Un passé de tortures qui ne passe pas

Un passé de tortures qui ne passe pas

Mohamed Harbi*, Le Monde, 11 mai 2001

GRAND bruit est fait autour de la parution des Mémoires du général Aussaresses, qui nous raconte ses hauts faits d’armes de tortionnaire et exécuteur des pires assassinats (entre autres Larbi Ben M’Hidi et Ali Boumendjel), pendant la guerre d’Algérie.

Qu’à partir de ces Mémoires (tardives et très vraisemblablement partielles), une partie de l’opinion publique française (en particulier dans la jeunesse) découvre ce que fut l’action de l’armée française durant cette guerre, c’est chose possible. Mais on ne saurait dire qu’en Algérie ces Mémoires seront une bouleversante révélation. Personne ne doutait de la façon dont furent torturés et abattus Ben M’Hidi, Boumendjel et tant d’autres.

Quant à l’Etat français, le voilà qui se trouve devant une exigence de clarté à assumer et de justice à faire. Ce sera, aussi, la réhabilitation de tous ceux qui eurent à pâtir de vouloir, à l’époque, déchirer le voile du silence.

La lecture de ces Mémoires, écrits avec ce ton gris, sans aucun élan d’aucune humanité – émotion zéro – comme on rend compte d’un bilan, fait penser au beau livre de Robert Merle La mort est mon métieroù un criminel nazi, entendant l’énoncé, par l’acte d’accusation du nombre de ses victimes, intervient, en bon agent comptable, pour rectifier une petite erreur sur ce nombre. On est en présence d’une aliénation effrayante où le tueur ne se voit que comme un simple fonctionnaire dépêché à donner la mort.

Mais l’obéissance à des ordres criminels efface-t-elle toute responsabilité individuelle ? Qui doute de la réponse ? Et comment comprendre que puisse être envisagé de poursuivre le général algérien Khaled Nezzar en France et que rien ne soit fait contre le général Aussaresses ? Cependant il y aurait manquement à toute justice à se contenter de condamner l’exécutant en oubliant les responsables politiques qui déclenchèrent ses actions, les ordonnèrent ou, pour le moins, les couvrirent : Guy Mollet, Robert Lacoste, Max Lejeune et François Mitterrand. Ce dernier, alors garde des sceaux, fut l’auteur des décrets déléguant les pouvoirs de justice à l’armée en 1957.

Nombre de dirigeants socialistes actuels, Lionel Jospin en tête, entrèrent dans le militantisme politique en luttant contre la guerre coloniale. Ils n’ont donc aucune difficulté personnelle à lever définitivement le poids de l’oubli et à exiger le châtiment des coupables.
Sauf que, liés au souvenir d’un François Mitterrand président, ou, peut-être, par raison d’Etat, ils ont, dans le rappel de ce passé, des euphémismes qui maintiennent une certaine confusion.

Revenons à certains paradoxes de l’histoire. D’abord cet itinéraire du général Aussaresses qui fut un grand résistant contre l’occupant allemand et devint le bourreau que l’on sait, itinéraire qui fut celui de bien d’autres officiers français.

Cela nous renvoie à l’Algérie d’aujourd’hui. La majorité de ses plus hauts dirigeants est, elle aussi, issue de la Résistance et veut voir, dans ce fait, avec les déformations qu’elle lui impose pour préserver ses intérêts personnels, la légitimation de son pouvoir inamovible sur une société dont la grande majorité n’était pas née en l’an I de l’indépendance. Désormais, entre ces dirigeants et une société civile jeune, avide de liberté, étouffant sous la misère sociale, subissant fusillades à balles réelles lorsqu’elle manifeste, la rupture est consacrée. Ainsi toute une jeunesse se voit privée du souvenir lyrique de justes combats dont l’héritage doit lui revenir, et amputée d’une mémoire kidnappée.

Il y a une sorte d’escroquerie à expliquer les crimes français (sans nécessairement les justifier) comme une réponse à des crimes des combattants algériens. C’est prendre l’effet pour la cause. Lorsque éclata la lutte pour la libération nationale algérienne, les dirigeants – et en tête Larbi Ben M’Hidi – souhaitèrent qu’on ne fasse pas de tout ce qui n’était pas d’origine musulmane un ennemi indifférencié. Ils voulaient que soit différenciée une minorité constituée de plus de un dixième de la population d’Algérie, socialement, économiquement, voire culturellement plurielle.

Le colonel Schœn qui dirigeait le service des liaisons nord-africaines écrivait (dans le bulletin politique mensuel du service de renseignement, novembre-décembre 1954) que les « fellagas » avaient reçu les « conseils pratiques » suivants : « Interdire viols, massacres de femmes, enfants, vieillards, ne pas profaner les lieux à caractère religieux. Un homme désarmé ne doit pas mourir mais être fait prisonnier, respecter les étrangers. » Le texte du colonel ajoute que ces instructions « ont été parfois suivies, que le meurtre de l’instituteur Monnerot n’était sans doute pas prémédité et que, dans une école des Aurès, qui avait été visitée par les fellagas, l’instituteur avait été félicité ».

Mais la guerre de libération se développa d’abord, naturellement, dans les campagnes, avec une majorité de ruraux dont les douars ne connaissaient souvent, de la France, que le militaire, le gendarme et l’administrateur. Rien de cette vie quotidienne des villes qui permettait une sorte de coexistence pas toujours acerbe avec ceux qu’alors on appelait les « Européens d’Algérie ». De ces derniers, les ruraux ne connaissaient que le colon et ses alliés les notables et caïds prédateurs, et, exceptionnellement, l’instituteur. Avec la guerre, ces ruraux connurent toutes les exactions, les tortures, les pillages, les « corvées de bois »et les exécutions sommaires. Dans le même temps, il leur paraissait que les citadins restaient à l’écart de la tempête. Ils souhaitèrent alors l’extension du conflit aux villes et le passage au terrorisme urbain, car de quelle autre forme de violence disposaient les militants des villes dès lors qu’on exigeait plus qu’un appui logistique et politique ? Dans le déséquilibre que permettait l’énorme différence des moyens, s’amplifia le terrorisme de l’Etat français qui remit son sort entre les mains de militaires à qui on laissa entendre que leur mission était de « réussir ». Quant aux politiques, ils se chargeaient d’imposer le secret pour éviter les troubles de conscience d’une opinion publique qui se ferait réticente.

Aujourd’hui, ce retour du passé, comme un retour du refoulé, devrait permettre à la France d’assumer les pages noires de son passé colonial. Alors, et alors seulement, cessera ce jeu pervers où chacun, pouvoir algérien et pouvoir français, tient l’autre par la barbichette dans une relation spéculaire. Alors aussi saura-t-on voir dans le drame actuel de l’Algérie en quoi il demeure le fruit de cette même colonisation dont une guerre de sept ans a exterminé les élites politiques et marginalisé tout ce qui empêchait la fracture en réduisant au silence les libéraux français, en assassinant Maurice Audin, en chassant le colonel de Bollardière, en poursuivant en France les intellectuels.

En Algérie, aujourd’hui, ces pratiques ont un nouveau cours, mis en œuvre par certains de nos généraux contre leur peuple, qui ne l’oubliera pas.

* est historien, ancien dirigeant du FLN.

ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 12.05.01

 

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