Mohamed Garne, né d’un viol pendant la guerre d’Algérie, reconnu comme victime

La mort était son métier

La mémoire ambiguë de la France devant le miroir Aussaresses

K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 27 novembre 2001

Un procès hautement ambigu a débuté hier devant le tribunal correctionnel de Paris. Il s’agit de celui du tortionnaire Aussaresses qui est poursuivi pour «complicité d’apologie de crimes de guerre», en raison de son livre autobiographique «Services spéciaux», Algérie 1955-1957″ devant le tribunal correctionnel de Paris. «Complice» de ses éditeurs Perrin qui, eux, sont poursuivis pour apologie de crimes de guerre.

Les charges sont «pesées» puisque les plaintes déposées contre le général Aussaresses pour crime contre l’humanité ont été systématiquement rejetées. Les faits évoqués dans son livre sont «incontestablement», selon le juge d’instruction en charge de l’affaire, des «crimes de guerre». Qualification «incontestablement» peu innocente puisqu’elle permet de faire jouer le principe de la prescription accordée par la loi d’amnistie du 31 juillet 1968, ce qui ne serait pas possible dans le cas de crime contre l’humanité.

Finalement, on ne juge pas Aussaresses pour les Algériens torturés et assassinés sans aucune forme de procès, mais on le juge pour avoir «ouvert sa gueule», pour en avoir fait état, sans exprimer le moindre regret. Et il continue à ne pas le regretter et à affirmer que le pouvoir politique français – à l’image de François Mitterrand – a encouragé et couvert ces pratiques. Le tortionnaire continue de clamer qu’il n’a fait que servir son pays et que la torture et des exécutions sont justifiées et nécessaires. Il avoue même avoir tué de ses propres mains 24 Algériens. Pourtant, ce ne sont pas ces meurtres, ni les actes de tortures qui lui valent ce procès. Il est là juste pour en avoir parlé et non pour les avoir faits. En fait, il est à ce procès pour avoir soulevé le couvercle du puits en livrant un témoignage qui gêne le pouvoir et l’armée française. S’il n’a pas de remords, le général Aussaresses affirme avoir fait le livre par «devoir de témoignage». Un devoir fait, lui également, froidement, sans la moindre once de compassion à l’égard des victimes. Aussaresses était une machine à tuer et à torturer et son récit est plus froid qu’une autopsie d’un médecin légiste. Un homme sorti tout droit du roman de Robert Merle intitulé «La mort est mon métier», qui raconte la besogne routinière de chef de camp de la mort nazi.

Le témoignage d’Aussaresses était-il trop vrai et trop encombrant pour qu’on lui fasse un procès sur les faits? Ce serait ouvrir le dossier de la guerre d’Algérie qui a été complètement verrouillé et bétonné par la législation française.

On choisit donc de le poursuivre pour «complicité d’apologie de crimes de guerre». Il risque une peine de 5 ans de prison et 300.000 francs d’amende, tout comme ses éditeurs, Olivier Orban, PDG de Plon, et Xavier de Barthillat, directeur de la collection Perrin, qui sont poursuivis pour apologie. Lui faire un procès sur les faits étant impossible – loi d’amnistie -, on préfère lui en faire un «sur les mots», selon la formule d’un quotidien français. Pour apologie donc. Le parquet estime que la froideur du récit et la répétition de la norme qui prévalait à l’époque – torturez, liquidez et pacifiez – risquent de les justifier pour le présent et l’avenir. Pour le passé, on ne dit pas qu’ils sont injustifiés ou criminels, on se met dans l’impossibilité de porter un jugement de droit.

Toute l’ambiguïté du procès Aussaresses est dans cette esquive du débat. Et c’est pour cette raison, que vu d’Algérie, le livre d’Aussaresses, aussi écoeurant soit-il, apporte davantage à la mémoire historique que ce curieux procès qui lui est fait pour un livre et non pour l’horreur qu’il rapporte. Ce procès qui durera trois jours apparaît surtout comme l’expression de la mémoire ambiguë de la France face à l’image hideuse et vraie qu’elle voit dans le miroir Aussaresses.

 

 

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