Aveux d’Aussaresses : les cauchemars des anciens d’Algérie resurgissent

Aveux d’Aussaresses : les cauchemars des anciens d’Algérie resurgissent

Philippe Bernard et Sylvia Zappi, Le Monde, 19 mai 2001

« On a essayé de parler mais personne ne nous a écoutés », regrette celui-ci. « Pourquoi remuer la merde ? », demande un autre. Tenaillés entre le refoulement et le désir de lever la chape de silence, les anciens appelés réagissent diversement à l’actuelle émergence du débat sur la torture.
Certains ont pris la plume, d’autres la parole, d’autres encore cauchemardent, s’effondrent en larmes ou multiplient les crises d’asthme. Chacun à sa manière, les anciens appelés de la guerre d’Algérie sortent de quarante ans de silence. Jamais les livres, les débats, les témoignages à usage familial, les manuscrits publiés à compte d’auteur, les journaux de campagne ressortis des tiroirs, n’ont été aussi nombreux. Comme si une catharsis générale touchait enfin la génération des djebels.
Le mouvement avait été amorcé au début des années 90 avec des films comme La Guerre sans nom, de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, et Les Années algériennes, de Philippe Alfonsi, où les appeléstémoignaient publiquement pour la première fois. Les aveux des généraux Massu, puis Aussaresses et la polémique sur la torture pendant la guerre d’Algérie ont fait ressurgir une multitude de drames intérieurs. L' »ensemble subtil de mensonges et de refoulement » qui a longtemps occulté leur mémoire, selon l’expression de Benjamin Stora (La Gangrène et l’oubli, La Découverte, 1991) se craquelle. « Avant, ils voulaient parler mais personne ne les écoutait, résume l’historien. Aujourd’hui, on les interpelle et on leur demande de s’expliquer. »

Pour les associations d’anciens, traditionnellement occupées à défendre la retraite du combattant et à déposer des gerbes, le tournant est serré. Elles le négocient diversement. « Non, les anciens d’Algérie ne sont pas des tortionnaires », s’indigne le journal de l’Union fédérale des anciens combattants des Bouches-du-Rhône, qui « dénonce la campagne menée par quelques pseudos intellectuels ». Plus modéré, Hugues Dalleau, président de l’Union nationale des combattants d’Afrique du Nord (UNC-AFN, 350 000 adhérents revendiqués, classée à droite), constate que ses adhérents sont « furieux et choqués d’être considérés comme des tortionnaires ». Lui-même a dû rassurer ses petits enfants qui lui demandaient s’il avait torturé.

La principale organisation, la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie (Fnaca), plus modérée, confirme qu’un « verrou de mémoire » avait sauté avec la reconnaissance par le Parlement, en 1999, des « événements d’Algérie » en tant que véritable « guerre ». A ses adhérents désorientés, Wladyslas Marek, le président conseille : « Ne rasez pas les murs comme si vous étiez coupables, témoignez ! » Moins influente, l’Association républicaine des anciens combattants et victimes de guerre (Arac, gauche) salue la résurgence de la mémoire : « Cela fait trente ans que nous nous bagarrons pour aider les gens à parler », rappelle Bernard Sigg, vice-président. Psychiatre, il estime que « presque tous les soldats ont vu ou entendu » des scènes de viols, d’exécutions sommaires ou de tortures, et se bat pour la création de centres d’aide psychologique.

La base, elle, oscille entre le refoulement complet et le désir de parler, de faire connaître la vérité, même au prix de la douleur.
Jean-Pierre Gaildraud a connu ce cheminement. « Quand je suis rentré, mon père m’a dit: “La vie est belle, les filles aussi, ne nous emmerde plus avec ta guerre d’Algérie.” J’ai étouffé complètement pendant vingt ans », raconte-t-il. Les élèves de ce professeur d’histoire de la Haute-Vienne l’ont aidé à exorciser en classe son passé de chef de harka, à vivre avec les images d’horreur qui le hantent encore. « Je ne sais pas témoigner sans émotion, explique-t-il, alors, je fais des exposés historiques. » Il en est à son sixième livre et ne compte plus les conférences sur le thème : « Une guerre sans nom qui torture toujours. »

Pour beaucoup précisément, le film La Guerre sans nom a été une première étape pour rendre exprimable le passé. « On a été voir le film avec ma femme et ça m’a soulagé. Ce jour-là, j’ai été plus crédible », témoigne cet ancien appelé de Palestro, en Kabylie. Les épouses aident souvent à faire le premier pas. Comme cette retraitée qui, pour amener son mari à parler à ses petits-enfants, a encadré les médailles rapportées d’Algérie. Ou ces femmes qui accompagnent leur mari, ancien appelé, à une représentation du saisissant « texte-témoignage » de Bernard Gerland, un ancien sergent qui a recours au théâtre pour vivre avec le souvenir d’une « corvée de bois » acceptée, suscitant à son tour de nombreuses confessions (Le Monde du 28 décembre).

Le débat lancé par le général Aussaresses accélère cette délivrance. « Je suis très content qu’on en parle », assure Jean Guerrin qui, pour exercer son « droit d’inventaire », a adressé à chaque membre de sa famille un exemplaire de son journal de campagne. « Depuis les aveux d’Aussaresses, nous sommes dans l’impossibilité de nier ce qui s’est passé », résume Jean Crespy, ancien appelé et déserteur. « Ce qui me dégoûte, ce ne sont pas ses aveux, mais son cynisme et sa morgue », ajoute un autre.

Quelques-uns veulent aller plus loin dans le travail de mémoire: condamner la torture, mais aussi la guerre coloniale. Pour eux, le parallèle avec les « horreurs » du FLN ne peut servir d’argument car la France menait une guerre coloniale. « On oublie un peu trop que nous étions les occupants et que nous avons été complices involontaires des atrocités commises par des gens comme Aussaresses », insiste Jean Manin qui ne peut évoquer ses années algériennes sans étouffer des sanglots de honte.

L’amertume contre « les politiques » n’est jamais loin. Et les aveux des anciens généraux viennent souvent trop tard pour cicatriser les plaies de la conscience. « On a l’air de se souvenir qu’on a torturé en Algérie alors qu’on le sait depuis quarante-cinq ans. On a essayé d’en parler, mais personne ne nous a écoutés: on était tout de suite traités d’assassins », raconte Grégoire Alonso, ancien parachutiste. « Je ne comprends pas pourquoi un gradé en parle seulement maintenant, alors que tout le monde savait », gronde un ancien de Kabylie, qui s’endort rarement « sans aller faire un petit tour là-bas ».

Loin de toute culpabilité, Jacques Beck parle pour ceux, rares, qui paraissent assumer. Les pratiques du général Aussaresses n’ont rien d’étonnant pour lui, « puisqu’il était formé pour ça ». Cet ancien officier assure que, sans torture, « on n’aurait jamais eu de renseignements ». D’ailleurs, insiste-t-il, « je n’ai jamais arraché les ongles comme les SS, mais je l’ai fait à coups de trique et à la gégène. La torture a été faite sur instructions et si les politiques ne le reconnaissent pas, c’est une énorme hypocrisie ».

La controverse est pourtant loin d’avoir fait sortir tous les anciens de leur réserve. Ils sont encore nombreux à pester contre ce débat qui les dérange. « Pourquoi remuer la merde ? N’oublions pas que l’armée a fait un boulot énorme, estime Séraphin Bertier, ancien lieutenant de harka. Pour moi, Aussaresses est un malade et les appelés n’ont pas à rougir de ce qu’ils ont fait. »

« On exagère, ajoute André Navecth ancien officier de la Légion, c’était la guerre et, en face, on avait les fellouzes qui tuaient les nôtres. C’était plutôt de l’autre côté qu’on pouvait voir les exactions. » D’autres se disent « choqués » de voir salie leur génération: « Je ne me sens pas concerné par les propos d’Aussaresses. Certaines brutalités se sont produites, mais nous, nous avons mené une guerre propre et il n’y a aucune repentance à faire », assène Gilbert Gorgelin, ancien chasseur alpin.

En ces temps où les médias diffusent à nouveau de sales photos de « leur » guerre, l’image renvoyée par les anciens appelés à leurs propres enfants et petits-enfants obsède ces sexagénaires. André Carré, électronicien à la retraite, ne nie pas la torture, mais, pour lui, « c’est fini, ça fait quarante ans ». Reparler de tout ça, « c’est mauvais pour nos jeunes qui pensent que nous sommes des tortionnaires ». « Tortionnaire » : le mot a jailli lors d’un déjeuner dominical. « J’ai jamais fait de saloperies », s’est-il justifié. « Je ne lui reproche rien, je sais qu’il souffre. J’essayais seulement de comprendre », se défend son fils Emmanuel, médecin. La guerre d’Algérie avait gâché le repas.

Les aveux du général Aussaresses réveillent les cauchemars des anciens d’Algérie

Si les appelés qui ont passé quelques années de leur jeunesse en Algérie entre 1954 et 1962 ont, à l’évidence, participé à une « guerre », le vocabulaire officiel n’a retenu pendant longtemps que l’appellation d' »opérations de maintien de l’ordre » . Cet euphémisme correspondait au fait que les combats ont eu lieu sur ce qui était considéré à l’époque comme une portion du territoire national.

Il a fallu attendre le vote par le Parlement, en 1999, d’une proposition de loi du député (PS) de Loire-Atlantique Jacques Floch pour que l’évidence s’impose à la République. Voté à l’unanimité par l’Assemblée nationale, ce texte reconnaît aussi la qualité d’ancien combattant à ceux qui ont participé à la guerre d’Algérie. Trop tard pour satisfaire les associations qui réclamaient la prise en compte des années passées en Algérie pour les départs à la retraite : les intéressés en ont généralement dépassé l’âge.

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Les aveux du général Aussaresses réveillent les cauchemars des anciens d’Algérie

En France, aujourd’hui, quelque 6 millions de personnes ont une partie de leur vie liée à l’Algérie : aux pieds-noirs s’ajoutent les harkis, les Algériens et les Français d’origine algérienne, ainsi que les Français qui ont milité aux côtés du FLN, sans oublier les descendants de ces populations.

Appelés.Deux millions de Français nés entre 1932 et 1943 ont effectué leur service miliaire en Algérie entre 1955 et 1962. Dès août 1955, le gouvernement Edgar Faure « rappelle » 60 000 jeunes soldats récemment libérés, et « maintient » sous les drapeaux 180 000 « libérables ». Un an plus tard, le gouvernement Guy Mollet accélère l’envoi du contingent en Algérie et porte de 18 à 27 mois la durée d u service militaire. Au plus fort de la guerre, 400 000 militaires français, dont 80 % d’appelés, quadrillent l’Algérie. Des musulmans – 40 000 appelés, 20 000 engagés et 58 000 harkis en 1962 – combattent du côté des Français.

Les victimes. De lourdes polémiques entourent la question du bilan de la guerre d’Algérie. Côté français, les pertes militaires s’élèveraient à près de 25 000 morts, dont plus d’un tiers par accident (manipulation d’armes, transports, etc.), auxquels s’ajoutent 65 000 blessés et 485 disparus. Le nombre de civils français d’Algérie victimes du terrorisme serait de 2 788 tués, 7 541 blessés et 875 disparus. En ce qui concerne les harkis, tués au combat ou lors de l’épuration après 1962, les estimations varient entre 30 000 et 150 000 morts.

Côté algérien, tandis que le discours officiel a adopté la formule mythique du « pays d’un million et demi de martyrs », le bilan officiel français retient le chiffre de 200 000 morts. Des recherches historiques récentes suggèrent une moyenne de 500 000 morts, soit une saignée équivalente à celle de la guerre de 14-18 pour la France, rapportée à la population.

 

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