Grande émotion en Algérie après les aveux du général Aussaresses

Grande émotion en Algérie après les aveux du général Aussaresses

Le Monde 07 mai 2001

La presse algérienne et des partis proches du pouvoir réagissent avec vigueur aux Mémoires de l’ancien responsable des services spéciaux. Certains envisagent de porter plainte pour crime contre l’humanité.

ALGER, correspondance
A quatre-vingt-trois ans, Si M’hamed, ancien combattant de la guerre de libération, douze blessures au corps, trois doigts perdus, une longue semaine de tortures en mémoire, a pleuré en regardant à la télévision Larbi Ben’mhidi, chef FLN de l’Algérois en 1957 souriant et saluant la caméra de ses mains menottées avant d’entrer dans un bâtiment. Cette image, il la connaissait déjà et pourtant, jamais elle ne lui a fait autant d’effet : « C’est comme s’il avait été assassiné hier. »

MUTISME OFFICIEL

Evoquées avec un peu de retard par les médias algériens en raison des émeutes de Kabylie, les aveux du général Aussaresses suscitent une émotion considérable en Algérie, même si le pouvoir garde un silence pesant. Larbi Ben’mhidi est resté un héros à l’aura intacte, l’incarnation absolue du romantisme révolutionnaire et de l’esprit de sacrifice. La thèse officielle du suicide n’a jamais eu le moindre crédit chez les Algériens et la reconnaissance de sa pendaison par l’armée française n’est pas considérée comme une révélation historique. Mais le récit des circonstances précises de sa liquidation a bouleversé aussi bien les anciens combattants que la jeune génération. Louisette Ighilhariz, qui ne cessait, depuis des mois, de dénoncer le mutisme officiel, se voit maintenant relayée par d’autres figures de la révolution algérienne. Pour le commandant Azzedine Zerrari, le silence des autorités équivaut à nier toutes les souffrances passées, « comme si nos martyrs et tous ceux qui ont subi la torture ne comptaient plus », a-t-il déclaré, résumant un sentiment très répandu.

Apparemment, les autorités craignent qu’un débat sur la torture durant la guerre de libération n’ait des prolongements dans l’actualité présente. « Devant le silence des autorités algériennes, la France défend l’honneur des Algériens », s’indigne Al-Bilad (Le Pays). Pour ce journal arabophone, l’histoire de la révolution algérienne est encore tenue secrète et l’ouverture de certains dossiers, comme ceux des harkis, du nombre réel des moudjahidine, des batailles qui ont opposé le Front de libération nationale (FLN) à ses adversaires messalistes du MNA, ainsi que la question des officiers de l’armée française ayant rejoint la révolution, « pourrait entamer le crédit de nombreux noms connus dans notre pays ».

L’absence de réaction du pouvoir est cependant largement contrebalancée par les prises de position de partis et organisations qui lui sont proches. La Fondation du 8-Mai-1945 (date des massacres de Sétif) et l’Organisation des enfants de martyrs ont annoncé leur intention de porter plainte pour crimes contre l’humanité.

« TENDANCE GÉNOCIDAIRE »

De son côté, le FLN a dénoncé le gouvernement français, qui, « au lieu de demander officiellement pardon au peuple algérien, met grossièrement son nez dans les affaires algériennes ». Dimanche soir, c’était au tour de la toute-puissante Organisation nationale des moudjahidine de monter au créneau. Cette association, très influente dans les sphères du pouvoir, a demandé à l’Etat algérien d’obtenir de la France une reconnaissance de ses pratiques « à tendance génocidaire » et d’en tirer les conséquences « suivant les lois et les usages internationaux. »

Autre substitut habituel à une prise de position officielle, El-Moudjahid souligne que la France ne peut prétendre jouer un rôle de leader en matière de droits de l’homme « tant qu’elle n’aura pas fait le ménage chez elle ». La réaction de Lionel Jospin « ne dédouane nullement ce courant politique, le Parti socialiste, dont la responsabilité demeurera entière pour le présent et l’avenir », estime l’organe officieux du gouvernement.

Les commentaires de journaux privés ne sont pas plus amènes. El-Watan se demande si M. Aussaresses n’est pas encore « en mission commandée », car, en endossant la responsabilité de ses abominables crimes, « il éloigne les soupçons qui pèsent sur la hiérarchie militaire française ». Pour Le Quotidien d’Oran, les responsables français en seraient presque à reprocher à l’ancien responsable des services spéciaux « d’être trop bavard ». Ce « criminel en situation de réserve » révèle en effet qu’il y avait bel et bien « un système ordonné, avec ses agents, ses exécutants, ses méthodes rodées, ses donneurs d’ordre et, ce qui n’est pas le moindre, une couverture du pouvoir politique ».

Le journal Liberté estime, quant à lui, que la France officielle joue à l' »effarouchée » aujourd’hui, alors qu’elle a toujours su que la torture avait été érigée « en règle de combat contre le peuple algérien ». Mais, voilà, M. Aussaresses lui renvoie l’image crue d’une France se livrant à « une sale guerre » où les exécutions sommaires des fellagas recevaient le feu vert du pouvoir judiciaire et politique établi à Paris.

 

Retour

algeria-watch en francais