La mémoire et l’alibi

Lettre de province

La mémoire et l’alibi

Boubakeur Hamidechi, Le Matin, 7 mai 2001

Au moment où tout n’est que bruit, fureur et fracas, les aveux de l’assassin Aussaresses arrivent à point nommé pour détourner l’indignation du présent vers un douloureux débat du passé.
Pain béni pour nos princes en difficulté face à leurs sujets : l’on comprendrait presque le bénéfice politique immédiat qu’ils auraient à tirer d’une diversion aussi inattendue.
Nous voyons déjà des sourcils froncer en signe de désapprobation soupçonnant cette assertion de « tiédeur patriotique quand le devoir national exige que nous parlions d’une même voix » (sic).
Voilà le modèle de l’inquisition traquant la parole contradictoire. Cette façon de tétaniser et culpabiliser le « politiquement incorrect ». Pourtant ce débat franco-français dont nous sommes partie prenante aussi bien sur le plan de l’histoire que celui de la morale d’Etat, méritait chez nous un autre traitement que celui qui lui est réservé ces jours-ci dans les commentaires.
La France, grande donneuse de leçons aujourd’hui, était une république indigne au temps des colonies. Les révélations d’un général criminel quarante années après les faits n’ajoutent rien à ce que nous connaissions de ce côté-ci de la Méditerranée. Et nous pouvions même égrener les noms de ces soldats perdus de son espèce. Assaresses et Trinquier à Alger, le capitaine Rodier à la ferme Ameziane de Constantine, tous étaient identifiés et désignés en 1959 déjà, quand la revue Temps Modernes publia les témoignages des torturés et donna la liste des victimes des corvées de bois. Ces exécutions sommaires qui ne sont que des crimes de guerre parfaits.
Ainsi, depuis 1962, de rares voix s’étaient de temps à autre élevées pour qualifier ces forfaits coloniaux et leur donner le nom de « crimes contre l’humanité ». Sans grands résultats. Et pour cause la « raison d’Etat » ailleurs, et les « intérêts supérieurs de l’Etat » ici, avaient toujours fini par prévaloir sur la conscience des peuples.
En France, tout le personnel politique portait l’entière responsabilité de la sale guerre qu’on nous a faite et cela avait par conséquent suffi à justifier leur peu d’empressement à s’autoflageller au nom de leurs valeurs républicaines, pour les atrocités qu’ils nous ont fait subir.
Ici, chez nous, le sujet fut toujours indexé à la « météo » de nos relations orageuses avec cette ancienne puissance coloniale. Mais jamais l’Etat algérien n’a officiellement sollicité ou saisi les organisations internationales chargées des droits de l’Homme pour instruire un procès de la sorte. Tout au plus l’holocauste algérien était-il exploité comme une riposte politique chaque fois que la France se surprend à donner son avis sur nos problèmes. Cela est d’autant plus vrai que par notre indigence nous n’avons même pas su préserver et entretenir les lieux de l’horreur comme des panthéons de la mémoire et du souvenir.
Nos Treblinka, Auswitz et Birkenau pouvaient et devaient être les villa Suzini, la ferme Ameziane ou encore les camps de concentration de Bossuet ou d’El Djorf. Or, il ne reste rien à montrer pour témoigner. Et pour ne citer qu’une seule, la ferme Ameziane où des centaines d’Algériens furent torturés et exécutés, a été paisiblement rendue à sa vocation d’origine. Une ferme !
Cette coupable amnésie a d’une part contribué à atténuer la responsabilité de la France coloniale, mais surtout rendu secondaire notre contribution dans ce procès de l’histoire dont les faits sont imprescriptibles.
A l’exception des témoins à charge encore vivants et de minces archives encore existantes avons-nous encore les moyens de peser sur les procédures de qualification de ces crimes de guerre ? Bien mieux, l’Etat officiel a-t-il réellement le désir et la volonté de faire abstraction de cette « raison d’Etat » pour défendre la mémoire d’une société et son martyre qui fondent précisément cet Etat ?
A ce niveau des préoccupations et des questionnements peut-être devrions-nous nous référer à la morale politique qui guide nos gouvernants voire leur pratique afin de mesurer la marge qui leur reste aujourd’hui pour interpeller les génocidaires du passé.
Quand dans la lente déliquescence des valeurs républicaines la torture et le crime politique sont, hélas, devenus des instruments aux mains des rescapés d’hier, il est permis de douter du crédit qu’ils pourraient avoir pour encore prétendre au statut de dépositaire de la mémoire collective et du martyre des combattants de la liberté.
Ainsi à la France coloniale coupable d’avoir systématisé l’atteinte à l’intégrité humaine l’Algérie d’aujourd’hui ne peut lui offrir qu’un miroir où se reflètent les mêmes méfaits.
Mais alors comment faire pour que tout à la fois le passé ne soit pas soldé à bas prix et que notre présent puisse en tirer un certain bénéfice ? Est-il déraisonnable dans le contexte actuel d’envisager que ce travail de mémoire, que les Français entreprennent pour leur compte, puisse constituer un excellent motif pour qu’à notre tour nous fassions des droits de l’Homme, de la liberté et de la dignité une priorité des priorités ? Ou bien est-ce trop demander à nos gouvernants d’avoir le courage nécessaire pour expier toutes les fautes et faire des exemples par le châtiment ?
Les révoltes de ces jours derniers et les marches de protestation dans la capitale en sont autant de messages allant dans ce sens.
C’est ce préalable qui permettra la restauration de la République dans ce qu’elle est un mode de gouvernement citoyen où la justice et la dignité sont octroyées à tout un chacun.
En somme, une république qui renoue avec ses racines et se ressource dans les credos de ceux qui l’ont imaginée et portée jusqu’au sacrifice.
Mais pour cela il faut que des généraux chez nous passent également aux aveux pour dire que quelque part ils furent des « soldats perdus » au milieu de leur peuple. Un rêve pour exorciser le cauchemar qui dure.

 

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