Jean-Luc Einaudi : «La torture existait préalablement à Novembre 54 »

Jean-Luc Einaudi : «La torture existait préalablement à Novembre 54 »

Dans une interview qu’il nous a accordée il y a quelques mois, l’écrivain Jean-Luc Einaudi évoquait la question de la torture en Algérie et le silence de Paris. Ses propos sont de toute actualité, c’est pourquoi nous en reproduisons des extraits.

Par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, 14 mai 2001

Le gouvernement français de l’époque avait-il couvert ou, plus, autorisé la pratique de la torture ?

Guy Mollet, Michel Debré, Robert Lacoste et Maurice Bourgès-Mounoury niaient la pratique de la torture. C’était le mensonge d’Etat. Les députés qui ont voté en 1956 les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet ont engagé leur responsabilité et aussi celle de l’Etat français. Les militaires ont agi dans le cadre de pouvoirs spéciaux qui leur ont été donnés par le gouvernement qui lui-même les avait reçus de l’Assemblée nationale. Il y a eu ensuite des décrets d’application pris en Conseil des ministres et, notamment, des décrets permettant que les pouvoirs de police soient confiés à l’armée. Au bas de ces décrets, on trouve les noms des responsables du gouvernement dont j’ai parlé mais aussi celui de François Mitterrand, garde des Sceaux. La torture n’était pas un phénomène isolé… La torture existait préalablement à la guerre d’Algérie, elle était pratiquée par la police, par la gendarmerie, dans les années précédant 1954. Dès les premiers jours de novembre 1954 on a parlé du supplice de l’eau. Durant la guerre d’Algérie, on a eu affaire à un système selon lequel pour obtenir le renseignement il fallait utiliser un certain nombre de méthodes, dont la torture. Les méthodes de torture étaient organisées, enseignées, je pense notamment au centre anti-guérilla de Philippeville que dirigeait Bigeard, les ministres concernés étaient parfaitement au courant. J’ai personnellement étudié un lieu de torture, la ferme Améziane, à Constantine. C’est un lieu qui a commencé à fonctionner en mai 1958. On y torturait systématiquement ceux qui, à Constantine et dans la région, étaient raflés. C’était aussi un lieu d’assassinat. En France métropolitaine, la torture a été institutionnalisée en 1960 avec la création de la force auxiliaire de police à Paris sous les ordres de Maurice Papon qui, ne l’oublions pas, a joué un grand rôle dans l’Est algérien de 1956 à 1958.

La responsabilité de l’Etat français était-elle engagée ?

La responsabilité de l’Etat français était totalement engagée… Et quand je dis l’Etat je ne confonds pas l’Etat avec la France en tant que pays et en tant que nation, parce que la France, en tant que nation, est constituée d’opinions diverses, et au cours de ces années-là il y eut ceux qui ont mis en œuvre la torture et ceux qui l’ont dénoncée, il y a également ceux qui en ont été victimes. La pire des choses c’est le mensonge, la négation, l’organisation de l’oubli. C’est évidemment porteur de toutes les dérives. Je considère que l’histoire est le fait de chercher à connaître ce que les hommes ont fait, pour permettre de réfléchir à ces expériences historiques et pouvoir se situer dans le présent et face à l’avenir. Il faut indéniablement pouvoir avoir accès au maximum de sources… Je fais partie de ceux qui considèrent que le témoignage des victimes constitue un matériau indispensable pour l’histoire… Les rapports de police ou les rapports militaires doivent être, dans toute la mesure du possible, confrontés à d’autres sources parmi lesquelles les témoignages des victimes et des divers acteurs des événements. J’ai écrit un livre qui s’appelle Pour l’exemple qui est paru en 1986 sur la condamnation à mort, puis l’exécution de Fernand Iveton, guillotiné pendant la Bataille d’Alger. Le général Massu porte une grande responsabilité dans l’exécution de Fernand Iveton, puisqu’il l’avait réclamée. Cette responsabilité incombait aussi à François Mitterrand, garde des Sceaux, qui avait approuvé cette exécution. A l’époque, le secrétaire général pour les affaires de police d’Alger, Paul Teitgen, était réellement hostile à la torture. Il avait interdit qu’Iveton soit torturé. Je sais qu’Iveton a été torturé par le récit qu’il avait écrit. On avait menti à Teitgen. En ce qui concerne les événements de 1961, quand j’ai eu accès à des archives de la justice qui contiennent des archives de la police, le mensonge était là aussi à l’œuvre.

 

 

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