Réponse à Nezzar: Les plus cruels mensonges se disent en silence!

Réponse à Nezzar :
Les plus cruels mensonges se disent en silence !

Younès Bounab, www.ccfis.org, 10 décembre 2000

« L’un de mes tortionnaires […] me voyant souffrant de douleurs de toutes parts
me pose la question suivante :
– Ton père est un bien un chahid, n’est ce pas ?
– Oui, repondis-je.
– Il a bien été torturé par les français ? me demande-t-il.
– Evidemment, lui dis-je.
– Qui de toi ou de ton père a été le plus torturé ? me demande-t-il encore.
J’hésite avant de répondre, car je pense qu’il n’y a pas de grandes différences,
mais je lui dis quand même : je crois que c’est mon père qui a été le plus torturé.
– Tu vois, rétorque-t-il, voulant dire que les tortures actuelles sont nettement
moins virulentes. »
Professeur Said Moulay, Arrêté le 19 juin 1994,
Torturé pendant 32 jours à Châteauneuf.

En réponse aux multiples interrogations d’Algériens et d’Algériennes sur le silence gêné du pouvoir d’Alger suite au débat en cours en France sur la torture des Algériens durant la période coloniale, le goum des généraux de l’ombre qui squattérise ce pouvoir a délégué un de ses truchements bavards, le général Nezzar, pour leur répondre que ce débat «concerne, en premier lieu, les français et que le pouvoir algérien n’est pas tenu d’entrer dans cette polémique.»

Les plus cruels mensonges se disent en silence. Ce que n’indique pas ce traître perfide en puissance, c’est que ce mutisme a pour mobile le fait que parmi le goum de généraux qui l’a délégué se cachent des ex-officiers de l’armée coloniale qui ont même pratiqué la torture contre des Algériens lors de notre guerre de libération. Il ne faut pas oublier que hizb frança, métastasé au cœur du pouvoir militaire, comprend des ex-officiers de l’armée française qui ont rejoint l’ALN sur ordre de leurs supérieurs français pour l’infiltrer ou par opportunisme une fois que l’indépendance leur semblait inexorable. Plusieurs sources ont fait référence à leurs silences et leur participation à la torture. Et cela fait plus de deux années que maints détails ont été révélés sur les pratiques tortionnaires contre les moudjahidine de l’actuel colonel Ali Tounsi (de la Sûreté Nationale et du dispositif contre-insurrectionnel appelé Direction de la Coordination de la Sécurité du Territoire).

C’est aussi cette même logique du criminel espèrant voir les traces de son crime s’effacer qui explique le black-out des autorités d’Alger face aux informations gravissimes révélant qu’en 1973, à la demande de Michel Debré alors ministre de la défense, des films, des photos et des documents des archives militaires françaises portant sur la guerre d’Algérie ont été brûlés. N’est-ce pas une partie de l’histoire du peuple algérien qu’on a brûlée et détruite ? N’est-ce pas un acte de guerre contre notre mémoire qui impose une réaction ?

Mais si ce mutisme trouve un motif dans les trahisons et les crimes commis par les généraux de hizb frança avant l’indépendance, il n’en demeure pas moins qu’il repose sur d’autres motivations plus actuelles.

Il est d’abord conditionné par le complexe de légitimité révolutionnaire, c’est-à-dire ici la disposition de ce goum d’ex-officiers de l’armée française à culotter ou réprimer toute mémoire historique qui mettrait à nu l’illégitimité de leur retranchement aux postes de commandement de l’héritière de l’ALN et aux postes stratégiques de l’Etat.

Plusieurs commentaires ont aussi expliqué l’aphonie du pouvoir par l’embarras suscité par son institutionnalisation de la torture courante ainsi que ses autres crimes de guerre et crimes contre l’humanité : plus de 30 000 emprisonnements politiques, presque autant de torturés, plus de 15 000 disparitions, des dizaines de milliers de victimes d’exécutions sommaires et de massacres, en particulier depuis le coup d’Etat de janvier 1992.

Il est correct de faire remonter ce mutisme à ces crimes actuels, mais identifier l’embarras comme intermédiaire causal est une erreur. Ces généraux sont incapables d’un tel état émotionnel. Ce n’est pas une certaine image de soi qu’ils tentent de préserver. Ils ne peuvent connaître ni la honte, ni la culpabilité, ni même entretenir le doute d’avoir trahi, car ils n’ont pas d’âme. Ils ont perdu leurs âmes dans les camps d’entraînement militaire français où on les endoctrinait à contrôler leur peuple par la terreur, et lors des opérations de répression contre les « fellouzes » et les populations civiles.

Leur silence n’a donc pas pour ressort une catégorie psychologique mais il est plutôt une forme de communication qui s’inscrit dans une politique de la mémoire, ou plutôt une stratégie contre la mémoire. En effet, ce goum de généraux instrumentalise la gégène, le chalumeau, le chiffon, les kidnappings, les assassinats ainsi que les escadrons de la mort et les GIA ‘islamistes’ ou ‘berbères’ qui massacrent avec autant d’acharnement qu’il combat la mémoire collective algérienne.

Pour cultiver l’amnésie au sujet de la guerre, ces généraux considèrent tout rituel qui nourrit la mémoire collective comme une pratique témoignant de leurs crimes et perpétuant la dissidence. N’oublions pas que depuis 1992 l’armée a ciblé systématiquement les rites funéraires islamiques qui honorent les morts et soutiennent les familles et a fait obstruction aux commémorations familiales des morts.

Partie intégrante d’un programme planifié, des milliers de corps ont été détruits ou dispersés sur le territoire comme pour anéantir leur identité. Plutôt que de les restituer à leurs familles pour les enterrer proprement, les généraux les ont fait enterrer secrètement et illégalement dans des fosses individuelles ou communes, dans des cimetières, des champs, et des puits, ou ils les ont jetés dans des rivières et à la mer. Il ne faut pas se tromper : l’invisibilité des corps ne sert pas seulement à maintenir une façade de normalité, à dissuader une mobilisation de l’opinion publique internationale, ou à affaiblir ou désorienter l’opposition en la privant de la visibilité d’un corps qui lui donnerait un martyr, une impulsion spirituelle et une cible rétributive. Il s’agit aussi ici de considérations sur le jugement historique et l’avenir politique du goum des généraux : sans corps, aucune poursuite judiciaire n’est possible, il n’y a pas de morts à commémorer, il n’y pas d’épitaphes à lire.

Dans cette guerre contre la commémoration, ce goum de généraux a aussi insidieusement ordonné l’obstruction des récupérations des corps des morgues par les familles, parfois leur imposant des amendes prohibitives pour les recouvrer, ainsi que le scellage des cercueils.

L’assaut des généraux contre la remembrance se manifeste aussi sous la forme de rétrécissement des assemblées et des processions funéraires pour soutenir les familles, la participation aux commémorations funéraires exposant ceux qui y assistent à l’accusation de « complicité terroriste ». Ces enterrements se font souvent sous surveillance militaire et en présence de quelques membres de la famille seulement.

L’offensive des généraux pour détruire les accès à la mémoire a également ciblé les sites spatiaux de la réminiscence : les cimetières. Les cimetières sont les espaces de l’immortalité, les entrepôts de la mémoire commune et des maillons entre les générations. Quand une famille commémore son défunt bien-aimé dans un cimetière cela permet à l’idée de la résistance et de la dissidence de se transmettre d’une génération à l’autre.

Il n’est donc pas étonnant que les cimetières algériens aient vu la prolifération d’espaces officiellement désignés par « carrés terroristes », ainsi que de fosses communes et de tombes anonymes ayant « X – Algérien » comme seule marque d’identification. Plusieurs cimetières ont même été la cible de bombes qui ont explosé lors de commémorations et de visites familiales. Ces attaques des généraux contre les cimetières, tout comme leurs campagnes de dissuasion des rites funéraires islamiques, leurs profanations et manipulations des espaces d’enterrement ainsi que leurs blocages des processus de deuil des familles des victimes, ont pour but de manufacturer l’amnésie sociale et d’empêcher la reproduction de la résistance.

La terreur d’Etat et l’imposition de la « vérité » officielle oblitèrent ou distordent la mémoire. Parce que sous le règne de la terreur, l’élaboration de la mémoire individuelle a lieu non pas dans les espaces (les preuves des atrocités sont effacées) mais dans le groupe social, le goum des généraux décideurs manœuvre toute une batterie de stratagèmes pour maintenir et élargir un climat de terreur et de méfiance au sein même des familles et des voisinages pour propager l’omerta. Face à l’injonction menaçante des généraux d’oublier, le silence devient un réflexe de survie. Des citoyens silencieux et invisibles sont plus faciles à manipuler et à asservir. Toutes les dictatures considèrent la destruction de la mémoire sociale comme un moyen de domination.

La campagne militaire de hizb frança pour éradiquer le souvenir ne se limite pas aux sites symboliques, sociaux ou spatiaux de la remembrance. Elle s’incarne aussi dans la loi, la maudite loi dite de « concorde civile », concoctée par un membre influent du goum des généraux décideurs : l’ex-officier de l’armée française et actuel général-major Mohamed Touati. Cette loi trahit et pervertit la réconciliation en consacrant le mensonge, l’injustice, l’impunité et l’oubli. Elle le fait aussi en prohibant la véritable justice, la demande populaire pressante de vérité, ainsi que la validation sociale et légale de la mémoire et de la souffrance des victimes et des survivants de la guerre déclenchée contre le peuple algérien depuis janvier 1992.

Nezzar devrait donc savoir que ce n’est pas sans raison qu’on dit que celui qui ne se sent point assez ferme de mémoire ne doit pas se mêler d’être menteur publique.

Et avant de dire au peuple algérien « la France doit dénoncer les traîtres algériens à la tête du pouvoir » pour le bluffer, Nezzar devrait se rappeler que celui qui ne se sent point assez ferme de lâcheté ne doit pas se mêler d’être traître publique.

Quant au peuple algérien, il sait que la France sait mieux faire que dénoncer ses traîtres. Ce n’est point le remord réel d’un Massu ou la médiatisation de la confession d’un Aussaresses qui va tromper le peuple algérien. Il sait que l’Etat français est impénitent, son cœur est endurci par les péchés car il continue jusqu’à ce jour à combattre, à travers son soutien multiforme au goum éradicateur, la volonté de ce peuple de choisir librement ses représentants.

Nezzar ! Rappelez au goum de généraux qui vous a délégué que la France sait mieux faire que dénoncer ses traîtres. Elle les cultive, elle les instruit, elle les entraîne, elle les infiltre, exfiltre et fait infiltrer, elle les met en valeur, elle les marie ou distrait même, elle les soutient, elle les conseille, elle les dirige, elle les exploite, et, des fois quand il le faut, elle les fait chanter.

Et rappelez leur que lorsqu’ils ne servent plus à rien, qu’ils deviennent encombrants car la justice internationale les cherche, ou qu’elle a mis en place d’autres traîtres pour la relève, la France les jettes à la poubelle de l’histoire.

 

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