En Algérie, le retour de l’histoire embarrasse les « décideurs »

En Algérie, le retour de l’histoire embarrasse les « décideurs »

Les militaires craignent que l’évocation du passé ne se retourne contre eux

José Garçon, 5 et 6 mai 2001

Je veux savoir ce que mon frère a dit avant de mourir sous la torture […]. Je vais contacter les autorités algériennes pour prendre connaissance de la procédure à suivre pour déposer plainte contre le général Aussaresses »: la seule réaction venue d’Alger après les « aveux » de l’officier français aura été celle de Drifa Hassani, la sœur de Larbi ben M’hidi, héros de la lutte de libération. Car, jusqu’ici, l’Algérie officielle n’a soufflé mot sur le débat lancé en France sur la pratique de la torture par l’armée coloniale pendant la guerre d’indépendance.
Ce mutisme est d’autant plus surprenant que les dirigeants algériens ne manquent jamais de fustiger les exactions et les méfaits de l’ancienne puissance coloniale chaque fois qu’une crise surgit entre les deux pays.
Mais la première interview du général Aussaresses en novembre est fort mal tombée pour Alger. Tout débat sur la torture risque en effet de faire boomerang dans un pays englué depuis une décennie dans une « sale guerre » où la population a été prise en otage entre les exactions des forces de sécurité et les atrocités des groupes islamistes armés.
Sur la défensive. Dès lors, le silence des « décideurs », comme on appelle les généraux qui assument la réalité du pouvoir en Algérie, visait à éviter qu’une controverse sur le passé conduise à ouvrir un débat sur le présent. Après dix ans de guerre civile, les accusations de violations des droits de l’homme portées contre Alger sont en effet assez étayées pour ne pouvoir être balayées d’un revers de la main. La publication d’enquêtes sur l’assassinat du président Boudiaf par un sous-officier, le massacre de Bentalha, en 1997, dans une zone sous haute surveillance, ou l’assassinat du chanteur Lounès Matoub en 1998 ont placé les militaires algériens sur la défensive. La procédure contre le général Pinochet et la création d’un Tribunal pénal international n’ont fait que renforcer leur crainte de devoir, un jour, rendre des comptes.
Dans ce contexte, la volonté d’Alger d’éviter toute discussion sur la torture – fût-elle celle pratiquée par la France – est patente. Surtout quand un tel débat risque de toucher un point très sensible en Algérie. A l’époque où l’armée coloniale torturait les Algériens, celle-ci comptait dans ses rangs un certain nombre de jeunes officiers algériens. Devenus les « décideurs » d’aujourd’hui, ces derniers n’ont déserté l’armée française que tardivement: entre 1958 (plus de quatre ans après le début de la guerre) et parfois 1960 (deux ans avant l’indépendance).
Ce ralliement tardif à l’ALN (Armée de libération nationale) a longtemps constitué l’un des principaux clivages au sein de l’armée algérienne. Il séparait ces « anciens officiers de l’armée française », comme on les appelle outre-Méditerranée, et les militaires qui s’étaient engagés dans l’ALN dès le début de l’insurrection.
« Piégés. » « Du coup, résume un sociologue, les « décideurs » redoutent que cette affaire amène les Algériens non seulement à demander des comptes sur la « sale guerre » actuelle, mais aussi à s’interroger sur le rôle de chacun pendant la guerre de libération, eux qui se sont piégés en s’identifiant à la révolution pour se légitimer alors que la majorité de la population n’était même pas née au moment de l’indépendance. »
Rien ne dit cependant qu’Alger continuera à se murer dans le silence. Aujourd’hui, en effet, les accusations contre les généraux se font plus précises. Après celles portées par un jeune officier algérien dans un livre à succès (la Sale Guerre) et la plainte pour « torture » (lire page 8) déposée récemment contre l’ancien homme fort du régime, le général Nezzar, les « décideurs » se trouvent pour la première fois en position d’accusés. Ils pourraient dès lors vouloir utiliser, comme un moindre mal, ce débat sur la torture pendant la lutte de libération pour faire oublier les exactions de la « seconde guerre d’Algérie ».

 

Retour

algeria-watch en francais