« Les centralistes ont toujours oeuvré pour l’unité de la révolution et de la nation »

Entretien avec Benyoucef Ben Khedda

«Les centralistes ont toujours ouvré pour l’unité de la révolution et de la nation»  

Chafik B., La Tribune, 19 août 2000

Benyoucef Ben Khedda est-il surtout un militant atypique -parce qu’il porte témoignage par écrit sur la nature et les enjeux des luttes qui ont marqué sa vie- ou encore un intellectuel tout aussi atypique, tout entier chevillé à la lutte politique ? En juillet 1962, c’est lui qui, formellement du moins, représente encore, aux yeux de l’opinion internationale, la légitimité du combat libérateur des Algériens. Il s’exprimera autant sur «les origines du 1er Novembre» que sur «la crise de juillet 1962» et sur «les Accords d’Evian» dont le gouvernement qu’il dirigeait était l’artisan principal. Ces textes, comme il le relève, ne le libéreront pas pourtant de la proscription qui le frappe comme elle aura frappé d’autres acteurs du nationalisme algérien. L’entretien qu’il accorde à la Tribune, très circonstancié sur des aspects décisifs de l’histoire de la guerre de libération, par son ampleur, rompt d’une certaine manière le temps des silences et de la stigmatisation. Il est notable que Ben Khedda se soit trouvé, en 1954 d’abord, en 1957 ensuite et 1962, au croisement des crises les plus décisives de l’histoire de la libération nationale. La question valait de lui être posée, de savoir si, de tous les choix opérés en ces circonstances, quelques-uns étaient éligibles au regret. Qui attend sa réponse.    C. B.

Samedi 19 août 2000

La Tribune : Le retour dans l’espace public national des figures de Abbas, Boudiaf ou plus récemment de Messali Hadj marque-t-il, à votre avis, la fin de l’ère de la proscription et vous-même avez-vous le sentiment d’être un proscrit de l’histoire du nationalisme et de la libération nationale ?

Benyoucef Ben Khedda : Depuis l’indépendance et l’avènement du parti unique, une véritable chape de plomb s’est abattue sur le pays. L’histoire de la Révolution, avant et après 1954, a été complètement occultée. Ce n’est que dans les années 80, avec le président Chadli Bendjedid, qu’est apparu le phénomène du multipartisme et que les partis et les associations ont proliféré. Malheureusement, cela n’a pas duré longtemps. L’expérience a été brutalement interrompue par la «démission» de Bendjedid, l’arrêt du processus électoral et l’instauration en janvier 1992 de l’état d’urgence. Mais les idées étaient déjà semées et, avec le retour de Boudiaf au pouvoir, les gens se sont mis à réfléchir et à se poser un tas de questions sur Boudiaf dont le nom était ignoré par toute une génération, sur son passé et sur le parti auquel il avait appartenu, ainsi que sur son rôle dans le déclenchement de la lutte insurrectionnelle. Les jeunes ne savaient grand-chose ni du mouvement national ni des figures qui, telles Messali, Abbas et d’autres encore, y avaient inscrit leur empreinte. Ce fut une révélation pour eux que de découvrir, dans les années 90, tout un pan, jusqu’ici soigneusement escamoté, de notre histoire nationale contemporaine. Les hauts responsables qui se sont succédé à la tête de l’Algérie ont tout fait pour passer sous silence cette période, simplement parce que leur nom ne figure pas parmi les promoteurs ou les artisans de l’indépendance. Prenez, par exemple, deux dates : le 19 mars 1962 et le 19 juin 1965. La première a marqué la fin d’une guerre de sept ans et demi et elle a consacré une grande victoire : l’indépendance. La seconde évoque le coup d’Etat opéré par l’état-major général de l’ANP. Elle est commémorée comme une fête nationale et donne lieu chaque année à une journée chômée et payée, tandis que l’autre est une journée comme les autres, totalement dépouillée de sa signification symbolique et historique. Pourquoi ? Parce que le 19 mars demeure malgré tout l’ouvre du GPRA aux prises avec l’hostilité et l’indiscipline de l’état-major de Ghardimaou. Une fois parvenus au pouvoir, au prix d’un coup d’Etat en bonne et due forme, les anciens chefs de ce dernier avaient préféré mettre sous le boisseau le souvenir d’un événement aussi capital, mais dans lequel ils n’étaient pas directement partie prenante, d’autant plus qu’au CNRA de 1962, ils étaient les seuls à s’opposer à la signature des Accords d’Evian. Un autre exemple est celui de l’anniversaire de l’indépendance célébré le 5 juillet, alors que la proclamation de l’indépendance de l’Algérie et sa reconnaissance officielle par la France sont du 3 juillet 1962. Là encore, des raisons politiciennes et personnelles ont prévalu sur la vérité historique. J’ai essayé pour ma part, avec mes faibles moyens, de combler les lacunes consécutives aux occultations, aux non-dits et aux approximations qui dénaturent le contenu réel de notre histoire récente. J’ai, à cet effet, écrit trois livres : Les origines du 1er Novembre 1954, Les Accords d’Evian et La crise de 1962. C’est peu et insuffisant, mais c’est, je pense, une contribution à la réémergence et à la réappropriation de la vérité sur le Mouvement national et sur son rôle majeur dans la préparation et la mise en ouvre du 1er Novembre 1954. Je dois dire que, malgré le silence médiatique qui a accompagné leur parution, ces livres sont aujourd’hui épuisés. Ce ne sont pas à proprement parler des livres d’histoire ; ce ne sont pas non plus des mémoires ou des thèses au sens universitaire -je n’en ai ni la capacité ni le talent-, mais des témoignages sur les événements que j’ai vécus au cours de mon itinéraire de militant, accompagnés de réflexions politiques et morales personnelles.Lorsque l’occasion m’est offerte, j’exprime mes idées. Depuis 1962, je n’ai cessé d’être «proscrit» tantôt ouvertement, tantôt d’une manière plus insidieuse. Avec beaucoup d’autres responsables de la Révolution, j’ai dû subir la «conspiration du silence» à laquelle n’est sans doute pas étrangère ma qualité d’ancien président du GPRA, ou de membre du CCE. Nous étions devenus en quelque sorte, et à notre corps défendant, les «pestiférés» de la politique. Hormis quelques rares invitations, et uniquement dans le cadre des anciens moudjahidine, pas la moindre référence publique qui soit de nature à rappeler avec un minimum d’objectivité le rôle politique qui fut celui du GPRA.Je dois ajouter que la proscription que vous évoquez n’est pas seulement le fait des autorités officielles. Elle est même d’usage chez certains organes de la presse dite «indépendante», à qui il arrive de faire l’impasse sur certains de mes écrits que je leur avais demandé de publier. Il y a pire. L’année dernière, par exemple, un quotidien avait reproduit une information erronée sur ma position à propos des élections présidentielles. Je lui avais adressé alors un démenti, qui fut mis sous le coude, je ne sais trop pourquoi. En dépit de mes interventions répétées, il avait fallu les menaces de Me Amar Bentoumi d’actionner la justice, pour que le démenti pût enfin paraître après cinq jours de «suspense».

On sait que vous êtes entré très jeune en militance. Quelles étaient les couleurs de l’enfance d’un chef ?

Vous parlez de «chef». Je me considère comme militant de la cause nationale, c’est tout. Ce sont les évènements qui ont fait de moi ce que j’ai été. J’ai appartenu à la génération qui a préparé et entrepris la lutte d’indépendance. Au lycée Ibnou-Rochd à Blida, ex-collège colonial, devenu lycée Duveyrier, nous étions, dans les années 1930 un petit noyau de trois : Saâd Dahlab et moi-même, sous le patronage de notre aîné Mohammed-Lamine Debbaghine. Il nous arrivait de lire El Ouma, édité à Paris, quand elle nous parvenait. Le noyau s’est enrichi ensuite de Yazid, Abane.Avec Dahlab, nous étions dans la même promotion : une classe d’une trentaine d’élèves environ avec quatre Algériens (on disait «indigènes»), le reste tous des Européens ; le régime colonial dispensant l’instruction au compte-gouttes aux jeunes Algériens. L’année 1936 est celle qui nous a marqués de façon particulière. C’était l’avènement du Front populaire et la bouffée d’oxygène, toute relative, qui en résulta vit cependant une certaine prolifération de formations politiques, culturelles et autres. C’est aussi dans ce contexte que s’affirma la personnalité de Messali Hadj dont les prêches en faveur de l’indépendance nationale se feront chaque jour plus pressantes et plus enflammées. A Blida même, tous les partis nationaux étaient représentés.Un jour, le principal du Collège, qui était le prototype de ce que pouvait produire le droite coloniale et réactionnaire de l’époque, entra inopinément dans notre classe, je me souviens, c’était en classe de physique. Il s’adressa au petit groupe d’Algériens que nous étions, et nous dit : «Vous les indigènes, vous voulez vous instruire pour mieux nous poignarder dans le dos ! C’est un crime que de vous instruire. Quand vous pensez que Lassaker est secrétaire général de l’Etoile nord-africaine à Blida ![…]», s’exclama-t-il avec dépit. Mohammed Lassaker, élève d’une autre promotion au Collège, ne cachait pas ses convictions politiques. Il était externe et il arborait ostensiblement sa cravate verte avec le croissant et l’étoile rouges de l’Etoile nord-africaine. Dahlab ne fit ni une ni deux. Il prit sa belle plume et rédigea un petit article au titre provocateur : «Vous êtes des poignards !» où il relatait l’événement. Cela provoqua chez nous une intense émotion lorsque nous lûmes l’article en question dans El-Ouma. Un autre fait qui a marqué notre adolescence fut la langue arabe enseignée au Collège comme «langue étrangère» au même titre que l’anglais ou l’allemand, alors que c’était notre langue maternelle – la langue officielle étant la langue française -. Cela nous choquait et nous chagrinait car nous aspirions tellement à l’acquérir afin de goûter aux chefs d’ouvre de nos ancêtres et à l’éclat de la culture arabo-islamique qui nous fascinaient littéralement.Ces souvenirs sont restés.

Vous accédez à la direction du prestigieux MTLD et lors de la crise vous donnez figure au courant «centraliste». Centralisme, est-ce une tare ?

J’ai adhéré au PPA en 1942. En 1943, j’ai été arrêté pour insoumission. J’avais alors refusé d’être incorporé dans une armée française qui combattait pour une cause qui n’était pas la mienne.C’est fin 1947 que j’accédais à la direction du PPA-MTLD. D’abord une petite précision au sujet de cette dénomination. Pour nous, militants, PPA et MTLD, formaient un tout, le MTLD étant la face publique, «légale», la partie visible de l’iceberg, le PPA, la partie cachée, de loin la plus importante. J’ai assisté au Congrès du Parti tenu les 15 et 16 février 1947 qui avait décidé la création de l’OS (Organisation spéciale), l’organisation paramilitaire, qui constituera le noyau de la future ALN (Armée de libération nationale) lorsque celle-ci verra le jour à la date du 1er Novembre 1954. J’en arrive tout de suite à l’année cruciale de 1954, année qui a connu la grande crise entre Messali et le Comité central. J’en ai raconté les péripéties dans Les Origines du 1er Novembre 1954. Je n’y reviendrai pas dans cette interview. Ce sur quoi je voudrai m’étendre c’est sur le point suivant : le déclenchement de l’insurrection du 1er Novembre.On sait qu’à la suite de la scission entre Messali et le Comité central apparut le CRUA (Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action), 3e force, à l’origine de la fameuse assemblée des «22» composée uniquement des anciens de l’OS. Malgré la rupture entre le Comité central et l’OS les contacts seront maintenus. On a essayé d’accréditer l’idée que les centralistes étaient contre l’insurrection, que la Comité central avait fini par verser dans le «réformisme», voire dans la collaboration avec l’ennemi.Ces attaques venues de Messali ont été reprises par certains éléments de l’OS et, aujourd’hui, elles sont encore plus ou moins exhibées non sans certaines arrière- pensées malveillantes. Votre interview m’offre l’occasion de faire le point à ce sujet. Une explication est nécessaire à cet égard. Toujours convaincu de la nécessité de l’action armée, le Comité central divergeait avec le CRUA sur un point : la date du déclenchement. Le CRUA était pour l’action immédiate, tandis que le CC demandait un délai à cause de la crise violente qui l’opposait aux Messalistes, et parce qu’il refusait une action engagée dans la hâte et la précipitation. Partisans, par ailleurs, d’une stratégie unitaire, ils (les centralistes) regrettaient que l’aile activiste du PPA-MTLD, ne comptant que sur elle-même, fût portée à sacrifier à la précipitation en court-circuitant délibérément les autres forces populaires capables d’apporter une adhésion décisive à l’insurrection.. Par deux fois, Lahouel avait demandé à Boudiaf de différer la date du déclenchement de deux ou trois mois afin de mettre sur pied un appareil de combat minimum, désigner une direction et élaborer une plate-forme d’union. Par ailleurs, Abdel-Nasser, du Caire, pressait notre délégation à l’extérieur de franchir le pas et il semblait offrir là dessus des garanties. Le CC chargea alors Lahouel et Yazid d’une mission auprès du Raïs afin d’examiner le bien-fondé de ces garanties, leur nature et leur importance. Lorsque les deux délégués débarquèrent au Caire le 29 octobre, les dés étaient déjà jetés : deux jours après, c’était l’embrasement du 1er Novembre 1954. On a essayé de coller aux centralistes je ne sais quelle étiquette infâmante d’appartenir à la fameuse «troisième force» initiée par Soustelle. Et l’on s’est basé pour cela sur une entrevue que l’ancien Gouverneur général accorda, fin mars 1955, à une délégation de personnalités algériennes de différentes tendances. Composée de Kheïreddine (pour l’Association des Oulama), Francis (pour l’UDMA), Ouagouag (pour le MNA), cette délégation comprenait également Hadj Cherchalli présenté pour l’occasion comme porte-parole des «centralistes». Or, celui-ci avait déjà quitté le PPA-MTLD quatre ans plus tôt, en 1951, et de ce fait, il n’avait aucune qualité pour représenter le CC. A la date de l’entrevue avec Soustelle, c’est-à-dire le 28 mars 1955, les membres du Comité central étaient éparpillés géographiquement : les uns étaient détenus à la prison de Serkadji et les autres se trouvaient soit en France, soit au Caire, ou alors activaient déjà au sein de l’organisation FLN d’Alger.Je dois dire que les centralistes, conscients du danger de la division et des manouvres de l’Administration coloniale, ne se sont jamais prêtés au jeu de la manipulation. Ils ont toujours ouvré pour l’unité de la Révolution et de la Nation.  Au début de la guerre, plus précisément en avril 1955, le FLN lui-même, dans un tract, enjoignit aux militants de «démasquer les messalistes qui continuent à semer le confusion, ainsi que les centralistes qui, par lâcheté, assistent en spectateurs à notre lutte, lorsqu’ils ne la dénigrent pas en privé».L’opportunité m’est offerte ici de rappeler qu’au moment où Abane écrivit ces lignes, les centralistes n’étaient en mesure d’être ni des «spectateurs» ni des «dénigreurs». Et, pour cause ! Hocine Lahouel, ex-Secrétaire général du PPA-MTLD et M’hammed Yazid, ancien chef de la Fédération de France du Parti entre 1950 et 1953, qui se trouvaient au Caire, avaient rejoint le FLN dès le lendemain de la lecture de la Proclamation du 1er Novembre sur les ondes de Saout-el-Arab. Yazid ne tarda d’ailleurs pas à devenir assistant de Hocine Aït Ahmed qu’il accompagna à la Conférence de Bandoeng (avril 1955), et qu’il remplacera à la tête de la Représentation FLN à New York après la capture de ce dernier dans «l’avion des cinq» (octobre 1956). Le groupe le plus nombreux avait été arrêté, pour certains dès novembre 1954 (Ben Khedda, Kiouane, Dekhli.), pour le reste à la date du 22 décembre (Sid-Ali Abdelhamid, Ahmed Bouda, Mustapha Ferroukhi, Abdelhamid Mehri, Saâd Dahlab, Messaoudi Zitouni, Abdelhakim Bencheikh El Hocine, Larbi Demagh-el-Atrous, Koceïr Mustapha.). Ces cadres et responsables ne seront élargis qu’à la mi-mai 1955. Tant que dura leur détention, ils étaient évidemment dans l’impossibilité matérielle de s’exprimer, et encore moins de «gêner» le FLN ou de lui porter tort de quelque façon que ce soit. Ben Khedda, Bouda, Kiouane, Louanchi et Mehri étaient les chefs de file de ce groupe. Se rendant compte de son erreur de jugement quand il dénonçait leur attentisme, Abane entre-temps se ravisa à leur sujet. Il nouera contact avec eux et les rencontrera, a plupart du temps individuellement, afin de sceller l’adhésion au Front de l’ensemble des anciens centralistes. la prison de Serkadji, Ben Khedda et Kiouane avaient reçu séparément, fin février 1955, la visite du Commandant Vincent Monteil, chef du cabinet militaire de Soustelle, venu les «sonder».

Ils s’étaient bornés à lui signifier que les seules personnes qualifiées pour discuter avec les autorités françaises du statut futur de l’Algérie étaient les dirigeants du FLN. Ils lui avaient néanmoins suggéré que si la France était réellement désireuse de négocier, elle devrait, en gage de bonne volonté, libérer la totalité des Algériens arrêtés ou assignés à résidence consécutivement aux évènements du Premier Novembre.  S’il est probable que le Gouverneur général Soustelle a caressé l’espoir d’embrigader les centralistes dans une «troisième force» destinée à contrecarrer la représentativité du FLN, il en aura été pour ses frais à tous égards. Aucun d’entre eux ne s’est prêté à un tel stratagème ni à aucun marchandage. Nul parmi eux n’a esquissé le moindre geste qui eût fait douter de son patriotisme. Reste qu’en dénonçant les centralistes dans son tract d’avril 1955, Abane s’était sans doute mépris sur la qualité de l’une des quatre personnalités auxquelles Soustelle avait accordé audience. En l’occurrence, Hadj Mohammed Cherchalli dont la presse du moment s’empressa de clamer abusivement sa soi-disant qualité de centraliste. Enfin, et quitte à contredire Abane une nouvelle fois, il ne serait pas superflu de relever que dès décembre 1954 – janvier 1955, beaucoup de responsables catalogués centralistes étaient déjà sur la brèche à Alger. Tels Ahmed Hassam, Hachemi Touati, Ahmed Akebane et Nadir Kessab, qui avaient rejoint le FLN à cette période par l’intermédiaire de Hadi Bachdjarrah, membre de l’Organisation. Ils constituèrent un réseau, le premier du FLN pour la région couvrant Kouba et une partie de Birmandreïs et de Léveilley/ Hussein-Dey. Tous les chefs de groupe ou de quartier étaient d’ex-centralistes. Parmi eux, Mohammed Dab, Redjimi Badreddine, Abdesselam Rachid, Touati Hamdi, Tahar Kédouï ou Mahmoud Boudjatit, seront les pionniers qui enracineront l’Organisation dans ce secteur important de la partie est d’Alger. Pour la petite histoire, mentionnons que Nadir Kessab abrita dans sa villa à Kouba, quelques semaines avant le 1er Novembre, une réunion à laquelle prirent part Krim, Ouamrane, Boudiaf et Ben Boulaïd. Elle dura deux matinées consécutives et porta, semble-t-il, sur les modalités d’entrée du représentant de la Kabylie au sein de la nouvelle direction de la Révolution. Toujours dans les tout débuts de l’année 1955, activait dans la Casbah, à Bab el Oued, Climat-de-France, Fontaine-Fraîche et Beau-Fraisier, un autre réseau animé par le tandem Hammada-Ahcène Laskri, eux aussi centralistes. Leur réseau et celui de Hassam-Touati à Kouba étaient supervisés par Hachemi Hammoud, assisté de Brahim Chergui, centralistes également. Le même Hachemi Hammoud assurait par ailleurs la coordination avec Mustapha Fettal et ses groupes armés, et travaillait en étroit contact avec Mohammed Ben Mokaddem, autre membre influent du FLN algérois. Pour mémoire, citons le cas de Souyah Lahaouari, cette fois à Oran : ex-centraliste, il fut l’un des assistants de Hadj Ben Alla, adjoint de Ben M’hidi en charge de l’Organisation de la capitale de l’Ouest. Entre autres activités, il fut un maillon important dans les liaisons entre Alger et l’Oranie. Conclusion : les ex-centralistes n’ont pas été si «attentistes» qu’on l’a prétendu non sans complaisance. La plupart d’entre eux, pour peu qu’ils aient pu échapper aux arrestations de novembre et décembre 1954, ont pris promptement leurs responsabilités : moins de deux mois après le déclenchement insurrectionnel, ils ralliaient le FLN, et occupaient déjà en son sein des postes de responsabilité. Enfin, et pour revenir au libellé de votre question, je vous répondrai que l’étiquette de centraliste correspond à une certaine réalité du PPA-MTLD au moment de sa crise en 1953-1954. Par opposition au messalisme, elle exprime avec précision la tendance démocratique du Parti qui s’opposait au populisme outrancier de Messali, refusait avec véhémence le culte de la personnalité dont il était l’objet avec son propre assentiment, et repoussait sa prétention totalitaire à revendiquer la présidence à vie du Parti. Est-ce aussi une tare que d’être taxé de centraliste face à l’arrogance des Messalistes pour lesquels certains font aujourd’hui du forcing afin de les dédouaner de leurs comportements antipatriotiques et antinationaux, et de la guerre sans pitié qu’ils ont menée contre les militants du FLN.Dans leur grande majorité, les centralistes étaient des cadres moyens ou supérieurs du Parti. Après Novembre 1954, on les retrouve, dès qu’ils en ont la possibilité, aux avant-postes et dans tous les rouages de la Révolution. Est-ce là une tare également ? Le fait est que les éléments du CRUA leur pardonnent difficilement d’avoir, selon eux, cherché à entraver le déclenchement insurrectionnel de Novembre. En réalité, ce que les centralistes ont voulu c’était que la préparation de ce déclenchement fût plus réfléchie, non précipitée au point d’exclure les autres forces patriotiques qui militaient pour l’indépendance. Et là encore, est-ce une tare que d’avoir privilégié la cohérence, l’unité de vue et le souci de l’efficacité afin de préserver le mouvement des aléas de l’improvisation ? Sûrement pas, même si d’aucuns tirent argument de cette attitude responsable pour nous imputer aux moindres frais le grief de «tiédeur» ou de «réformisme».Pour clore cette affaire des centralistes, rappelons, qu’en 1961, le CNRA fit encore appel à des centralistes. Bien que «décriés», on savait qu’on pouvait compter sur eux. Dahlab, Ben Khedda, Yazid seront «injectés» dans le processus des pourparlers en cours. Ils contribueront au succès des accords d’Evian qui reconnaîtront à l’Algérie l’indépendance et la souveraineté dans le cadre de son unité territoriale, y compris le Sahara.

Avec le recul, quelle lecture faites-vous des termes de cette crise et avez-vous, en particulier, le sentiment qu’une dérive réformiste avait éloigné la direction du parti des «lourds» de l’OS ?

J’ai répondu en partie à cette question. S’il y a eu «dérive», c’est à partir de la mort de Abane. Certains dirigeants de la Révolution ne lui ont jamais pardonné son fameux principe de la primauté du politique sur le militaire. Son exécution, au mépris de la légalité révolutionnaire, constitue un camouflet innommable aux principes et valeurs de Novembre. En fait, elle représente le premier coup d’Etat qu’enregistre notre Révolution. Ce sont, en effet, les chefs militaires, membres du CCE élargi en août 1957, qui, après s’être sommairement débarrassé de Abane, se sont adjugés l’intégralité du pouvoir FLN. Abane n’eut pas droit à un procès équitable. Aucune instruction ou procédure à son encontre, aucun tribunal formé de ses pairs pour le juger. Depuis, la réalité de ce pouvoir n’a plus échappé aux militaires. Et c’est là le tournant tragique de la Révolution. C’est là la déviation. Désormais, le pouvoir est entre les mains des militaires qui le garderont pour de bon, et la déviation se poursuivra par la permanence des coups d’Etat.En 1959, c’est un deuxième coup d’Etat qu’ils opèrent en forçant le GPRA à remettre ses pouvoirs à l’assemblée des 10 colonels réunis à Tunis (août-décembre 1959).En 1962, c’est le 3e coup d’Etat, opéré par l’état-major contre le GPRA, assorti de l’instauration du régime du Parti unique.En 1965, quatrième coup d’Etat : c’est le renversement de Ben Bella par Boumediene; désormais les militaires s’emparent de l’Etat directement.En 1992, c’est la «démission» du président Chadli et son remplacement par le HCE avec l’annulation du processus des élections et l’instauration de l’état d’urgence qui conduit l’Algérie là où elle est aujourd’hui.

Auprès de Abane, vous contribuez à redéfinir les contours du FLN et à lui donner des assises au Congrès de la Soummam. Finalement, qui avait véritablement adhéré aux thèses de la Soummam et pourquoi le front de contestation -de Ben Bella et des dirigeants de l’extérieur en passant par les responsables de la zone II- a-t-il pu paraître aussi important ?

Abane, certes, a été l’architecte du Congrès, mais sans Ben M’hidi ses thèses n’auraient jamais, prévalu.En effet, pour Zighout et les éléments nord-constantinois, Abane était un inconnu. En dehors de son militantisme au PPA-MTLD et de son séjour en prison, ils ne connaissaient pas grand-chose de lui. Par contre, ils avaient une entière confiance en Krim et Ouamrane avec lesquels ils entretenaient d’excellents rapports, ainsi qu’en Ben M’hidi : membre de l’OS dès sa création en 1947, membre des «22» du CRUA, puis du Comité des «6 historiques» du 1er Novembre 1954, c’étaient là autant de titres et de références qui imposeront Si Larbi comme l’homme du consensus. Entouré de respect et de considération, ce n’est pas un hasard si l’honneur de présider les travaux du Congrès lui reviendra. Le succès de la Soummam est donc à porter au compte non du seul Abane mais, davantage, au compte du tandem exemplaire qu’il formait avec Ben M’hidi. On rapporte que Youcef Zighout, sollicité au Congrès de la Soummam pour entrer au CCE, aurait refusé, préférant se consacrer à sa wilaya. Sollicité à son tour, Ben Tobbal aurait eu la même réaction.Zighout et Ben Tobbal, les deux chefs du Nord-Constantinois, ont voté comme le reste des congressistes pour les thèses de la Soummam. Le malheur fut qu’au lendemain du Congrès, Zighout regagnant sa wilaya fut tué dans un accrochage avec l’ennemi. Avec sa disparition, ces thèses perdent un de leurs soutiens les plus loyaux.Il semble que Ben Tobbal ait changé d’avis au Caire lors de la réunion du CNRA, en août 1957, et qu’il ait opéré un revirement à propos des thèses retenues à la Soummam.

Comme vous l’observez, la question de la torture des militants algériens par l’Armée française revient au premier plan du débat politico-historique. Vous étiez, à Alger, aux premières lignes de cette période douloureuse.

D’abord, une remarque : la torture n’est pas un phénomène en rapport seulement avec la guerre d’Algérie d’une façon générale, et la bataille d’Alger d’une façon particulière. Elle a toujours été, avant Novembre 1954, le traitement en quelque sorte «classique» par lequel devait obligatoirement passer tout militant en cas d’arrestation. Cependant, la question de la torture en Algérie a pris un relief exceptionnel avec la dévolution, en 1956, à la 10e DP (division parachutiste) des pouvoirs de police relevant jusqu’alors de l’autorité civile. Telle qu’elle fut pratiquée par Massu et ses colonels, Bigeard notamment, la torture n’était pas du tout envisagée comme une simple technique d’obtention et d’exploitation du renseignement. Elle était beaucoup plus encore, puisque les services spécialisés de l’armée l’intégraient dans un dispositif à l’échelle d’une véritable politique d’Etat de répression et de destruction, voulue et encouragée par le gouvernement français lui-même. Dans ce dispositif, la torture était l’élément central, l’élément privilégié d’une horrible entreprise d’avilissement, celle que poursuivaient avec rage les théoriciens de la «guerre subversive». Sous prétexte que l’enjeu de la torture résidait dans la défense de «l’Algérie française» contre la «barbarie» du FLN, on la généralisait à tour de bras, sans le moindre état d’âme. Assimilés indistinctement à des suppôts soit du communisme international, soit de puissances étrangères, les militants algériens, une fois arrêtés, subissaient les pires épreuves physiques et morales. Pour réduire leur résistance, la torture, dans les mains des Paras, devenait un instrument de guerre quasi institutionnalisé avec la bénédiction d’un Guy Mollet, d’un Mitterrand, d’un Bourgès-Menoury, d’un Lacoste ou d’un Max Lejeune. Son efficacité se mesurait à l’aune de son degré d’ignominie.Désireux de frapper vite et fort les éléments du FLN/ALN, les promoteurs de la torture n’ont fait que l’exaspérer. Ils finiront par la systématiser aux dimensions d’une horreur monstrueuse, qui soulèvera l’indignation de la conscience universelle. Couverte par les plus hautes autorités, l’Armée française a répandu en Algérie l’usage de la torture et l’a, en quelque sorte, officialisée et rendue obligatoire. Moyennant quoi, elle a non seulement bafoué les droits de l’Homme les plus élémentaires mais s’est encore déshonorée en se livrant en connaissance de cause aux crimes contre l’humanité les plus atroces. Les anciens de la bataille d’Alger qui ont eu l’infortune d’être capturés se souviendront toujours de ces lieux de sinistre mémoire que furent pour eux la villa Susini, le stade municipal du Ruisseau, la caserne de Fort l’Empereur, l’ex-Bibliothèque nationale de la Casbah, l’immeuble du cinéma «Rex» à El-Biar, l’école Sarrouy, le café dit «qahouet el-hammam», ou encore la villa Gras à Baïnem. Ils s’en souviendront comme ayant été des officines où furent expérimentés les traitements les plus sophistiqués et les plus cruels sous la houlette des capitaines Faulques, Allaire, Léger. ou des lieutenants Erulin, Charbonnier, Schmidt, ce dernier accédant même dans les années 1985, au poste de chef d’état-major de l’Armée de terre. Et quand l’eau, l’électricité, le chalumeau ou la strangulation n’y suffisaient pas, l’exécution sommaire pure et simple était de règle. Les trois mille disparus (le chiffre est trop modeste) de la bataille d’Alger que le Secrétaire général Teitgen de la préfecture d’Alger a osé révéler, furent en fait liquidés sans autre forme de procès. Et la liquidation n’était dans l’esprit des Paras, qu’un banal moyen d’éliminer les éléments qui, trop «amochés» par leurs sévices, ne devraient pas constituer plus tard la preuve vivante de leur innommable barbarie.La torture à vaste échelle employée en Algérie a débouché sur une entreprise de crimes de guerre qui, par leur férocité et leur ampleur, ont fini par se transformer en crimes contre l’humanité, par définition imprescriptible.

Il est difficile aussi de ne pas vous interroger sur le figure de Abane qui fut votre condisciple au lycée de Blida.

J’ai déjà répondu à cette question l’année dernière dans votre édition du 18/08/1999 et dans celle du 24/06/2000.

Vous signez, en 1976, un appel commun avec Abbas, Kheïreddine. Le nationalisme, tel que vous l’avez vécu, vous paraît-il incompatible avec les valeurs de liberté et de démocratie ?

Vous avez oublié le troisième signataire de l’appel, un nom célèbre, qui, lui aussi a été «proscrit», il s’agit de Hocine Lahouel, ancien Secrétaire général du PPA-MTLD, deuxième personnage du Parti après Messali. (Lire l’encadré de l’«Appel au peuple algérien»).Au moment où Boumediene régnait sans partage sur l’Algérie, il fallait faire entendre une voix d’opposition. L’occasion nous fut donnée, en mars 1976, à propos d’une prétendue «Charte nationale» qu’il avait fait confectionner et qu’il voulait imposer au peuple algérien pour légitimer son pouvoir. L’Algérie se trouvait alors en guerre avec le Maroc, et les deux blocs Est et Ouest étaient en pleine guerre froide.Les signataires de l’Appel craignaient que le conflit ne déborde aux deux ailes du Maghreb et ne soit le prétexte pour les deux Super Grands d’intervenir en Afrique du Nord à l’image de l’Angola où ils s’affrontaient dans un bain de sang dont la population faisait les frais. Nous réclamions la voie des négociations au lieu de celle de la guerre pour régler ce conflit fratricide entre deux peuples voisins.Pour la «Charte nationale», nous réclamions l’élection d’une Assemblée constituante souveraine, seule apte à voter un pareil document.Cette position nous valut :- notre mise en résidence surveillée dans notre domicile,la nationalisation de la pharmacie de Abbas et celle de Ben Khedda, la nationalisation de l’usine de Polymères, propriété de la famille Kheïreddine, la suppression du salaire de Hocine Lahouel, directeur d’une société nationale. La très officielle agence APS nous traitera d’«éléments réactionnaires» agissant pour le compte de l’étranger, dénonciation reprise par les journaux de l’époque. L’événement fut médiatisé à l’extérieur. Boudiaf nous apporta son soutien, suivi de Aït Ahmed, Lebjaoui, Kaïd Ahmed.A l’intérieur, il n’y eu pas de réaction. Seule une équipe de militants, animée par Dahlab, prit l’initiative de faire paraître un Document. Le Document fut suivi d’un Bulletin intitulé  Liberté et Démocratie, qui était édité et distribué clandestinement. C’était un bulletin tiré à la ronéo, d’une douzaine de pages environ et dont le dernier numéro date de septembre 1978.Les articles condamnaient le régime, les atteintes aux droits de l’Homme et réclamaient les libertés publiques pour le peuple. Il faut rendre hommage à cette équipe de militants travaillant avec la crainte de tomber entre les mains de la redoutable SM ; celle-ci ne réussit heureusement pas à les identifier malgré les efforts considérables qu’elle avait déployés. Le nationalisme tel que je l’ai vécu est dépassé. Il a rempli sa mission historique : la libération de la patrie. Cependant son esprit reste. Les valeurs qu’il a véhiculées sont plus que jamais d’actualité, car le nationalisme n’a exclu ni la liberté ni la démocratie. Hélas, ces valeurs ont été chez nous galvaudées ou dénaturées. Paraphrasant le cri de cour d’un célèbre politique, je serai tenté de dire : «Liberté! Démocratie! Justice! Tolérance! Que de crimes on continue à commettre en votre nom !» La tragédie que nous vivons prendra fin dans la mesure où nous revenons à l’esprit de la Proclamation du 1er Novembre 1954 qui avait fait notre force au cours de la Guerre de libération et qui appelait à un «Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques».Le nationalisme tel que je l’ai vécu et pratiqué est maintenant dépassé, l’objectif d’indépendance qu’il poursuivait ayant été pleinement atteint. Cependant son esprit n’est pas révolu ; il reste, car il incarne la permanence des valeurs patriotiques et nationales dans lesquelles se reconnaît le peuple.Avec la mondialisation et les nouvelles adaptations qu’elle induit à l’échelle planétaire, l’esprit du nationalisme doit être certes jalousement préservé. Mais il lui incombe d’intégrer avec d’avantage de crédibilité et de conviction les idéaux de liberté, de démocratie, de justice et de tolérance qui conditionnent impérieusement aujourd’hui le devenir harmonieux des Etats et des peuples. Chez nous, des ouvertures vers ces valeurs ont bien été tentées. Hélas, elles ont chaque fois avorté. Paraphrasant le cri de cour d’un célèbre politique, je serais tenté de lancer à mon tour : «Liberté ! Démocratie ! Justice ! Tolérance ! Que de crimes , que de dépassements on continue à commettre en votre nom !»Pourtant, je persiste à penser qu’il faut toujours faire confiance à l’histoire, et ne jamais se laisser aller à insulter l’avenir. Qu’on le veuille ou non, les valeurs démocratiques, greffées sur notre vieux fonds nationaliste, sont, à présent, bel et bien implantées dans notre subconscient collectif. Surtout elle donnent à notre peuple de solides raisons de se réconcilier avec lui-même, et de ne pas régresser. Mes espérances là-dessus sont intactes. En attendant qu’elles trouvent leur voie, je continue, pour ma part, à m’en tenir, quoiqu’il arrive, au seul crEdo qui vaille encore, à mes yeux, la peine d’être observé : celui que la Proclamation du Premier Novembre a merveilleusement exprimé en affirmant : «Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques.»    

Benyoucef Ben Khedda a été président du gouvernement provisoire de la République algérienne qui poursuivit et conclut les négociations d’Evian.

 

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