Une simple peine d’amende a été requise contre le militaire de 83 ans.

LE PROCES DU GENERAL AUSSARESSES

«Un ton froid dépourvu de toute humanité»

Une simple peine d’amende a été requise contre le militaire de 83 ans.

Brigitte Vital-Durand, Libération 29 novembre 2001

La procureure Fabienne Goget accuse, la voix claire, sans hésitation ni égard. Devant elle, deux éditeurs qui ne font que du «bizness» et un vieux soldat qui se «vante de ses crimes» dans un livre «qu’il n’a même pas écrit lui-même». Ainsi, selon l’accusation, au déshonneur d’avoir fait «l’apologie de ses propres crimes de guerre», en signant un livre de souvenirs qui provoque «consternation et dégoût», le général Paul Aussaresses, 83 ans, ajoute l’indignité d’avoir laissé écrire par un nègre son Services spéciaux. Algérie. 1955-1957, publié en mai 2001.

«N’avouez jamais !» L’ouvrage lui vaut, ainsi qu’aux éditeurs Plon et Perrin, d’être poursuivi depuis lundi devant le tribunal correctionnel de Paris pour «complicité et apologie de crime de guerre». Au dernier jour de son procès, hier, la procureure a invoqué «son âge et des pressions qui ont été exercées sur lui» : elle n’a pas requis de peine de prison, «même avec sursis». Elle a demandé que Paul Aussaresses, Olivier Orban, PDG de Plon, et Xavier de Barthillat, directeur de Perrin, soient déclarés coupables et paient chacun une amende 100 000 francs «au nom du respect des victimes de monsieur Aussaresses et de tous ceux qui ont combattu la torture» en Algérie.

Le général n’a pas bronché. Parmi ses amis dans la salle, une ou deux rangées d’hommes aux allures d’anciens paras et ses compagnons d’armes venus témoigner en sa faveur, ça a un peu grogné. Lui est resté impassible au premier rang. La tête un peu penchée, il cligne son œil valide, sort un papier de sa poche, l’y replace, puis le ressort. A-t-il eu un instant envie de prendre la parole ? Il n’a souri qu’une fois, un peu plus tôt, en conseillant à un témoin interrogé par la substitute : «N’avouez jamais !»

Quand la procureure l’a accusé en termes durs, il s’est simplement tourné vers elle. Car le général assume son récit des «enlèvements, séquestrations, tortures et assassinats» qu’il a commis il y a quarante ans, en Algérie. Il assume l’accusation que son livre ait été «largement provoqué» par ses éditeurs, rédigé par un écrivain. Il écoute les mots tranchants, sans broncher : «Monsieur Aussaresses a fait la mise en scène de son propre personnage. Il traverse tout seul son livre, il balaie les opinions contraires (…). Il salit ceux qui ont eu le courage de dénoncer la torture. L’apologie réside ici dans le ton, froid, détaché, totalement dépourvu de tout recul, de toute humanité. C’est ça qui donne le vertige, c’est cette absence de distance quarante ans après qui est intolérable.» La procureure a du mal à dissimuler son mépris pour les deux éditeurs. «On met la main sur le cœur et on dit de belles phrases», accuse-t-elle. Mais c’est après avoir lu une interview qu’Aussaresses avait donnée au Monde que les éditeurs ont «conçu» le livre du général, avec son accord : «Ici, je ne vois pas de débat historique. Il n’y a pas d’idée, pas de controverse. Ce livre n’a pas été fait pour l’Histoire.»

Deux autres procès. Avec les réquisitions de Fabienne Goget s’est terminé le procès du livre. Restaient, selon l’expression de la substitute, les deux autres procès. Celui de la liberté d’expression, défendu par les avocats du général et des éditeurs, Paul Lombard et Gilbert Collard. Et celui de la guerre d’Algérie, voulu par les parties civiles. Pour le Mrap, Pierre Mairat a retracé le contexte dans lequel le prévenu a mené sa sale guerre. L’avocat a utilement rappelé que «l’on n’a pas attendu Aussaresses pour que les Français s’intéressent à cette période». Il y a aussi eu le témoignage de Louisette Ighilabriz, militante du FLN, puis «l’appel des 12» lancé dans l’Humanité. Guy Auranche, pour l’Action des chrétiens contre la torture, n’avait «jamais rencontré autant de militaires jusqu’ici». Et il n’avait jamais entendu dire à la barre autant de «on est contre la torture, sauf si…».

Ces «sauf si…», Henri Leclerc ne peut les supporter. L’avocat de la Ligue des droits de l’homme démontre que l’apologie consiste à dire «ce que Aussaresses dit : c’est dégoûtant de torturer, mais ce n’est pas mal. Il dit, c’est pénible, mais il n’en a pas de regret». L’avocat poursuit : «L’apologie, c’est de dire qu’en temps de guerre, le crime est juste, normal.» Dans «ces temps difficiles», il est «horrifié» par cette justification de la torture et par la réponse à la barbarie «par la barbarie».

Dernier à parler, Gilbert Collard demande au tribunal de «considérer que ce livre qui contribue tant au débat sur la torture pendant la guerre d’Algérie» n’est pas une apologie. Selon lui, «on est dans un procès politique qui n’ose pas dire son nom». Jugement le 25 janvier.

 

 

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