Général basse oeuvres

Paul Aussaresses se vante d’avoir torturé en Algérie
Général basses œuvres

L’homme-clé de la bataille d’Alger, chef de l’«escadron de la mort», assume sans honte la liquidation des prisonniers algériens. Histoire trouble d’un ex-barbouze froid et prêt à tout.

Jean-Dominique Merchet, 12 décembre 2000

«Aussaresses? Ah! Ce vieux tueur…» Le ton est cordial et le mot est celui d’un général qui a côtoyé Paul Aussaresses en Algérie. Chez les «anciens», personne n’a été surpris quand celui que l’on présente désormais comme «l’un des personnages clés de la bataille d’Alger» a expliqué froidement qu’il avait alors tué «vingt-quatre hommes». C’était son boulot et il s’en vante, comme il l’a toujours fait devant ses copains. Mais cette fois-ci, il parle à une opinion publique qui ne partage ni les valeurs, ni le passé du monde qu’il côtoie d’habitude. Stupeur chez les Français et embarras chez ses pairs qui, de Marcel Bigeard à Hélie de Saint-Marc, se fendent d’un courrier pour l’appeler à plus de retenue. Ses «amis» de l’Union nationale de parachutistes, dont il fut président, ont même préféré ne pas l’inviter à leur congrès le 2 décembre.

Surgissant d’un placard de l’histoire, Paul Aussaresses, 82 ans, déboule sur la scène médiatique. Succès assuré avec sa trogne de boit-sans-soif, son œil masqué sous un pansement et son absence totale de remords. On tient le méchant, il ne décevra pas. Rien à voir avec Massu, l’autre général par qui le scandale arrive. Quand l’un parle pour soulager sa conscience de catholique au soir de sa vie, l’autre continue de fanfaronner, racontant ses mauvaises plaisanteries sur le «Coran électrique» à tous les micros qui se tendent. L’un était alors le patron, l’autre un exécutant. Massu est un officier de tradition, compagnon de Leclerc dès 1940 et père adoptif de trois orphelins algériens. Aussaresses est un barbouze au passé trouble. Un aventurier qui joue aujourd’hui un dernier bon coup avant de tirer sa révérence à un milieu qui le méprise, en profitant pour la première fois des feux de la rampe.

Qui est vraiment Paul Aussaresses? S’il se prête volontiers à l’exposé de ses turpitudes, il devient fuyant dès qu’il s’agit de faire plus de clarté sur sa vie et ses motivations (1). Il n’accepte les sunlights qu’à ses conditions. Ce bavard a pourtant beaucoup parlé, et de longue date, à tous ceux qui s’intéressaient à l’histoire de la guerre d’Algérie. Il s’est en particulier confié à des auteurs proches des milieux militaires ou des «services». Ainsi Georges Fleury (2), un ancien des commandos-marine en Algérie, qui le premier lui donna la parole dans le Journal du Dimanche du 25 juin. Cinq mois plus tard, Le Monde en fait sa Une. Il y explique à nouveau son rôle pendant la bataille d’Alger – celui de liquidateur des prisonniers interrogés. Et note, avec raison, que «tout le monde savait» pour la torture.

Passé de coups tordus. Certes, mais avant l’aveu public de Paul Aussaresses, on n’avait jamais mis un visage sur le responsable, à la tête de son «escadron de la mort», de l’exécution d’une grande partie des 3 000 Algériens disparus au cours de la bataille d’Alger. Soit presque la moitié des «disparus» du Chili de Pinochet… Le chiffre – exactement 3024 – fut fourni à l’époque par Paul Teitgen, le secrétaire général de la préfecture d’Alger qui démissionna de son poste, horrifié parce qu’il devait cautionner.

De quel bois est fait un tel exécuteur de basses œuvres? Son portrait le plus fidèle se lit paradoxalement dans un roman. Jean Lartéguy en a fait l’un des principaux personnages de son livre Les Centurions (3) sous le nom de «Boisfeuras»: «L’homme n’inspirait pas d’aversion au capitaine malgré son esprit tortueux, son goût de l’intrigue, son manque de scrupule, de parole et d’honneur, son besoin monstrueux de puissance qu’il n’arrivait à assouvir qu’à l’ombre de gens plus élevés en grade, ce qui le rendait à la fois cauteleux et amer.» Cet Aussaresses- «Boisfeuras», fils d’un bourgeois du Tarn, débarque à Alger en 1957. A 39 ans, il a derrière lui un long passé de coups tordus, bien qu’il soit parfois difficile de démêler le vrai du faux dans sa biographie. Le SDECE (services secrets français), dont il provient, ne fait pas de la transparence l’une de ses grandes vertus.

Eaux troubles. Alger est sa seule véritable bataille. Car Aussaresses est le contraire de ces aventuriers à la Bigeard, heureux «avec ses petits gars, lorsque ça rafalait dans les djebels». Il se sait ingrat et timide. Dans «la merde et le sang» de la bataille d’Alger – le mot est de Bigeard -, l’homme va trouver un terrain à sa mesure. Contrairement à la plupart de ses pairs, il n’a pas connu le feu de l’action. Il n’était ni à Bir-Hakeim, ni à Strasbourg, ni à Diên Biên Phu. Du coup, les autres le regardent de haut. Où était-il pendant ces années? Dans les eaux troubles de la barbouzerie. En avril 1945, il est affecté à une unité interalliée, la Special Allied Airborne Reconnaissance Force (SAARF). Sa mission: rejoindre et organiser discrètement les prisonniers de guerre alliés alors que le Reich hitlérien s’effondre. Son équipe doit être larguée à 150 km de Berlin, mais à la suite d’une erreur de navigation, elle rate son objectif et rejoint les lignes soviétiques… où, pris pour des espions, ses membres sont faits prisonniers par l’armée Rouge. A la fin de la guerre, le capitaine «Soual» – son pseudonyme – n’est pas vraiment à sa place dans la nouvelle armée. Les «services» le recrutent pour constituer le 11e Choc, le bras armé du SDECE. Il s’installe à Collioure et Montlouis dans les Pyrénées orientales. On lui demande un temps d’assurer les contacts avec les antifranquistes, qu’il a connus étudiant, lors de la guerre d’Espagne puis, en 1944, lors d’une première mission d’aide à un maquis d’anarchistes espagnols en Ariège. Mais ce noceur s’enfuit avec la patronne du claque local en «empruntant» une voiture du régiment et une partie de la caisse… Retrouvé dans le Massif central, la «boîte» passe l’éponge, en l’expédiant en Indochine. Là, il participe à la création des GMCA (groupements mixtes de commandos aéroportés). Pour lutter contre le Vietminh, la France arme les populations montagnardes. Peu importe s’il faut, pour obtenir leur collaboration, que l’armée de l’air convoie quelques caisses de l’opium qu’ils produisent… Aussaresses nage dans ce monde.

C’est à Alger qu’il va donner toute sa mesure. En janvier 1957, le gouvernement de Guy Mollet est pris de panique. Le ministre résident Robert Lacoste, un socialiste, doit faire face aux attentats quotidiens qui permettent au Front de libération nationale algérien de montrer sa capacité à agir à Alger même. Le FLN appelle à une grève générale au moment où les Nations unies se réunissent pour débattre de la question algérienne. Incapable de maîtriser la situation, le pouvoir civil fait appel à l’armée pour empêcher la grève, traquer les poseurs de bombes et démanteler l’appareil politico-militaire du FLN. Un décret prévoit que «l’ensemble des pouvoirs de police normalement dévolus à l’autorité civile» sera confié aux militaires. Ce sera la «bataille d’Alger» qui va durer presque toute l’année 1957. Elle s’achèvera certes par une victoire militaire, mais par une grave défaite politique et morale de la France.

La tâche est confiée au général Jacques Massu et aux régiments de la 10e division parachutiste, dont le 3e régiment de parachutistes coloniaux du colonel Bigeard. Massu s’entoure d’un état-major, confié au colonel Godard, futur patron de l’OAS. Mais Massu a également besoin d’une équipe parallèle pour les missions qui ne sont pas prévues par le Manuel du fantassin. A la tête de cette structure qui fonctionnera en dehors du circuit hiérarchique habituel, il nomme un homme des «services», le commandant Aussaresses – celui qu’Yves Courrière appellera simplement «O.» dans Le Temps des léopards (4). Prêt à tout, ce simple commandant va se rendre indispensable.

Docteur scalpel. A Alger, les militaires – Massu en tête – ont un grave problème: ils ne savent pas comment s’y prendre. Sans aucune formation policière, ils décident carrément d’arrêter la totalité des Algérois fichés par la police! Un grand coup de filet qui permettra, espèrent-ils, de trouver les poseurs de bombes et les cadres du FLN. Mais sans fichier, pas de rafle. Et les policiers des renseignements généraux renâclent à livrer celui qui existe à Alger. Aussaresses se rend avec ses hommes dans le bureau de la préfecture où le fichier est stocké et s’en empare manu militari, menaçant le fonctionnaire de sa mitraillette. Au cours de la première rafle, dans la nuit du 14 au 15 janvier, 1 500 personnes seront «coxées», comme on dit alors.

La mécanique de la répression se met en place et des milliers d’Algérois sont arrêtés dans les semaines qui suivent. La ville est divisée en quatre secteurs, confiés chacun à un régiment qui mène son affaire comme il l’entend. Les prisonniers sont interrogés, régulièrement torturés. Les légionnaires du 1er REP s’illustrent par leur violence. Beaucoup d’entre eux, notamment chez les sous-officiers, ont débuté dans la carrière militaire sous l’uniforme nazi, avant de rejoindre la Légion qui, dès 1946, recrutait à tour de bras pour la guerre d’Indochine. Mais le plus terrible est un Français sorti de Saint-Cyr, le lieutenant Charbonnier. «On le surnommait le « docteur », parce qu’il aimait travailler les suspects au scalpel», raconte un ancien.

Que faire de ces prisonniers dès lors qu’ils ont parlé? Aussaresses se voit alors confier sa principale mission. Chaque jour, lui et son équipe font le tour des centres d’interrogatoires d’Alger. Il s’y opère un tri lugubre. Les «petites mains» sont remises à la justice qui les envoie en prison. Restent les «gros poissons» que les militaires choisissent de liquider. «Les confier à la justice, c’était les voir remis très vite en liberté», confiait Paul Aussaresses au JDD en juin. Dès 1957, les militaires soupçonnent en effet les politiques de vouloir «leur faire un enfant dans le dos», c’est-à-dire de négocier avec le FLN alors qu’on leur demande de le combattre. La tentation est grande d’éliminer ceux qui pourraient devenir demain les interlocuteurs du pouvoir. Les militaires n’y résistent pas. Le commandant Aussaresses sera, au sens propre, l’exécuteur de cette politique. On lui confiera, au passage, les prisonniers trop amochés par la torture pour être remis dans le circuit civil. Dans les années qui suivront la guerre d’Algérie, Aussaresses se vantera – en privé – d’avoir alors abattu deux figures du FLN: Larbi Ben M’hidi, le «Jean Moulin» algérien, dont une des grandes avenues d’Alger porte aujourd’hui le nom, et l’avocat Ali Boumendjel, défenestré après un interrogatoire très sévère. Comment Aussaresses et son équipe s’y prenaient-ils? Les prisonniers étaient achevés à l’arme blanche ou au pistolet, puis déposés dans un charnier à 30 km de la ville. D’autres, embarqués dans des hélicoptères, étaient jetés dans la rade d’Alger. Certains finissaient coulés dans du béton. Aussaresses dit avoir abattu lui-même vingt-quatre personnes. Quel sens peut avoir un tel chiffre alors que la mission de son «escadron de la mort» fut d’en éliminer plusieurs milliers? Il quitte finalement Alger dès 1957 dans des conditions peu claires, sans doute liées à la disparition de l’universitaire communiste Maurice Audin, et à l’aversion croissante qu’il suscite chez de nombreux militaires.

Bob Denard. Il part se faire oublier au SDECE, où il aurait notamment été en charge du fichier des «réservistes» mobilisables en cas de guerre. Parmi eux, un certain Bob Denard. Fidèle, Aussaresses viendra d’ailleurs témoigner en faveur de ce dernier lors de son procès en 1999. Son expérience du renseignement acquise en Indochine, en Malaisie avec les Britanniques, puis en Algérie, lui vaudra de partir, de 1960 à 1963, comme officier de liaison à Fort Bragg (Caroline du Nord), l’école des paras américains où sont formés les Special Forces avant leur départ pour le Vietnam.

Réseaux Foccard. Sa mauvaise réputation dans la caste militaire ne l’empêche pas d’obtenir, en 1966, le commandement de l’une des unités les plus prestigieuses de l’armée française, le 1er Régiment de chasseurs parachutistes. L’homme dispose en effet de nombreux amis. Gaulliste, proche des réseaux Foccard, il participe à la reprise en main d’une armée de Terre assommée par le putsch de 1961 mais au sein de laquelle l’OAS garde de nombreux amis. Ce n’est pas son bord. Là encore, il est mal vu par les officiers qui, à quelques exceptions près, considèrent qu’un gaulliste ne vaut pas mieux qu’un communiste. Sa fidélité au pouvoir lui permet d’obtenir ses deux étoiles de général de brigade et un poste confortable d’attaché militaire au Brésil. Il quitte l’armée en 1975 avec un contrat de marchands d’armes chez Thomsom-Brandt qui lui assure un train de vie confortable. Ses copains finiront même par l’élire à la présidence de la très droitière Union nationale des parachutistes. Beaucoup d’honneurs pour celui que ces anciens camarades qualifient toujours de «vieux tueur».

(1) Sollicité pour cet article, M. Paul Aussaresses a refusé de recevoir Libération.

(2) Georges Fleury est notamment l’auteur de La Guerre en Algérie, éd. Perrin, 1999.

(3) Jean Lartéguy, Les Centurions, réédite dans le volume Récits de guerre, éd. Omnibus.

(4) Yves Courrière, Le Temps des léopards, deuxième volume de La Guerre d’Algérie, réédition dans la collection Bouquins, éd. Robert Laffont. Le récit le plus complet sur cette période.

 

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