décembre 1958, des « principes de contre-guérilla » du général Challe. Et le texte montre l’emploi des hélicoptères, le quadrillage, la mise en « autodéfense des populations », en insistant évidemment sur l’importance fondamentale du « renseignement » ; « Le primat du renseignement s’était imposé » (p. 62).

Bien entendu, rien ne vient préciser ce qu’était la réalité de cette « contre-guérilla » : le « regroupement » des populations, dont on sait pourtant dans quelles conditions terribles il s’est fait la plupart du temps, est indiqué sans autre commentaire. On n’explique pas comment se fait le « renseignement centralisé » dans les « secteurs urbains » (p. 67) ; pas de mention des DPU de Trinquier ni des détachements opérationnels de protection (DOP) et un silence de mort sur la torture. Pas une mention, pas une allusion. Même pas une litote ou un euphémisme ou une expression codée. Rien. Faut-il vraiment rappeler que, dès cette période pourtant, le problème a été posé publiquement, par des civils et par des militaires ? Sans même aborder les évidents aspects moraux du sujet, est-il possible de considérer que l’on peut enseigner aux officiers de l’armée française d’aujourd’hui la guerre d’Algérie sans s’interroger sur les conséquences désastreuses, politiquement et tactiquement, de la torture ?

Ce document censé assurer une formation aux cadres militaires leur présente une vue singulièrement biaisée du sujet. A suivre le texte, après Challe, il n’y a plus rien. Challe quitte pourtant son commandement en mars 1960. Mais aucun de ses successeurs ne paraît avoir d’importance puisque le seul commandant en chef mentionné est le prédécesseur de Challe, c’est-à-dire Salan. L’analyse se conclut sur l’affirmation d’une « victoire militaire » (p. 68), obtenue, selon l’auteur, par la mise en ouvre des principes du colonel Trinquier, grâce en particulier aux parachutistes, « véritable hantise des rebelles » (p. 58) et malgré « le débraillé de certaines unités de rappelés, renforçant l’image d’une France impuissante à régler les problèmes causés par cette guérilla » (sic, p. 60).

L’action des partisans de l’Algérie française et de l’OAS n’est nulle part évoquée (bien que ce courant constitue un nombre significatif des références bibliographiques), comme si cela n’avait comporté aucun aspect militaire. On sait pourtant que, des gendarmes du colonel Debrosse aux appelés du train assassinés le 23 mars 1962, en passant par le commandant Rodier, le commandant Rançon et bien d’autres, l’armée française a eu aussi affaire aux balles et aux bombes des activistes. Mais, là encore, le document est muet sur ce point. A moins que l’allusion à l’OAS ne soit subtile : on a dit que le texte concluait à une victoire militaire. Mais c’est en précisant « une victoire militaire inutile ? » (p. 68), titre que l’auteur explicite en écrivant : « La réussite du FLN se heurta ensuite à une armée française dont les legs indochinois lui furent fort utiles pour lui assener des coups qui auraient pu être mortels si le contexte politique métropolitain avait été autre » (p. 68). Phrase lourde
d’ambiguïtés si l’on veut bien ne pas oublier que, de Pont-sur-Seine au Petit-Clamart, certains ont effectivement essayé que le contexte politique « soit autre ».

Ce cours censé assurer la formation des officiers de demain est finalement un document indispensable à plusieurs titres : d’abord, par son vocabulaire, il donne une assez bonne image de ce qu’était la langue de bois officielle à l’époque de la guerre d’Algérie. Ensuite, son idéologie succincte de « contre-guérilla » illustre les erreurs d’analyse auxquelles a pu conduire la peur du rouge. Enfin, son silence sur la torture souligne combien la vérité est loin d’avoir fait son chemin. Document indispensable, car il s’agit très certainement d’un procédé pédagogique destiné à exercer l’esprit critique des stagiaires. On serait en effet inquiet qu’un tel texte puisse être pris au premier degré. L’outrance est sûrement ici utilisée pour faire réagir. Rassurons-nous, la question sera posée. Oui, mais si elle ne l’était pas ?

Jean-Paul Hébert est ingénieur de recherche en économie de la défense au Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et les études stratégiques (Cirpes-EHESS).

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