Charles Ceccaldi-Raynaud : « Même s’il s’en défend, le général Aussaresses cherche à mettre en cause le pouvoir politique de l’époque »

Charles Ceccaldi-Raynaud : « Même s’il s’en défend, le général Aussaresses cherche à mettre en cause le pouvoir politique de l’époque »

Propos recueillis par Philippe Bernard, Le Monde, 28 novembre 2001

Sénateur (RPR) des Hauts-de-Seine et maire de Puteaux, Charles Ceccaldi-Raynaud, 76 ans, était secrétaire fédéral de la SFIO (Parti socialiste) d’Alger et ancien commissaire de police, en 1957, lorsqu’il a été nommé responsable du camp de Beni Messous. Ce centre venait d’être créé pour détenir une partie des 24 000 « suspects » que l’administration avait placés en résidence surveillée dans l’Algérois, en vertu des « pouvoirs spéciaux » votés en mars 1956.

– Le général Aussaresses affirme que vous fermiez les yeux lorsqu’il venait choisir à Beni Messous les « suspects » qu’il souhaitait interroger, et donc souvent torturer. Que répondez-vous à cette accusation ?

– J’ai été nommé à Beni Messous au tout début de 1957, alors que, élève administrateur, je devais effectuer un stage en préfecture. Paul Teitgen, le libéral secrétaire général de la préfecture d’Alger, voulait contrecarrer l’emprise des militaires sur ses pouvoirs de police. Il m’avait choisi parce que j’étais à la SFIO et qu’il avait besoin de quelqu’un qui puisse garantir le respect des droits de l’homme. J’ai accepté ce poste, que j’ai occupé pendant moins de quinze jours. Lorsque j’ai constaté les sévices qu’avaient subis certains détenus, j’ai appelé Teitgen.

« Une nuit, des camions militaires m’ont livré 1 000 personnes alors que le centre ne pouvait en contenir que 350.
Teitgen m’a expliqué qu’ils n’avaient aucune raison légale d’être là. J’ai pris la décision de libérer tous ceux qui excédaient le quota de 350. Quand le colonel Trinquier est venu, le lendemain, il a constaté que les prisonniers avaient disparu et m’a traité de FLN. Une ou deux fois aussi, ils sont venus chercher trois ou quatre personnes que je n’ai plus jamais revues ensuite. Le secrétaire général m’a conseillé d’exiger systématiquement des récépissés pour qu’il reste des traces. Ce que j’ai fait. Paul Teitgen a fait une visite au centre et je lui ai montré les gens. Il a été effaré et il m’a annoncé qu’il allait démissionner. C’est aussi ce que j’ai fait et j’ai été muté. Du jour de ma démission, je n’ai plus remis les pieds à Beni Messous.

– Vous n’avez jamais rencontré le commandant Aussaresses ?

– Je l’ai vu deux ou trois fois : il venait chercher Untel et Untel. J’exigeais des récépissés. Un jour, il a demandé 1 000 prisonniers pour les faire travailler sur le port d’Alger à la place des dockers en grève. Il m’a expliqué qu’on allait les filmer pour démentir l’information faisant état d’une grève insurrectionnelle. Les détenus ne voulaient pas sortir, craignant d’être exécutés. Aussaresses les a menacés et ils sont partis. Il les a tous ramenés ensuite. S’il prétend qu’il est venu chercher des prisonniers sans contrôle alors que je dirigeais le camp, c’est un salopard. Il y est sûrement venu librement, mais c’était après mon départ. Plus personne n’était là pour résister.

– Quelle était la fonction exacte du camp de Beni Messous ?

– Parmi les détenus, les militaires choisissaient les gens qui, faisant l’objet de griefs importants, étaient envoyés vers un autre centre car Beni Messous était situé à proximité d’un lycée, au vu et au su des professeurs et des élèves, et il ne pouvait pas s’y passer grand-chose.

– Pourquoi le général Aussaresses cite-t-il aujourd’hui votre nom ?

– Même s’il s’en défend, il cherche à mettre en cause le pouvoir politique de l’époque. Je ne prétends pas que ce pouvoir était exemplaire, mais ce n’est pas la peine d’en rajouter. »

 

 

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