Recension du livre de Hélène Cuénat, La Porte verte

Recension du livre de Hélène Cuénat, La Porte verte*

par François Gèze** , Revue Mouvements, n° 17, septembre-octobre 2001

C’est un témoignage très émouvant que livre Hélène Cuénat dans La Porte verte. Un témoignage singulièrement décalé par rapport aux habituels récits autobiographiques, et qui doit être lu à plusieurs niveaux. Le premier, bien sûr, est celui des événements qu’elle relate : son engagement, à Paris, fin 1957, dans le réseau de soutien au FLN animé par Francis Jeanson, dont elle devient la compagne jusqu’à son arrestation, en février 1960 – elle a alors vingt-neuf ans. Puis sa détention à la prison des femmes de la Petite Roquette, le  » procès Jeanson  » (septembre 1960) où elle est condamnée à dix ans de réclusion. Enfin, et surtout, sa spectaculaire évasion, avec cinq camarades, en février 1961.

Cette lecture est particulièrement utile à l’heure où le choc causé par le témoignage de Louisette Irigarhiz (militante du FLN torturée par les hommes du général Massu pendant la bataille d’Alger), puis par l' » appel des douze  » contre la torture et les aveux du tortionnaire et assassin Aussaresses semble enfin avoir réveillé la torpeur des médias, alors que les témoignages et les récits historiques n’ont pourtant pas manqué depuis quarante ans. On semble découvrir les  » crimes de l’armée française  » (1) pendant la guerre d’Algérie, et le courage de ceux – peu nombreux – qui les dénoncèrent alors (comité Audin, Manifeste des 121, Éditions de Minuit et François Maspero…) ou qui choisirent de devenir  » porteur de valises  » pour le FLN. L’histoire de ces derniers est assez bien connue (2), mais le récit d’Hélène Cuénat lui donne chair et présence.

Ce qui frappe à sa lecture, en première approche, c’est la simplicité de cet engagement. Militante communiste (depuis 1952), elle passe tranquillement outre aux consignes du parti ( » officiellement tout à fait contre l’aide au FLN « ) : c’est au nom de la  » solidarité  » et de l' » amitié entre les peuples  » qu’elle rejoint l’action de Francis Jeanson. Il ne s’agissait pas de  » faire la révolution en Algérie, non, c’est un problème français que nous devions régler, celui de notre colonialisme, qui entraînait la France là où nous ne souhaitions pas aller. Les Algériens étaient en première ligne, c’est bien le moins de les avoir aidés. Nous n’étions pas des tiers-mondistes. Nous n’étions pas des pieds-rouges « .

Et pourtant, ce n’était pas si simple… Car ce livre est aussi – c’est le deuxième niveau de lecture – une introspection, comme la poursuite d’une cure analytique, sur le sens que l’Hélène Cuénat d’aujourd’hui donne à cet engagement de l’Hélène Cuénat d’hier. Cela nous vaut des pages assez étonnantes, où elle se voit comme une  » méduse « , un  » trou, un espace vide et transparent, incapable de dire JE « ,  » dominée par les hommes  » (et d’abord par un  » père autoritaire « ). Dès lors, l’entrée dans le PCF, puis celle dans le réseau Jeanson, sont, par-delà la morale et la rationalité politique, des tentatives d’échapper à ce vide.

Mais, Hélène Cuénat s’en explique lucidement, ces étapes resteront engluées dans la  » domination masculine « . Et dans son  » itinéraire féminin « , c’est  » l’année passée à la Petite Roquette [qui] apparaît comme une année privilégiée, à la fois expérimentale et fondatrice « . L' » histoire collective  » de ces vingt femmes enfermées ensemble pendant un an est le cœur du livre. Et le fil rouge qui la parcourt, c’est la conviction que, si l’évasion a réussi, c’est parce qu' » il n’y a pas eu de chef parmi nous  » :  » L’absence de concurrence entre nous, femmes sans phallus, a été un atout déterminant de la réussite de notre projet. Peut-être parce qu’il n’y avait pas d’homme dans les parages. Nous avons eu la chance de vivre cette situation expérimentale. C’est la présence des hommes qui entraîne cette concurrence entre les femmes : puisque nous ne vivons qu’à travers eux. « 

Une porte décisive a ainsi été franchie par Hélène Cuénat. Comme la  » porte verte « , petite porte latérale de la prison par laquelle sa fille Michèle, alors âgée de sept ans, entrait pour lui rendre visite. Michèle occupe une place importante dans le récit et Hélène Cuénat évoque avec beaucoup de pudeur le drame de sa disparition prématurée, il y a dix ans.

Dans cette trame très personnelle, s’inscrit un troisième niveau de lecture, qui concerne l’Algérie d’aujourd’hui, devenue pour l’auteur son  » deuxième pays  » (après l’indépendance, elle y a travaillé, dans la sidérurgie, jusqu’en 1972). Bouleversée, comme tous ceux qui aiment ce pays, par la guerre sanglante qui le déchire depuis 1992, elle en propose curieusement une analyse très réductrice, faisant de l' » intégrisme islamiste  » l’unique responsable. Si elle réclame à juste titre la condamnation de ces  » criminels « , elle n’a pas un mot pour évoquer la responsabilité des généraux qui ont confisqué le pouvoir et mis le pays en coupe réglée depuis de longues années. Et qui ont fait de la torture, dès 1962 (3) et massivement depuis 1992, un instrument privilégié de leur pouvoir.

Et pourtant, c’est bien la révolte contre la torture qui fut à la base de son engagement, en 1957 :  » Nous avons appris qu’on torturait dans les commissariats de police de Paris, dans le XIIIe arrondissement notamment. La torture, instrument privilégié du travail d’information et de renseignement, accompagne nécessairement les guerres menées contre un peuple [c’est moi qui souligne] : si l’on était contre la torture, il fallait être contre la guerre, et si l’on était contre la guerre, il fallait être pour l’indépendance de l’Algérie. « 

On touche là à un quatrième niveau de lecture de ce livre, qui, lui, reste implicite. Car si la situation algérienne d’aujourd’hui est à l’évidence plus complexe que celle d’hier, cet impératif catégorique contre la torture conserve toute son actualité. Mais on pressent, à quelques allusions discrètes, toute la douleur qui étreint l’auteur à l’idée que les successeurs des torturés d’hier sont devenus à leur tour des tortionnaires. Par exemple quand elle évoque le  » chagrin de tout ce qui a été gâché et perdu, à cette époque et aujourd’hui « , en ajoutant :  » Je ne peux m’empêcher de penser que si le FLN avait obtenu l’indépendance de l’Algérie dans un mouvement d’union plus massif avec la gauche, des choses en auraient été changées, pour cette gauche comme pour l’Algérie. « 

On peut regretter que ce  » chagrin « , sans doute lourd d’amitiés impossibles à renier, n’ait pas conduit Hélène Cuénat à être plus explicite sur les causes et les circonstances effroyables de la  » seconde guerre d’Algérie « . Mais on ne saurait lui en faire le reproche.  » C’est en partie grâce à l’écriture de ce livre que je suis encore là « , écrit-elle pudiquement. Et c’est grâce à cette écriture que nous, ses lecteurs, pouvant trouver des raisons de nous battre contre les injustices et les crimes d’aujourd’hui.

François Gèze

Site de la revue Mouvements : http://www.mouvements.asso.fr

* Hélène CUENAT, La Porte verte, préface de Francis Jeanson, Éditions Bouchêne, Saint-Denis, 2001 (176 p., 15,25 euros).
**Directeur général des Éditions La Découverte.
(1) Pierre VIDAL-NAQUET, Les Crimes de l’armée française, François Maspero, Paris, 1975 (réédi-tion : La Découverte, Paris, 2001).
(2) Hervé HAMON et Patrick ROTMAN, Les Porteurs de valises. La résistance française à la guerre d’Algérie, Seuil, coll.  » Points « , Paris, 1982.
(3) On lira à ce sujet avec intérêt l' » appel de la direction générale du PAGS  » (le parti communiste algérien, alors clandestin) d’avril 1971 contre la torture exercée par le pouvoir contre ses militants (reproduit sur le site Web d’algeria-watch : http://www.algeria-watch.de/farticle/docu/pags_torture.htm).

 

 

Retour