La torture en Algérie, aujourd’hui comme hier

La torture en Algérie, aujourd´hui comme hier

Hocine Ait-Ahmed, 14 décembre 2000

EN quoi un débat qui est avant tout franco-français peut-il intéresser les Algériens ? La raison m´en paraît simple : quatre décennies après l´indépendance, la question de la reconnaissance – ou plutôt de la non-reconnaissance – publique de la torture pratiquée par l´armée coloniale pendant la guerre de libération empoisonne toujours les relations algéro-françaises. Au cœur de tous les non-dits, ce problème engendre des attitudes malsaines – culpabilité rentrée d´un côté de la Méditerranée, chantages jouant sur cette mauvaise conscience de l´autre – qui interdisent à l´Algérie et à la France d´entretenir les relations normales de deux Etats indépendants.

Deux faits majeurs devraient pourtant signifier l´absurdité d´enfermer ces rapports dans un incroyable pathos sentimentalo-nostalgico-culpabilisant : la jeunesse de l´écrasante majorité des Algériens qui n´étaient même pas nés à l´indépendance et la montée au pouvoir de dirigeants français qui, à l´instar de Lionel Jospin, n´ont pas à rougir de leur « passé » algérien.

Nul doute donc que la France s´honorera en assumant enfin ce passé jusqu´au bout, c´est-à-dire en autorisant l´ouverture des dossiers couverts par le « secret défense » et en érigeant sur les bords de Seine une plaque à la mémoire des Algériens tués par la police de Papon le 17 octobre 1961. Il ne s´agit pas seulement de révéler la face cachée de la République, mais d´encourager un examen de conscience chez les Français.

En effet, regrets et actes de contrition sont inutiles s´ils ne poussent pas à une réflexion approfondie pour ne pas laisser perdre les leçons de l´Histoire. Evoquer la torture sans mettre à plat le mécanisme qui y a amené ne sert à rien.

Pendant près d´un siècle et demi, on a menti aux Français sur l´Algérie. Il a fallu sept ans d´une guerre terriblement meurtrière pour qu´ils découvrent les fléaux du système colonial. Les tout-puissants lobbies de la grosse colonisation, à coups de matraquage médiatique et de corruption ont enraciné le mythe de l´Algérie française, faisant constamment échouer les moindres velléités de réformettes favorables aux « indigènes », gardant en otage le pouvoir parisien.

La torture n´a pas commencé après le début de l´insurrection en 1954. Depuis les répressions massives de mai 1945, elle n´a cessé d´être pratiquée contre les patriotes algériens. Et l´on comprend mal pourquoi les « émeutes » de Sétif au cours desquelles 40 000 Algériens ont été tués, sont absentes du débat actuel. Les plus vieux militants nationalistes se rappellent encore les noms des quatre commissaires de la PRG qui opéraient dans la « villa des Oiseaux » sur les hauteurs d´Alger.

Mais ils gardent vivaces aussi les grandes figures emblématiques de la solidarité anticoloniale dont les avertissements ont été étouffés par les campagnes de presse et les réseaux tissés par les gros colons : Claude Bourdet, dont j´ai moi-même distribué à la conférence de Bandung (1955) l´article dans lequel il demandait « s´il y avait une gestapo française en Algérie » ; Pierre Vidal-Naquet ; Germaine Tillon ; Charles André Julien ; tant d´autres encore…

C´est cette violence déployée contre tout un peuple rebelle à l´ordre colonial qui a culminé avec la systématisation de la torture. L´utilisation de la terreur et de l´humiliation à l´encontre d´une population qui se soulevait pour arracher les droits réservés dans l´Algérie coloniale aux seuls citoyens français, a laissé des stigmates très profonds dans notre pays.

Si le débat lancé en France interpelle aussi les Algériens, c´est que cette violence a lourdement pesé sur le devenir même de l´Algérie indépendante. Et pas seulement parce que la guerre a fauché, par milliers, les meilleurs de nos jeunes cadres politisés, privant ainsi notre pays de son atout le plus précieux pour s´opposer à l´instauration d´un régime totalitaire.

La violence demeure toujours dans l´Algérie d´aujourd´hui – comme au temps de la colonisation – un mode de contrôle de la population. Que les structures de l´Etat algérien aient largement emprunté aux régimes staliniens et à leurs polices politiques n´y change rien. Les « décideurs » militaires, qui ont accaparé pouvoir et rente pétrolière, ont reproduit et institutionnalisé cette violence pour administrer la vie politique culturelle et économique. Le retour des vieux démons, le « déjà-vu, déjà-vécu » semblent avoir présidé à l´installation chaotique de l´Etat indépendant : confiscation de la souveraineté du peuple, des libertés d´expression et d´organisation des citoyens. L´absence du droit et de la justice ; la violation permanente des droits humains ; les enlèvements et la torture pratiquée notamment par la police politique – parfois dans les mêmes lieux – sont autant de constantes qui ont reproduit une forme maison du « double collège » : d´un côté, une infime minorité jouissant de tous les privilèges ; de l´autre, une majorité écrasante marginalisée politiquement, socialement et culturellement.

Le pouvoir algérien réinstaure ainsi la discrimination entre les deux collèges que nous, « indigènes », avons connue pendant la colonisation ; les indigènes d´aujourd´hui sont des pans entiers d´une population dont le seul tort est de crever de faim, de désespoir et de revendiquer quelques droits.

L´histoire, toute l´histoire de notre pays reste, c´est vrai, à assumer et à écrire. Car elle a été revue et corrigée par un régime en quête de légitimité. La perte de Larbi Ben M´hidi et d´Abbane Ramdane, deux poids lourds du nationalisme politique algérien qui avaient tenu à faire respecter le principe de la primauté du politique sur le militaire, est là pour le rappeler. Le premier fut interrogé et exécuté par les généraux français. Le second fut assassiné en 1957 par le Malg (les « services » de la révolution algérienne) parce qu´il s´efforçait de barrer la route aux « colonels ». Nul doute que s´ils avaient vécu, le cours de notre révolution en aurait été changé.

Le devoir de vérité que nous avons à l´égard des jeunes générations – l´écriture de notre histoire devra figurer parmi les priorités d´une Algérie démocratique – ne modifie en rien cette donne : la violence du pouvoir algérien actuel n´est pas déconnectée de celle des forces de répression coloniales.

Mais aujourd´hui, notre peuple victime des terrorismes, de la peur et d´une paupérisation sans précédent se soucie avant tout de trouver les moyens de sortir pacifiquement d´un interminable conflit. Il ne revient certes pas aux partenaires étrangers de l´Algérie de régler la crise actuelle à notre place. Mais la volonté légitime de ces derniers – particulièrement de la France – de normaliser leurs rapports avec l´Algérie retarde toute ouverture à force de trop se confondre avec le soutien au régime.

Quand Paris plaide auprès de ses partenaires européens pour que soit reconnue une « spécificité algérienne » dans l´accord d´association avec l´UE, on encourage à l´intransigeance un pouvoir déjà assuré de l´impunité. Cette pratique des droits humains à géométrie variable est vécue par les Algériens comme une exclusion et une humiliation.

Les méandres du rapport entre l´Algérie et l´ancienne puissance coloniale ne se réduisent évidemment pas à un passé non épuré. Il continue néanmoins à peser si fortement qu´on serait tenté de dire que les Algériens n´ont pas à payer, aujourd´hui, le prix d´une certaine culpabilité française à leur égard. Cette culpabilité qui a amené les « amis de l´Algérie » à fermer les yeux sur des atteintes aux libertés qu´ils ne toléreraient pas chez eux et à occulter, dès après l´indépendance, la mise en place d´un ordre totalitaire.

L´actuel débat sur la torture peut être une occasion historique de refonder nos relations sur des bases durables, et transparentes. Les « affaires algériennes » qui, au sein de l´Etat français, sont prises en otage par des fonctionnaires, des réseaux, des lobbies financiers ou politico-idéologiques, doivent devenir l´affaire des deux peuples. C´est le seul moyen d´en finir avec les impératifs d´une raison d´Etat à courte vue.

A quoi bon déplorer « l´échec total du système », la « corruption », et les « luttes claniques » qui déchirent et réconcilient la nomenklatura si l´on nourrit la même illusion lors de chaque révolution de palais : soutenir un clan de l´armée contre un autre ?

Histoire, culture commune, proximité rapprochent nos pays. Si notre différence majeure devait résider dans le sort réservé aux libertés, aucune réconciliation profonde ne pourrait être scellée entre nos deux peuples. Car si tel était le cas, l´Algérie risque – misère sociale aidant – d´être longtemps encore une poudrière travaillée par tous les extrémismes. Réconcilier, c´est assumer un passé et désigner ceux qui, hier, ont torturé les Algériens. Mais c´est aussi cesser d´encourager ceux qui les oppriment aujourd´hui. Faute de quoi, il sera difficile de convaincre les Algériens que la guerre est vraiment finie.

Hocine Aït Ahmed est président du Front des forces socialistes (FFS) algérien.par Hocine Aït Ahmed

Le Monde daté du jeudi 14 décembre 2000

 

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