Confession sans repentir d’un barbouze ordinaire

Confession sans repentir d’un barbouze ordinaire

Par Mohamed Bensalah, Le Quotidien d’Oran, 6 décembre 2001

«En ce qui me concerne, j’ai simplement voulu dire – sans complaisance – que torture et exécutions sommaires avaient systématiquement été pratiquées en Algérie, sur ordre de la République Française… Suis-je un criminel ? Un assassin ? Un monstre ? Non ! Rien qu’un soldat qui a fait son travail pour la France… Je me demande de quoi je suis coupable» ?
Paul Aussaresses

L’homme qui s’exprime ainsi, reconnaît avoir torturé sans regret et par devoir, des centaines d’Algériens. Il avoue même avoir tué de ses propres mains vingt-quatre citoyens faits prisonniers. Durant trois jours, devant la 17ème Chambre du tribunal correctionnel de Paris, il comparaissait, non pour les actes gravissimes qu’il a commis, mais pour «complicité d’apologie de crimes de guerre», c’est-à-dire pour avoir relaté dans son livre «Services spéciaux», Algérie 1955/1957″, les souvenirs de «sa» guerre d’Algérie. L’objet du délit est donc l’ouvrage qui a été vendu à plus de 100.000 exemplaires. Largement médiatisée par les éditeurs Olivier Orban, directeur de Plon, et Xavier de Bartillat, la publication, rédigée en fait par Claude Ribbes, n’est pas un simple témoignage. Elle justifie de façon éhontée et totalement surréaliste, les exactions commises avec froideur et cynisme par l’officier tortionnaire, qui se déclare lui-même barbouze fier du devoir accompli.

Ce n’est pas l’histoire qui est en cause dans ce procès, mais le délit de presse ou plutôt «l’apologie de crimes de guerre». A la barre, le général à la retraite n’était pas seul. Ses éditeurs étaient également poursuivis pour les mêmes raisons. Après trois jours d’auditions et de débats, le procureur requiert 100.000 francs d’amende, le maximum prévu par la loi étant de 5 ans de prison et 300.000 francs d’amende. Le jugement définitif sera rendu le 25 janvier prochain.

Tout comme Massu, Bigeard, Le Pen, Papon, Faulques et consorts, Aussaresses, le tortionnaire le plus réputé de France, sait bien que, quoi qu’il fasse ou dise, il est à l’abri de poursuites judiciaires en raison des lois d’amnistie, adoptées en 1964, 1966 et 1968, qui couvrent tous les abus commis. Ces lois scélérates s’opposent aux principes du droit international qui refuse désormais l’oubli pour les violations des droits de l’homme les plus graves. Ceci dit, sa sortie soudaine de l’ombre reste une énigme : inconscience ? Perte de lucidité ? Besoin de publicité ? Acte de repentance ?

Certes, le vieux général, décoré Commandeur de la légion d’honneur, âgé aujourd’hui de quatre-vingt-trois ans, se sait condamné par un cancer. En décidant de sortir de l’anonymat et de l’oubli et, en reconnaissant ostensiblement ses actes de torture et les exactions sommaires que lui et ses hommes avaient commis, Aussaresses savait bien qu’il allait mettre le feu aux poudres et déclencher une véritable tornade médiatique.

La première sortie de l’ombre de ce Bordelais, fils de bourgeois, devenu très vite membre des services secrets, a commencé par une interview accordée à Florence Beaugé, au journal Le Monde, il y a de cela une année. La journaliste avait son scoop et le militaire en retraite était satisfait de sa prestation. Avec froideur et cynisme, il avouait, sans gêne aucune, avoir torturé et tué sans aucun regret, par devoir, et se disait prêt à recommencer si on le lui demandait. Il décrira même en détail et avec une certaine perversité, l’exécution (pendaison maquillée en suicide) de Larbi Ben M’hidi qu’il a organisée avec l’aide de ses sbires.

Dès lors, la machine médiatique était en marche. Le général à la retraite allait squatter tous les plateaux de la télévision et de la radio et faire la une de la presse écrite. Six mois plus tard, arrive l’ouvrage qu’il revendique, même sans en être totalement l’auteur (en mai 2001). Il développera sa thèse en publiant un second livre, presque aussitôt, qu’il intitulera : «Pour la France : Services spéciaux de 1942 à 1954». Dans cette seconde publication, parue aux éditions du Rocher, Aussaresses raconte sa jeunesse, ses engagements auprès des forces interalliées installées à Londres, son séjour en Indochine en tant que parachutiste sous les ordres de Pâris de Bollardière (le célèbre haut gradé qui fut mis aux arrêts pour avoir dénoncé la torture) et enfin ses basses besognes sous les ordres du général Massu qu’il rejoindra à Alger en 1957 après avoir excellé dans les massacres perpétrés à Philippeville.

Reconnaissable facilement sur le petit écran avec son oeil perdu à la suite d’une opération de la cataracte, le tortionnaire assume totalement et dans la sérénité la plus absolue les atrocités commises. Il reconnaît et revendique ses crimes, ses tortures et ses exécutions sommaires. C’est même avec un certain orgueil et une certaine satisfaction du «devoir accompli qu’il répond à ses interlocuteurs médusés. «C’est François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, qui demandait de neutraliser tous les agents du FLN liés au terrorisme, en utilisant au besoin tous les moyens appropriés», disait-il. La garantie d’une totale impunité était claire pour les chefs d’orchestres de la terreur qui recevaient des plus hautes autorités un blanc-seing, un permis de torturer et de tuer comme bon leur semble.

L’inébranlable assurance de l’officier en retraite, qui déballe avec une froideur clinique les actes de tortures et les exécutions sommaires auxquels lui et ses hommes se sont livrés, masque mal l’entreprise abjecte coloniale dont l’objectif était d’asservir tout un peuple en ayant recours aux tortionnaires et aux violeurs de l’armée et à une police composée d’assassins. Le cas Aussaresses n’est pas un cas isolé. Il est, au contraire, la parfaite illustration d’un système institué par la République Française qui avait déféré le pouvoir de police aux militaires en autorisant la torture. C’est sur ordre de sa hiérarchie, elle-même commandée par les membres d’un Gouvernement, que des massacres collectifs ont été commis et que la torture a été instituée comme arme de guerre.

Jusqu’à ce jour, même si un timide voile se lève sur la face cachée de la torture et sur les victimes encombrantes de la répression anti-algérienne en Algérie et en France, il n’est pas question pour les responsables politiques actuels de parler de repentance et les plaintes pour «crimes contre l’humanité» tardent à être pris en considération. Le parlement français refuse la création d’une commission d’enquête sur les actes de torture commis durant la guerre. On ne déterminera donc jamais l’ampleur et les responsabilités des détentions illégales, des services et des exécutions sommaires imputables aux autorités françaises de l’époque. La chape de plomb et le silence continueront de recouvrir d’un camouflage complice la période noire de l’Histoire contemporaine de la France.

Les massacres d’octobre 61 qui émergent au grand jour ne sont que l’arbre qui cache la forêt des malheurs causés au peuple algérien qu’on se refuse à regarder en face. Feindre de croire qu’Aussaresses est une exception est pure hypocrisie. Son livre n’apporte pas une contribution importante à l’Histoire. Tout le monde savait, et depuis le début, que la torture existait et qu’elle était institutionnalisée par l’armée et le gouvernement. L’Etat français s’est toujours réfugié derrière ses centurions auxquels il donnait carte blanche. Le système gangreneux et maffieux s’est révélé très tôt, dès le début de la colonisation et s’est poursuivi naturellement depuis lors.

Maurice Papon, impliqué dans les massacres à Paris, aurait beaucoup de révélations à faire sur le désastre du 8 Mai 1945 et sur la féroce répression qu’il a organisée alors qu’il était «gouverneur» à l’est du pays. Les récits d’archives compulsés par la thésarde Raphaëlle Branche pour les besoins de ses recherches, illustrent parfaitement les actes de torture et le rôle de l’armée durant la guerre d’Algérie (publiés récemment chez Gallimard). La «gégène» y est en bonne place.

François Mauriac écrivait en 1954 dans «l’Express» : «coûte que coûte, il faut empêcher la police de torturer». «L’Humanité» signalait les cas de torture, deux mois après le déclenchement de la lutte armée. D’autres journaux firent de même. Henri Alleg publiait en 1957 aux Editions de Minuit, «L’affaire Audin» et en 1958 «La question», oeuvres aussitôt censurées qui révélaient la torture au grand jour. Jean Faure, évoquait à son tour l’angoisse, la torture et les corvées de bois (exécutions sommaires) dans son livre «Au pays de la soif et de la peur».

Deux millions de soldats français ont débarqué en Algérie entre 1954 et 1962 et, beaucoup, en serviteurs zélés, ont poussé très loin le devoir d’obéissance à leurs supérieurs en obtempérant aux ordres d’éradication des «indigènes» clairement énoncés par le gouvernement Guy Mollet et exécutés avec ferveur par Robert Lacoste, le ministre de l’Algérie, et François Mitterand, le ministre de l’Intérieur.

Réveiller cette mémoire douloureuse de tout un peuple durement touché par la répression, n’est guère aisé, mais l’Algérie ne doit pas être un non-lieu de mémoire. Cette dernière n’est certes pas l’Histoire, mais elle peut en être l’alliée comme l’ennemie. Après quatre décennies de silence imposé, n’est-il pas temps de lever, une bonne fois pour toutes, le voile sur ce passé cruel qui envenime toujours les rapports entre la France et l’Algérie ? Si l’apologie des crimes de guerre est chose condamnable, la rétention de l’information sur cette période sensible est tout autant répréhensible.

 

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