«Où est Maurice Audin? Où est-il?»

Au procès de Paul Aussaresses, le général Schmitt a justifié l’usage de la torture en Algérie

Franck Johannès, Le Monde, 29 novembre 2001

Plusieurs témoins sont venus, mardi 27 novembre, défendre l’honneur de Paul Aussaresses. Le général Maurice Schmitt a justifié l’usage de la torture en Algérie au nom de « la légitime défense d’une population en danger de mort ». Henri Alleg a, lui, évoqué l’horreur des sévices qu’il a subis après son arrestation, en 1957.
Un quarteron de généraux en retraite bat la semelle devant la 17e chambre correctionnelle de Paris. Ils ont une apparence : courbés, chenus, décorés, à moitié sourds, plein de souvenirs et d’arthrite. Mais, en réalité, ils sont prêts comme au premier jour à défendre l’honneur de la patrie, et de leur camarade Paul Aussaresses, poursuivi pour « complicité d’apologie de crimes de guerre » après son livre sur l’Algérie.

Au deuxième jour du procès, mardi 27 novembre, chacun est venu donner son grain de sel, y compris un copain restaurateur qui connaît bien le général Aussaresses depuis deux ans. Et la torture, qu’on croyait crime de guerre, est désormais une opinion : le général Schmitt, par exemple, est plutôt pour, dans les cas exceptionnels naturellement.

Henri Alleg est, lui, plutôt contre, d’autant qu’il y est passé, et certains de ses amis en sont morts. C’est un petit homme à l’œil vif, de quatre-vingts ans sonnés, qui était directeur d’Alger républicain, un journal vite interdit. Il a été arrêté en juin 1957 chez Maurice Audin, dont on n’a jamais retrouvé le corps, et a été torturé « à l’électricité, par noyade ou plutôt étouffement sous l’eau, avec des torches de papier ». Personne n’ose lui demander d’expliquer. « J’entendais hurler, j’entendais les cris des hommes et des femmes pendant des nuits entières, c’est cela qui est resté dans ma mémoire », a raconté le vieux monsieur, resté un mois dans un « centre de tri ». Il a passé trois ans en prison, a fait sortir feuille à feuille son livre, La Question, avant d’être condamné à huis clos à dix ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’Etat. Et association de malfaiteurs, ça me fait toujours rire, mais c’est comme ça ».

La guerre d’Algérie, « que l’on présentait comme un combat pour notre civilisation, c’était en fait une guerre contre l’indépendance d’un peuple, menée avec les méthodes des occupants nazis ». Henri Alleg a expliqué que Larbi Ben M’Hidi, tué par Paul Aussaresses, était le Jean Moulin algérien. « Si un général allemand comparaissait aujourd’hui pour dire comment il avait suicidé Jean Moulin, tout le monde se demanderait pourquoi on le juge seulement pour apologie de meurtres alors qu’il en a commis tellement. » Et il a mis en garde les jeunes contre le retour de la torture, « un retour à la barbarie, au nom de la civilisation ou de la lutte contre la barbarie ». Le vieux monsieur a été digne, profond, touchant. Mais il a été communiste, et la salle, assez largement acquise au général Aussaresses, en a frissonné d’indignation. Me Gilbert Collard, pour Paul Aussaresses, a enfoncé le clou en expliquant qu’en 1962 Henri Alleg collaborait à la Pravda : courte manœuvre, tombée à plat, d’autant qu’il avait seulement donné une interview.

« PERDRE MON ÂME »

Après un défilé, assez uniforme, des compagnons de Paul Aussaresses à travers les âges, l’autre témoin majeur est venu déposer. Le général Maurice Schmitt, soixante et onze ans, est un calibre : saint-cyrien, prisonnier à Dien Bien Phu, lieutenant au troisième régiment de parachutistes coloniaux à Alger en 1957, il a aussi été chef d’état-major des armées de 1987 à 1991, c’est-à-dire le plus haut responsable militaire de son temps. Et le général ne tourne pas autour du pot : « Les membres du FLN, avant d’être des terroristes, étaient des tortionnaires. » Il suggère assez rudement que Louisette Ighilahriz, violée et torturée, a menti et que « tout ceci est une affaire montée ». S’il « n’est pas contestable » qu’il y a eu de la torture en Algérie, c’était « de la légitime défense d’une population en danger de mort ».

Le général Schmitt est d’ailleurs prêt à recommencer : « S’il faut se salir les mains ou accepter la mort d’innocents, a énoncé le militaire, je choisis de me salir les mains au risque de perdre mon âme. » D’ailleurs, « si Moulaï Ali -le responsable d’un réseau de poseurs de bombes- n’avait pas parlé, je l’aurais fait parler. Il y a des cas limites ou vous avez le choix entre la mort d’une centaine d’innocents et un coupable avéré ». Maurice Schmitt est lui-même accusé d’avoir torturé la jeune Malika Koriche (Le Monde du 29 juin), mais la question lui a été à peine posée et n’intéresse guère le tribunal. Pourtant, a relevé Me Henri Leclerc pour la Ligue des droits de l’homme, le général Massu lui-même s’est interrogé sur la nécessité de la torture. « Massu aurait dû se poser la question quand il était à la tête de la dixième division parachutiste », a répondu rudement le général.

 

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Qui est le véritable auteur du livre du général ?

Le tribunal a encore beaucoup de mal à savoir comment et qui a écrit Services spéciaux Algérie 1955-1957(éd. Perrin), le livre du général Aussaresses. C’est « l’œuvre d’un homme, pour être bienveillant, fatigué, a déclaré le général Maurice Schmitt. Enregistrée et rédigée par une plume auxiliaire qui n’est pas celle d’un officier supérieur ». A la barre, Claude Ribes, soupçonné d’être l’auteur véritable, l’a nié vigoureusement. L’écrivain admet avoir présenté Paul Aussaresses aux éditions Perrin, avoir longuement parlé avec lui du manuscrit, impubliable, déjà rédigé par le général, assure même avoir laissé les enregistrements de leurs conversations au vieux militaire, qui a ensuite rédigé tout seul. Claude Ribes a « corrigé quelques imperfections de syntaxe, quelques fautes de frappe ». Ceux qui prétendent le contraire sont, selon lui, dévorés par la jalousie ou ont, contrairement à Claude Ribes, « échoué trois fois à l’Ecole normale supérieure et ça les navre ».

 

 

 

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