Les Algériens en quête de mémoire

19 mars 1962 – Fête de la victoire

Les Algériens en quête de mémoire

Oualid Ammar, Quotidien d’Oran, 19 mars 2002

Sous les années du FLN, parti unique, les accords d’Evian – et un de leurs corollaires, le cessez-le-feu – ont été relégués à un niveau de quasi non événement dans l’histoire de l’Algérie contemporaine. Ce n’est que depuis quelques années que le 19 mars 1962 a été décrété «jour de la victoire».

Durant environ trois décennies, l’anniversaire du 19 mars 1962 n’avait pas l’importance historique qu’il tend à avoir depuis quelques années. Le FLN d’alors était plus préoccupé par une gestion idéologique et instrumentale de l’histoire que par un travail de mémoire. En ce temps, on estimait grosso modo que le 5 Juillet 1962, jour officiel de l’anniversaire de l’indépendance, primait sur le 19 mars 1962, date de la signature des accords d’Evian. Non sans arrière-pensée, puisque cette perception et cette gestion des évènements visaient notamment à faire admettre que la libération a été obtenue quasi exclusivement par ceux qui avaient pris les armes contre l’occupant colonial.

Ces derniers sont alors devenus les détenteurs quasi exclusifs de la légitimité révolutionnaire et historique, ce qui leur a, souvent et pas forcément à bon escient, ouvert la voie du pouvoir. Exit donc de nombreux civils et notamment les politiques et les intellectuels.

Exit les Lamine Debaghine, Djilani Lembarek, M’Hamed Yazid, Saâd Dahlab, Hocine Aït Ahmed… Exit la formation du mouvement qui avait notamment mené aux manifestations de mai 1945, exit le rôle des partis (ENA, PPA, MTLD…) qui avaient contribué à forger la conscience nationale.

A tel point que l’on pouvait légitimement se demander, si notre histoire s’était faite sans acteurs…

A ce propos, durant le règne de la pensée unique, plusieurs acteurs de l’histoire du mouvement national ont été marginalisés, écartés et parfois complètement bannis de l’historiographie officielle. Faut-il rappeler, par exemple, que Mohamed Boudiaf fut l’un d’entre eux. En faisant la part belle aux combattants, notamment ceux qui n’avaient pas soutenu le GPRA, les administrateurs de l’histoire officielle ont volontairement ou involontairement réduit le rôle, et la place, de l’exercice de la politique à une portion insignifiante. C’est pourtant la politique et la négociation qui ont prévalu à Evian, pour aboutir aux accords de paix qui ont mené à l’indépendance. Aujourd’hui, quelques ouvrages abordent le sujet dont celui de M. Rédha Malek.

Co-négociateur de ces accords, ce dernier lève aussi un petit pan du voile, qui avait longtemps entouré les premiers contacts avec la France coloniale. Le sujet demeure encore tabou, comme l’a été en France, pendant très longtemps, celui la torture. Force est de constater que la gestion de la mémoire se fait de manière plus scientifique – sans écarter l’aspect idéologique et politique – du côté de Paris.

Les Français, par médias interposés, ont accordé cette année un intérêt exceptionnel à ce 40ème anniversaire des accords d’Evian. A cette occasion, la question des harkis a (encore) rebondi.

Il s’est heureusement trouvé quelques personnalités telles que MM. Djeghaba et M’hamed Yazid pour donner des indications et battre en brèche les assertions, selon lesquelles 100.000 harkis auraient été assassinés en 1962. Beaucoup d’autres personnes habilitées pourraient s’exprimer sur cette question. Faut-il encore s’étonner du silence ou de l’improductivité de l’Organisation nationale des Moudjahidine ou du ministère des Moudjahidine dont l’attitude est à la limite de l’autodafé ? Heureusement que des hommes comme Ben Khedda, Kafi, Kechida, Belhocine… écrivent et témoignent. Tous ceux qui s’intéressent à leur passé, attendent avec impatience de pouvoir lire les mémoires de Lakhdar Bentobbal, qui seraient terminées mais qui, pour des raisons inconnues, ne sont toujours pas publiées.