Deux visages de l’Algérie

Deux visages de l´Algérie

Entre les photos officielles des militaires français et celles prises par Marc Garanger à Aïn Terzine, il y a l´abîme qui sépare la propagande de la vérité. Documents lisses d´un côté ; atrocités de l´autre. C´est tout le champ des images de cette guerre qui s´ouvre aux historiens

Michel Guerrin, Le Monde, 18 décembre 2000

J´ATTENDS ce moment depuis quarante ans. » Marc Garanger ne savoure pas les aveux des généraux Massu et Aussaresses sur la torture en Algérie – trop d´écœurement -, mais il semble soulagé. Il est sans doute le seul photographe de métier à avoir tenté de montrer, durant son service militaire, entre 1960 et 1962, la face cachée du conflit : racisme, brimades, torture, exécutions sommaires. Il en a tiré un livre, La Guerre d´Algérie vue par un appelé du contingent (Seuil, 1984), complètement passé inaperçu. « Je pensais que les dizaines de bidasses qui avaient fait des photos allaient les sortir. C´était la chape de plomb, une guerre tabou. J´ai reçu des menaces. Il a même fallu que je gueule au Seuil pour qu´ils publient le livre. »
Si de nombreuses voix se sont élevées contre la torture, au cours même de la guerre, très peu ont cherché à voir des images, y compris dans les années 1960 à 1990, contribuant à entretenir la mythologie d´une guerre sans nom. Aujourd´hui encore, des photographes célèbres, alors soldats en Algérie, ne veulent pas sortir de leurs cartons des photos d´« interrogatoires ». « Ils ont honte de ce qui s´est passé ; honte d´y avoir assisté, explique Charles-Henri Favrod, fondateur du Musée photographique de l´Elysée à Lausanne et proche du FLN durant la guerre. Je me souviens d´un reportage stupéfiant ; c´était la gégène en marche. »Favrod cite encore un reportage « remarquable » réalisé par Kryn Taconis (agence Magnum) sur l´Armée de libération algérienne, en 1957. « Magnum en a bloqué la publication, craignant un plasticage. »
La « question » a également été oblitérée par la presse illustrée de l´époque ; trouver des documents accablants était en outre très difficile. Quant aux historiens, suivant une tradition tenace, ils se méfient de l´image, la considèrent peu comme une pièce d´archives. « Les photos de la guerre d´Algérie ont été très peu étudiées, reconnaît Pierre Vidal-Naquet, certains commencent à le faire, et c´est une très bonne chose. »
Marc Garanger est persuadé que « plein de photos vont sortir », prises dans l´illégalité par des soldats anonymes – des documents insoutenables ont été récemment publiés dans L´Express et Le Monde 2. Le mouvement est en fait parti en 1992 avec l´exposition « La France en guerre d´Algérie », au Musée d´histoire contemporaine, où beaucoup d´images sont « sorties ». A cette occasion, Thérèse Blondet-Bisch a dialogué avec une quinzaine d´anciens appelés et photographes amateurs. « Ils disent avoir vu le pire, auraient pris des photos sous le manteau. Mais ils en montrent très peu. Les résistances restent énormes. J´ai reçu un colis de photos accompagnées de ce mot : »Pour que l´on sache que l´on a torturé.« Beaucoup d´appelés envoyaient également leurs pellicules à l´usine Kodak de Sevran, qui retenait les photos non »montrables« au motif qu´elles étaient »brûlées par le soleil«. »
Un énorme champ d´étude s´ouvre aux historiens. Sur la torture et les exécutions sommaires, on peut déjà opposer deux regards. D´un côté, la petite voix de Marc Garanger – nous y reviendrons ; de l´autre, la voix officielle de l´Algérie française : 600 000 photos prises par des photographes militaires, conservées par l´Etablissement cinématographique et photographique des armées (ECPA-ministère de la défense), au fort d´Ivry (Val-de-Marne).
Les archives de l´ECPA constituent la plus grosse source d´images sur la guerre d´Algérie. Elles ont été publiées dans la presse, ont servi à la « communication » de l´Etat français, ont façonné l´inconscient collectif. Sur le bateau entre Marseille et Alger, des atrocités commises par les « rebelles » étaient mises sous les yeux des appelés pour les « remonter ». Les mêmes images étaient affichées dans les bus et lieux publics d´Alger pour sensibiliser les Français d´Algérie.
Pénétrer dans le fort d´Ivry, ce qui est donné à tout le monde, revient à plonger dans un sanctuaire captivant de propagande et de manipulation. Les photos sont rangées dans des grands albums de famille, accompagnées de légendes et textes d´époque, qui sont clairement partisans. Une dizaine d´épreuves-contacts de format 6 × 6, collées sur chaque page noire, documentent la vie de caserne autant si ce n´est plus que le conflit et ses effets : revues de troupes, visites officielles, inaugurations, arrivée de conscrits, dîner autour d´un méchoui, match de foot…
« Nous n´avons évidemment rien sur la torture, prévient Lucile Grand, conservateur du fonds photographique de l´ECPA. Les photographes étaient militaires, ils adhéraient au discours officiel. On imagine mal un général appeler un photographe pendant qu´il torturait… » Les « interrogatoires » apparaissent comme des discussions courtoises. Les prisonniers semblent toujours bien traités. Il y a néanmoins des regards qui ne trompent pas, comme ceux de « suspects » photographiés dans un stade, en 1956, portant un numéro sur la chemise, ou ceux de « prisonniers fellagahs » dans le bled.
Plus difficiles à interpréter sont les nombreuses photos où l´on voit des cadavres de « hors-la-loi »après la bataille ; photos qui doivent souvent faire l´objet d´une autorisation pour être publiées. Morts au combat ou exécutés ? Dans quelles conditions ? Par qui ? L´absence quasi générale du contexte de prise de vue, le fait de ne quasiment jamais trouver des photos de combat au profit de ses conséquences (les victimes au sol), le montage des images dans les albums, tout cela laisse entendre que la mort est uniquement le résultat d´un affrontement ou liée à la dangerosité du « rebelle ». D´où ces cadavres ainsi légendés : « Destruction, le 13 novembre 1956, d´une bande rebelle qui faisait régner la terreur dans les villages. »
En toute logique, le fonds de l´ECPA est riche en images montrant les« exactions » et « crimes abominables »commis par les Algériens contre leurs compatriotes. Cette fois, de riches textes en rajoutent en détails et commentaires indignés. « Les photos de charniers doivent être utilisées avec beaucoup de précaution tant le risque de manipulation est fort », prévient Lucile Grand. Cela dit, l´ECPA possède, sur des faits avérés, de lourdes pièces à charge contre le FLN, que le pouvoir algérien pourrait étudier s´il se décidait à entreprendre son travail de mémoire.
Lucile Grand attend que des historiens se plongent dans ce fonds passionnant et complexe – que cela n´ait pas déjà été fait peut surprendre. « Nous ne savons même pas quand ces albums ont été constitués parce que nous ne possédons pas les archives de nos archives », dit la conservatrice. Les cahiers de reportages, qui accompagnent les photos, sont lacunaires. Il faudrait confronter les images avec les journaux de marche des opérations conservés au service historique de l´armée de terre (SHAT). Pourra-t-on savoir si, comme certains le pensent, des photos sensibles ont été retirées ou détruites au début des années 70 ? « J´ai fait une enquête interne mais il est quasi impossible d´en avoir la preuve, répond Lucile Grand. J´ai pourtant l´impression que les albums sont complets. »
Il faut avoir en tête cette imagerie officielle pour se confronter aux photos de Marc Garanger, que l´on peut voir dans une exposition au Théâtre de l´Agora à Evry (Essonne), jusqu´au 23 décembre. Quand il arrive au régiment d´Aïn Terzine, à 100 kilomètres au sud-est d´Alger, Garanger a dix ans de métier. Il laisse traîner ses clichés sur un bureau, que le commandant remarque, et devient photographe du régiment. Il sera blessé lors d´un « accrochage », même si la « pacification », à partir de 1960, a pris le dessus sur les combats.
Son sujet le plus célèbre est une série de deux mille portraits d´identité de femmes berbères, réalisés en dix jours, dans les villages environnant la caserne. Deux cents femmes se sont fait « défigurer » par jour, pour reprendre une expression de Hervé Guibert. Peu d´hommes : ils étaient ou morts, ou dans le maquis, ou trop vieux. « Pour les militaires, c´est une photo qui sert à constituer une carte d´identité française. Pour ces femmes, c´est une humiliation visible dans leur regard ; elles ne pouvaient pas dire non et devaient retirer leur voile. Elles n´avaient jamais posé, ne s´étaient jamais vues en photo. Ça se passait dans un silence total, elles me fusillaient du regard, je faisais très vite, une à deux minutes. Beaucoup ont ensuite déchiré leur carte… »
Marc Garanger se souvient d´un capitaine qui poussait des cris :« Venez voir comme elles sont laides ! On dirait des macaques ! » Il fait le lien entre torture et racisme : « Si l´on assimile une femme à un singe, on peut l´assassiner. Pour les officiers de carrière, l´Algérie était leur revanche après l´Indochine. » Garanger profite de son unique permission, en 1961, pour entrer clandestinement en Suisse, où ses portraits sont publiés dans le magazine L´Illustré, grâce à Charles-Henri Favrod. « Il écrira que faire enlever le voile est un acte de violence inouïe. » Garanger a ensuite beaucoup exposé ces portraits, dans un cadrage plus large, « pour redonner dignité à ces femmes ». Témoignage ambigu, pensent certains Algériens, qui reprochent à Garanger d´exploiter ces portraits hors de leur contexte.
Deuxième temps fort, ses images de Saïd Bouakli, commissaire politique du FLN. « Un appelé m´amène dans une pièce où je tombe sur un homme blessé à la jambe droite lors de son arrestation. J´ai fait deux photos sans échanger un mot ni un regard. » Quelques jours plus tard, un constat de gendarmerie révèlera qu´il est mort de ses blessures. Le certificat de décès dira qu´il avait « deux balles dans le thorax et une troisième dans le crâne ». Garanger photographie sa tombe, son garde du corps assassiné (photo ci-dessus), puis un berger frappé lors de son interrogatoire, les visages effrayés de combattants du FLN, un Algérien trouvé mort dans une voiture. Sans doute, aujourd´hui, se sent-il un peu moins seul.

 

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