Djeneina

Entretien avec Mme Djeneïna Messali-Benkhalfat

«Les espérances fondatrices
ont été réalisées»

La figure de Djeneïna est familière aux chercheurs et historiens après l’avoir d’abord été, très jeune, aux compagnons de son père. Très tôt, elle s’associe aux premiers travaux académiques visant à restituer Messali Hadj et son combat sinon à en reconstruire une image largement brouillée. Elle ouvre ainsi les archives à des travaux pionniers qui seront sanctionnés, en particulier, par la publication des Mémoires de Messali Hadj.Le culte du père fondateur fût-il, souvent, dans des conditions difficiles, entretenu dans les mémoires des premiers cercles de la fidélité et d’une militance MNA globalement stigmatisée, y compris en France. Les relais amicaux -de vieil ancrage dans l’extrême gauche trotskiste- entretiendront plus la flamme qu’ils ne contribueront à la levée des interdits de toutes sortes qui entoureront longtemps Messali Hadj. La fracture de 1988 donnera une première opportunité d’une nouvelle lisibilité de Messali et de ses proches, sous la forme d’une longue procédure judiciaire qui verra le dossier d’agrément du PPA déposé par Memchaoui – défendu par Me Zehouane- récusé par la Cour suprême.Djeneïna aura accompli le chemin qui aboutira, en fin de compte, au message «éclairant», dira-t-elle du président de la République. Elle éclaire, dans cet entretien, la part d’ombre de notre histoire qu’aura été l’engagement de Messali Hadj

 

Rachid Mohamed-Larbi La Tribune, Samedi 19 août 2000

La Tribune : Vous constituez, aujourd’hui, au-delà même des cercles militants ou des spécialistes de l’histoire du nationalisme algérien, l’un des repères de la question du statut de Messali Hadj dans la mémoire et l’histoire algériennes. Comment devient-on la fille de Messali ?

Mme Djeneïna Messali-Benkhalfat : Tant de choses ont été caporalisées dans notre société, mais la mémoire collective d’un peuple c’est ce qui lui reste quand il a perdu ses illusions et quand ses enfants sont sans perspectives ; personne ne pourra jamais l’en déposséder. Alors de grâce ! ne mettons pas le processus de reconnaissance nationale de Messali Hadj dans un statut. Quant au rôle que vous m’attribuez, il est tout aussi modeste que mes moyens et c’est dans la force de mes convictions, dans l’accomplissement de mon devoir de mémoire que je trouve toute mon énergie et ma détermination. On ne devient pas la fille de Messali Hadj, on a la chance et l’honneur de l’être. Cela a été chèrement acquis dans une vie partagée entièrement avec des parents exceptionnels pour modèles que vous ne devez pas décevoir et qui, malgré leur engagement militant et les sacrifices consentis, vous ont donné tant d’amour.

Pourquoi, aussi, plus Djeneïna qu’Ali dans la filiation Messali ?

Pour répondre à votre question, je dois vous préciser que l’entreprise en vue de la réinsertion de notre père dans l’histoire de l’Algérie a été collective. Des militants algériens et des amis anticolonialistes français fidèles se sont investis avec nous dans cette démarche, Ali y a pris part, moi également.

Quel est le sens de votre combat dès lors que votre relation à Messali, comme vous l’aviez indiqué vous-même dans un texte public, ne relève pas d’un privilège de naissance ?

Le mot combat est ici trop fort. Parlons plutôt d’objectif et je ne suis plus seule aujourd’hui, car des consciences algériennes sortent de plus en plus de l’amnésie programmée dans laquelle ont les a paralysées. Les Algériens les moins avertis n’admettent plus l’injustice faite à cet homme, les jeunes le découvrent et comprennent très vite qu’on leur a menti quant aux générations concernées et impliquées. Elles ont un besoin légitime de reconnaissance et estiment que la vérité doit être dite. Eh ! bien l’objectif c’est de dépassionner un débat qui est ouvert aujourd’hui, qui tourne à la controverse, à la polémique, à l’invective ou, parfois même, à l’idolâtrie, et de l’objectiviser de façon sereine, responsable et scientifique, dans le cadre d’un colloque international organisé par la communauté scientifique assistée de sociologues et de grands témoins : «La première loi de l’histoire est de ne rien dire de faux, la seconde est d’oser dire ce qui est vrai», Cicérone -Justice et vérité pour Messali Hadj-.

Le retour de la figure de Messali Hadj dans l’espace public algérien aura été largement balisé par la recherche académique et les travaux d’historiens tels que Stora, Harbi, Ageron. Quelle lecture aviez-vous alors fait de cette première réintégration dans le champ de la connaissance historique ?

Absolument, la thèse de doctorat d’Etat de B. Stora soutenue en 1978, consacrée à la biographie de Messali Hadj, a été un acte courageux, militant et précurseur. Nous avons travaillé ensemble et c’est ainsi qu’il a eu accès à certaines archives personnelles et qu’ensemble, nous avons considéré que nous devions faire référence aux mémoires manuscrites de Messali dans son mémoire. C’est ainsi que nous avons alors été sollicités par plusieurs éditeurs. Nous avions constitué un petit comité scientifique sous la présidence de Charles-André Julien, avec Charles Robert Ageron, Mohamed Harbi et Benjamin Stora. Nous avions conscience que ce ne serait pas un grand succès de librairie et que l’ouvrage ne serait pas diffusé en Algérie, il y entra tout de même clandestinement (1982). Mohamed Harbi a également édité l’excellente biographie de Si El Hadj dans Les Africains, une collection dirigée par C.A. Julien aux éditions Jeune Afrique. Puis son ouvrage de référence qui est venu apporter un éclairage nouveau et plus large : Le FLN : mirage et réalité, aux éditions Jeune Afrique. Il y eut d’autres publications éclairantes, je ne les citerais pas toutes, mais ce furent alors les premières pierres d’un édifice aujourd’hui incontournable. Il m’est arrivé de trouver parfois les analyses un peu trop prudentes et en deçà de ce qui pouvait être exprimé verbalement ici ou là, mais, à l’époque, remettre en question l’interprétation officielle relevait d’une certaine gageure.

Avez-vous, et alors à travers quels signes, perçu un retour possible de Messali Hadj dans l’espace public algérien ?

J’ai toujours été convaincue que la reconnaissance de Messali Hadj s’imposerait d’elle-même grâce au courage intellectuel des historiens qui, malheureusement, n’a jamais été relayé par ce qu’on pourrait appeler la société civile et encore moins par les partis politiques, même considérés comme démocratiques.

La célébration du centenaire de la naissance de Messali -parisienne par la force des choses- apparaît aujourd’hui comme une occasion perdue. La presse privée algérienne s’en est fait l’écho et le courrier des lecteurs avait aussi révélé la forte prégnance d’une mémoire proprement MNA, parfois vindicative Ces messalistes portent-ils, à vos yeux, au moins une partie des vérités de Messali Hadj ?

Une occasion perdue pour la classe politique, assurément ! Effectivement, la presse privée a largement rendu compte de cet hommage. Ce fut un moment fort et solennel, empreint de sérénité et de dignité, beaucoup de compagnons de Messali avaient fait le voyage d’Algérie. Mais je peux dire qu’il n’a pas été plus question du MNA que des autres partis politiques qu’il a dirigés. Puisque vous voulez mon avis sur les militants du MNA : ils ont été d’une infidélité sans faille et d’un esprit de sacrifice à toutes épreuves. Ils ont été les cibles les plus exposées du colonialisme, ils étaient des militants formés au PPA puis au MTLD, des militants chevronnés qui ont édifié la réputation du mouvement national et lorsque le Congrès de la Soummam a décidé de leur extermination au nom de l’exclusivité de la représentation du FLN, ils ont dû faire face à une situation tragique qui n’honore pas les responsables de ces décisions.

De la publication en Algérie même de la biographie que Stora lui avait consacrée, à l’aéroport Messali de Tlemcen en passant par colloques, journées d’étude ou encore un médiatique message présidentiel, avez-vous le sentiment que Messali Hadj est mieux accepté dans son pays ou, à tout le moins, moins rejeté ?

Tout cela effectivement a touché l’opinion publique, intéressé la jeunesse et même dans les périodes les plus obscures que nous avons traversées, ma confiance en le peuple algérien a été totale car tôt ou tard, on reconnaît toujours les siens. Notre pays a été muselé et meurtri, les avant-gardes et les intellectuels méprisés et persécutés, le peuple écrasé; ce fut le règne du parti unique.

Comment voulez-vous qu’une société puisse sortir indemne de tant d’arbitraires ?

Ce dont je suis convaincue aujourd’hui, c’est de la volonté politique de Abdelaziz Bouteflika, président de la République, en tant qu’ancien militant nationaliste et en tant que chef de l’Etat, de rendre à Messali Hadj la place qui lui revient dans l’histoire et dans la société car, aujourd’hui, il y va du crédit et de l’image de marque de l’Algérie. Le message présidentiel d’encouragement que le comité Messali a reçu en décembre dernier était positivement éclairant à ce sujet.

Comment vous-même et vos proches avez-vous vécu ces dernières évolutions et comment envisagez-vous aujourd’hui de les accompagner ?

J’ai vécu cela avec un certain enthousiasme et comme le début de la réalisation d’un objectif essentiel. Avec les historiens, le comité Messali, depuis la célébration du centenaire, s’est donné pour objectif final de créer et d’animer un institut Messali Hadj de recherche historique sur le mouvement national (en relation avec l’université). Comme vous le savez, il est très difficile d’envisager quoi que ce soit en Algérie, mais j’accompagnerais toutes les propositions qui iront dans le bon sens. Un colloque international est envisagé prochainement à Batna, organisé par l’université, mais il semble que c’est un projet qui rencontre certaines rigidités localement de la part de quelques caciques retardataires effrayés par le débat et par leur propre histoire.

Une vie sous le signe du bannissement, de la stigmatisation, de l’interdit éloigne-t-elle irrémédiablement des terres d’origine et des espérances fondatrices ?

Au contraire, vous revenez à l’analyse politique et cela fortifie vos convictions, comme disait J. Jaurès : «Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe». du courage, nous en étions armés, les convictions de Messali Hadj et la vision qu’il avait pour l’Algérie sont insoupçonnables. Il a sacrifié sa vie et entraîné avec lui des milliers de compatriotes pour sauver la poignée de terre qu’il a levée dans sa main au stade municipal de Belcourt en 1936, les espérances fondatrices sont nées là et, malgré les turpitudes de l’histoire, se sont réalisées.

D’autres leaders algériens-Abbas, Krim, Abane, Khider, Boudiaf- ont connu, soit des destins tragiques, soit ont longtemps fait l’objet d’une censure sans nuance. Cela vous inspire-t-il une observation particulière?

Ils ont été victimes du système qu’ils ont mis eux-mêmes en place. Quant à Abbas Ferhat, il a tout de même été président de l’Assemblée nationale, pour un leader politique qui voulait faire le bonheur de l’élite algérienne au sein de la République française, ce n’est pas si mal !.   

 

 

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